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Adieu à Hervé Hasquin, en qualité de Secrétaire perpétuel

Hommage à l'homme de conscience, de démesure et d'engagement, impulsif, passionné, pourfendeur des atermoiements, du conformisme et de la médiocrité intellectuelle.

« Les desseins qui ont besoin de beaucoup de temps pour être exécutés ne réussissent presque jamais. L'inconstance de la fortune, la mobilité des esprits, la variété des passions, le changement continuel des circonstances, la différence des causes, font naître mille obstacles ». Montesquieu, Réflexions sur la monarchie universelle en Europe, paragraphe V, 1734


Le 31 décembre prochain, Hervé Hasquin, conformément aux statuts de cette vénérable maison, quittera l'Académie royale, où il fut reçu en 2002 dans la Classe des Lettres et des Sciences morales et politiques et élu secrétaire perpétuel en 2008. À l'époque, l'onde de choc de l'élection de cet historien moderniste, ancien recteur et président de l'ULB, ancien ministre, infatigable stakhanoviste, visionnaire, fonceur et pourfendeur des demi-mesures, des à peu près, avait secoué jusqu'aux médias qui n'avaient pas hésité à évoquer une « révolution » à l'Académie.

Hervé Hasquin sera, tout au long de son mandat, fidèle à son image et même au-delà, déployant une énergie, une intelligence stratégique et une capacité de travail hors du commun, de quoi rencontrer les attentes, les espoirs de changement des uns et nourrir les craintes des autres !

Il laisse à son successeur, Didier Viviers (auquel sera consacré notre prochaine interview), une académie vivante, structurée, indépendante et qui a retrouvé un rôle-clé à Bruxelles et en Wallonie. Fier de ce qu'il a pu accomplir en un peu moins de dix ans, toujours engagé et combatif, Hervé Hasquin s'en va, pas sur la pointe des pieds – pas vraiment son genre ! – mais bien décidé, comme il l'a prouvé dans ses fonctions antérieures, à s'effacer, à ne pas interférer, à ne pas endosser les habits de la belle-mère, une fois entamée l'année 2018.

Il trouvera assurément d'autres combats à mener avec conscience, enthousiasme et l'objectivité du chercheur, d'autres idées toute faites à mettre à mal, d'autres « politiquement corrects » à débusquer, d'autres provocations pour irriter autant que séduire.



Hervé Hasquin, parmi les différentes fonctions que vous avez exercées, de la recherche scientifique et de l'enseignement aux mandats institutionnels universitaires et politiques, quel était ou a été, d'un point de vue personnel, la valeur ajoutée, le « plus » du secrétariat de l'Académie ?


Ce fut indéniablement, à mes yeux, la possibilité d'entreprendre un travail de reconstruction et de modernisation indispensable, la satisfaction d'avoir réveillé une belle endormie, une Belle au Bois dormant aux beaux atours, aux grandes capacités mais qu'on avait oublié de mettre en avant, de montrer.

Mon intention n'était pas d'en faire une starlette mais de tourner résolument le dos à la conception d'un temple du savoir coupé des réalités, d'une académie-forteresse !

Quels ont été les axes de cette « révolution » car il s'agit bien plus que d'un lifting, les jalons de l'évolution en un peu moins de dix ans ?

Mon action, je l'ai arrimée autour de quelques grands objectifs qui sont devenus réalité :
• Je voulais transformer l'institution pour en faire, à l'opposé du bunker, une académie citoyenne. Le Collège Belgique en est une des plus belles illustrations.
• Il fallait sortir des murs, prendre en compte la mutation de la Belgique et ne plus apparaître comme l'académie de la seule ville ou région de Bruxelles. Ceci impliquait d'aller à la rencontre des habitants d'autres régions. Le défi est de profiter pleinement de sa position dans la capitale du pays (et de l'Europe) tout en se déployant dans d'autres grandes villes de la Fédération Wallonie-Bruxelles.
• Il s'agissait aussi de favoriser une meilleure osmose entre les classes de l'Académie dont la segmentation des travaux contribuait à cloisonner les membres. Les académiciens ne se rencontraient pas. J'ai imposé dans l'agenda annuel deux moments de rencontre inter-classes : la présentation des vœux fin janvier et l'installation des nouveaux élus fin du printemps. J'ai voulu aussi développer les colloques mis sur pied si possible en interdisciplinarité.
• J'entendais œuvrer pour une académie pédagogue. J'ai mis beaucoup de conviction et d'énergie pour que les activités s'inscrivent dans une dynamique de partage des connaissances, de vulgarisation d'un savoir de haut niveau à la portée du plus grand nombre. Et ce n'est pas déchoir !
• J'ai toujours plaidé pour la culture du débat en ayant constaté combien même ici le politiquement correct et le consensus mou pouvaient faire des ravages.
• Je voulais aussi que la modernisation passe par l'adaptation aux nouvelles technologies. Dès septembre 2008, l'Académie se dotait d'un site web. Et nous n'avons pas cessé de recourir à de nouveaux outils numériques pour soutenir la politique de communication et de vulgarisation.

De quoi êtes-vous le plus fier dans vos réalisations ?

Je dirais simplement d'avoir réalisé mon programme, mes objectifs.

Je mettrai tout de même en exergue trois raisons d'être particulièrement fier ou satisfait.

La création de la quatrième classe « Technologie et Société » en est la première. S'ouvrir au monde économique et financier, brasser les idées d'intellectuels issus de terreaux différents, s'imprégner du monde tel qu'il se fait, c'était s'inscrire dans cette volonté de croiser les disciplines, d'affronter les nouveaux défis technologiques en bénéficiant du regard des scientifiques et des experts de l'industrie ou du droit. L'enthousiasme des débuts ne s'est pas émoussé : on travaille dans cette classe sans jamais s'y ennuyer, tout au plaisir de se retrouver ensemble à échanger des points de vue parfois très contrastés mais où l'on s'écoute les uns et les autres avec curiosité.

Ma deuxième raison c'est à l'évidence le Collège Belgique, créé avec le soutien du Collège de France. Son existence permet, chaque année, à des milliers d'auditeurs de tout âge et de tout milieu ou « background », de suivre des leçons de qualité sur des sujets pointus ou grand public données par des enseignants de toutes les universités de la Fédération Wallonie-Bruxelles et d'ailleurs. Implanté depuis 2008 à Bruxelles et à Namur, le Collège Belgique a élargi son périmètre d'influence en dispensant des cours/conférences également à Liège (2013), à Charleroi (2015) et à Mons et Arlon (2017).

Enfin, l'adaptation à une société numérisée a fait d'emblée partie de mes objectifs : construction d'un site web en 2008 qui sera complètement rénové fin 2017, numérisation de toutes les publications de l'Académie, conférences reprises en vidéo sur lacademie.tv. Le lancement de la collection « L'Académie en poche » reprenant notamment le texte des cours du Collège Belgique et les collections « Transversales » et « Rétro » s'inscrivent aussi dans le souci de l'accessibilité de nos activités et du savoir.

Il y a sans doute des réalisations qui sont en deçà de vos attentes, qui suscitent des sentiments plus mitigés ?

Les enjeux les plus durs à rencontrer sont liés à la difficulté d'introduire une culture du débat à l'Académie, à vaincre certaines pesanteurs.

Faire bouger les lignes était un message qui ne passait pas spontanément partout. J'ai alors argué que celui qui n'avance pas régresse, que si l'on se confine dans la résistance et la modestie, on vous oublie, vous n'existez plus. Ma « révolution » n'avait pas d'autre but que de redonner vie, poids et sens à cette vénérable institution un peu en léthargie et dont même les Bruxellois avaient oublié l'existence. Il fallait pour changer la donne une politique d'extériorisation, d'élan vers le citoyen et d'adaptation à la modernité.

Quels sont les atouts majeurs de l'Académie ?

Sa diversité, il est probablement impossible de trouver une institution plus pluraliste !
Sur les dix dernières années, nous avons encore renforcé cette dimension en rajeunissant les cadres (pourquoi faudrait-il atteindre soixante-dix ans pour mériter d'entrer à l'Académie, pourquoi de jeunes académiciens ne pourraient-ils pas prendre les rênes d'une classe ?) et en élisant davantage de femmes (mais l'effort reste insuffisant, je le reconnais).

L'Académie jouit aussi d'une position extraordinaire, à Bruxelles, au cœur de l’État belge et des institutions européennes.

Je mettrai en exergue également son indépendance, ce farouche esprit de liberté dont les académiciens peuvent être fiers. L'Académie, jadis considérée sans importance, est devenue un interlocuteur incontournable. Elle est respectée et cette reconnaissance a suscité de nouvelles motivations à l'intérieur même de ses murs.

J'en donnerai pour preuve l'élection du secrétaire perpétuel qui me succédera début janvier : 3 candidats et 1 candidate, 159 votants sur 197 membres (80 % des académiciens se sont déplacés un samedi matin pour élire leur primus inter pares !), c'est du jamais vu ! Ce succès résulte d'un processus démocratique qui s'est mis en place, du recours aux nouvelles technologies pour informer, d'une dynamique saine et vivante.

Ce n'est plus seulement un conservatoire du savoir, l'Académie s'est imposée comme un laboratoire d'idées, un outil de prise de décision pour les politiques. La publication en ce mois de novembre d'un document sur l'Europe (L'avenir de l'Union européenne), une synthèse d'une réflexion interdisciplinaire menée au sein de l'Académie en constitue un des derniers exemples. Nous devons poursuivre nos discussions sur l'actualité, nous projeter dans le futur et pas nous cantonner dans une dissémination restreinte à quelques pairs des acquis de nos recherches.

N'y a-t-il pas là un terrible défi, un équilibre à toujours prendre en compte, celui de partager le savoir, de vulgariser et de préserver l'excellence ?

Je suis intimement convaincu qu'il n'y a aucun risque de malmener ou de diminuer l'exigence de rigueur et de qualité, s'agissant simplement d'amener les scientifiques à mettre leurs connaissances à la portée du plus grand nombre. La démocratisation du savoir demande qu'on prenne cette peine de ne pas jargonner pour n'être compris que de quelques collègues mais au contraire de faire montre de compétences pédagogiques pour s'adapter chaque fois à son public. Un savant cela doit d'abord être un passeur de savoir, un homme que rend heureux la transmission d'un savoir, d'un savoir-faire et même d'un éveil aux questionnements éthiques et philosophiques, à l'intérêt pour la res publica aussi.

Des atouts certes mais y a-t-il aussi des handicaps, des menaces qui pèseraient sur le futur de l'Académie ?

On ne sera pas étonné que je mentionne la situation budgétaire et l'insuffisance des financements publics. Ceci oblige le secrétaire perpétuel à multiplier les réseaux de soutien et de mécénat, à renforcer les liens, à diversifier les recettes. J'ai ainsi pris l'initiative de tirer parti d'un si beau patrimoine en le rénovant pour pouvoir proposer en location nos bâtiments ou salles pour l'organisation par des tiers d'événements prestigieux, de colloques, séminaires. Et l'Académie séduit beaucoup !

Je suis donc particulièrement satisfait de la situation comptable que trouvera mon successeur : des finances en ordre, pas de recours à l'emprunt, portefeuille plus élevé qu'en 2008 (crise bancaire).

Le personnel de l'Académie, voilà bien un autre enjeu lié à son rayonnement. À mon arrivée, 100 % du personnel était composé de fonctionnaires de la Communauté française. Aujourd'hui, ils représentent 65 %, le tiers restant est engagé directement par l'Académie sur contrat via fonds propres ou subventions.

Vous êtes bien placé, avec un tel parcours et une expérience si large, pour vous être forgé un avis sur la recherche en Belgique.

Elle n'a rien à envier à d'autres pays, elle est performante, internationale et fait beaucoup avec des moyens limités.

Je suis d'autant mieux au fait que le secrétaire perpétuel de l'Académie siège de facto au bureau, où il est le seul membre non-recteur, et au conseil d'administration du FNRS (que je n'aurai donc jamais quitté depuis 1964 moment où j'y suis devenu chercheur).

Le FNRS reste un élément capital de la recherche fondamentale mais je plaide pour qu'il ne s'y cantonne pas. La frontière est poreuse aujourd'hui entre recherche fondamentale et appliquée et il y a donc toutes les raisons pour intervenir au-delà de la recherche fondamentale pour le FNRS. C'est une question d'efficacité, de survie et d'affirmation de soi face à des concurrents potentiels.

Depuis quelques années, les financements publics se réduisent, obligeant à plus d'efficacité. On connaît aussi le revers des situations plus confortables en termes de financement : plus le pouvoir public finance et plus il veut contrôler ! Il me semble important que le FNRS garde son indépendance, comme je l'ai déjà souligné pour l'Académie.


Votre départ comme secrétaire perpétuel (vous resterez académicien, membre de la Classe des Lettres et des Sciences morales et politiques) est imminent. Je vous pose la question que tout le monde a en tête : et demain ?
Quels projets, quels nouveaux enjeux car personne ne vous imagine posant le stylo pour le club de golf ou la bêche du jardinier, en dialogue singulier avec vous-même et un animal de compagnie réfugié sous un plaid… ?

Rires et pudeur, nous aurons peu de réponses, de quoi sera fait le futur proche demeure un mystère… Poursuivre des articles, publier un livre, poursuivre les conférences et d'autres projets sur lesquels nous ne saurons rien.

Au revoir Monsieur le Secrétaire, que vos chemins soient toujours buissonniers, sauvages, rugueux, qu'ils vous aident à comprendre la complexité du monde, à refuser la bien-pensance, à clamer l'inacceptable, à rester un historien arrimé à son siècle, fort en thème et en gueule, parlant haut, fort et vrai !


Maud Sorède, novembre 2017

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