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Atmosphère de crises et crise de l'atmosphère, peut-on gérer la planète ? Entretien avec Guy Brasseur

Fine et invisible coquille permettant et protégeant une certaine forme de vie sur terre, l'atmosphère de notre planète est un continent de mieux en mieux connu, un univers gazeux dont l'exploration renvoie l'humanité à sa dépendance, à ses faiblesses et à ses responsabilités. Météorologues, chimistes de l'atmosphère, climatologues et autres scientifiques en ont établi les frontières, ou plutôt les couches : troposphère du sol jusqu'à 10 km d'altitude environ, stratosphère ensuite jusqu'à 50 km et puis mésosphère jusqu'à 100 km, ionosphère, thermosphère, exosphère etc. Ces scientifiques y ont tracé une topographie chimique, y ont relevé des variations, des phénomènes cycliques ou évolutifs, ont en un mot dressé de ce continent une carte de plus en plus précise. Ils sont aujourd'hui, malgré la prudence méthodique et la nécessaire controverse propres aux scientifiques, convaincus d'un fait : la terre se réchauffe globalement. Que les débats se poursuivent sur l'ampleur de ce réchauffement ou sur ses causes n'y change rien : la température moyenne sur notre globe croît et croîtra au cours des prochaines décennies.

L'activité humaine y est-elle pour beaucoup ou non ? Faut-il imputer ce changement climatique au soleil, à l'activité volcanique terrestre, aux variations de l'excentricité de l'orbite de notre planète, à l'industrialisation de nos sociétés au cours des derniers siècles ? Ce changement est nouveau mais pas neuf : la terre a connu, on le sait, des périodes plus chaudes encore, et aussi de nombreuses ères glaciaires... Le problème est que la durée de vie humaine, si courte au regard des échelles de temps géologiques, s'est accompagnée de l'organisation d'une vie en sociétés très dépendante de climats aujourd'hui en voie de bouleversement. L'économie, la politique, la santé, l'alimentation ne pourront se maintenir en l'état si le climat change radicalement.

Les changements dans l'atmosphère induisent des mutations climatiques elles-mêmes à l'origine de bouleversements socio-économiques pour les humains. Faut-il s'en inquiéter et que peut-on y faire ?

Le 8 mai 2013 à l'Académie Royale, un colloque sera consacré au thème : « Notre atmosphère, état des lieux, évolution future et solutions ». Au cours de ce colloque, Guy Brasseur tiendra une conférence au titre volontariste : « Répondre au défi climatique, peut-on gérer la planète ?  ».

Monsieur Brasseur, entre Boulder aux États-Unis où vous étiez directeur associé au NCAR (National Center for Atmospheric Research), Hambourg en Allemagne où vous dirigez le « Climate Service Center » après avoir été directeur de l'Institut Max Planck pour la météorologie et... Bruxelles où vous êtes professeur à l'ULB, j'ai pu vous arrêter un moment. Vous êtes ingénieur civil physicien, ingénieur des télécommunications et électronique, docteur en Sciences appliquées, membre de l'Académie depuis 2009... et vous consacrez votre vie à l'étude du Changement Global, à la variabilité climatique, aux relations chimie-climat, aux interactions biosphère-géosphère, aux relations Terre-Soleil, etc. Un choix de jeunesse ?

Non. En fait, je me voyais d'abord devenir un « ingénieur d'industrie », avec une passion pour la mécanique, d'où mon choix pour des études d'ingénieur civil à l'ULB. Je me projetais dans une carrière en entreprise. Mais déjà au cours de ces études, après ma deuxième année, j'avais eu l'occasion de me rendre aux États-Unis chez... Harley-Davidson et j'ai tout de suite compris que je n'étais pas fait pour ce type de métier. Rentré de Milwaukee, j'ai donc décidé de me consacrer à la physique plutôt qu'à la mécanique. Mais je m'intéressais déjà beaucoup à l'idée de la découverte et aux processus fondamentaux qui touchent à l'humanité et à la planète. Ensuite, et nous sommes donc au début des années 1970, j'ai pris conscience de la révolution qu'annonçait l'électronique et j'ai ajouté à ma formation d'ingénieur civil physicien celle d'ingénieur civil en télécommunications et électronique. J'ai eu alors l'occasion de travailler plusieurs années à l'Institut belge d'Aéronomie Spatiale, sous la supervision de Marcel Nicolet et de faire un doctorat en Sciences appliquées avec une thèse sur les effets des oxydes d'azotes dans la couche d'ozone stratosphérique. C'est cet intérêt pour l'ozone dans l'atmosphère qui m'orientera définitivement vers la science plutôt que vers l'industrie. C'était l'époque où, pour répondre à l'avion franco-anglais supersonique, le fameux Concorde, les États-Unis voulaient lancer 500 avions du même type, au risque de détruire cette couche d'ozone. La stratosphère était alors peu connue, trop haute pour les observations à partir d'avion, trop basse pour les mesures par satellite... Après avoir travaillé plusieurs années à l'Institut d'Aéronomie, je fus embauché aux USA, où Marcel Nicolet était d'ailleurs bien connu pour ses travaux sur les modèles mathématiques d'analyse de cette stratosphère. Je dois beaucoup à Marcel Nicolet, comme à André Jaumotte, alors professeur en Polytechnique à l'ULB.

Avant de revenir à votre carrière scientifique, on ne peut passer sous silence votre étonnante bifurcation vers la politique.

Entre 1977 et 1981 en effet, je fus député à la Chambre des Représentants. Ce fut une expérience très intéressante en ces années importantes pour la Belgique avec la question de Bruxelles, le Pacte d'Egmont, les gouvernements bousculés de Tindemans, Vanden Boeynants et Martens... Comme élu FDF, j'étais aux côtés de personnalités comme Antoinette Spaak, François Persoons, Lucien Outers. J'ai été confronté à un univers qui, par tradition familiale, m'attirait et dont j'ai compris l'importance réelle. J'ai même pu y aller de ma petite contribution personnelle, en prônant et obtenant le droit de vote à 18 ans, ou bien encore en participant activement à la préparation d'un décret créant le Conseil interuniversitaire de la Communauté française.

Mais vous avez aussi été actif en politique européenne ?

J'ai eu en effet la chance d'être délégué auprès du Conseil de l'Europe à Strasbourg qui abrite la Cour Européenne des Droits de l'Homme et représente une véritable chambre de réflexion sur l'avenir de l'Europe. J'ai trouvé cela très intéressant car, encore une fois, il s'agit de réflexions fondamentales. Et puis j'ai également été délégué auprès de l'Union de l'Europe Occidentale à Paris, où l'on réfléchit à la défense commune européenne.

Quel souvenir avez-vous gardé de cette expérience quant aux relations entre recherche scientifique et décisions politiques ?

La politique est en effet le lieu des décisions, elle porte sur les choix de société, alors que la science ne peut qu'apporter des informations, des diagnostics et des prévisions. Aujourd'hui l'activité humaine participe au « forçage » du système terrestre autant que le système naturel, ce qui me fait dire que nous sommes entrés dans une nouvelle ère géologique, « l'anthropocène ». On peut surévaluer ou sous-estimer les effets de cette activité humaine, ces effets et leurs inconvénients existent bel et bien. Le mouvement écologiste pousse à une limitation de cette activité humaine, en particulier de la production de CO2. Malgré les mesures prises par les gouvernements et les efforts de l’industrie, il faut craindre que les perturbations climatiques demeurent importantes. L'humanité devra donc s'adapter au changement et gérer politiquement les conséquences de ce problème global dont les responsabilités ne sont, en outre, pas également réparties.

Il y a là une responsabilité occidentale, un devoir d'aider les pays les moins industrialisés à se développer sans passer par le stade des industries polluantes... Par ailleurs, si l'on peut être tenté par le découragement devant les centaines d'accords et de protocoles passés sur l'environnement sans effet concret, on peut aussi trouver des raisons d'espérer dans la réussite de la mobilisation générale pour sauvegarder la couche d'ozone ! Ce cas est exemplaire mais il y en a eu d'autres, comme les émissions de plomb... alors que l'échec est patent dans le cas de la biodiversité, ou du climat...

Les désaccords entre scientifiques à propos de ces changements climatiques ne sont pas faits pour favoriser cette prise de conscience des décideurs politiques.

Je pense au livre de Sheilla Jones, The Quantum Ten, qui relate cette extraordinaire rencontre à Bruxelles en 1927 entre la dizaine d'immenses physiciens d'alors (Einstein, Bohr, Heisenberg, Max Born, Wolfgang Pauli, Paul Dirac, Louis de Broglie, Pascual Jordan, Paul Ehrenfest et Schrödinger !), invités à cette conférence Solvay sur la physique quantique... À cette époque, les progrès rapides de la physique ne se sont produits que grâce à des discussions animées, des points de vue différents et souvent des désaccords. Il y a toujours de grandes dissensions entre scientifiques, et on le voit particulièrement de nos jours à propos du climat. Mais au bout du compte, on trouve des consensus. Le problème aujourd’hui n’est pas le manque de consensus. Il vient des récupérations médiatiques, et politiques.

Le problème climatique est en réalité très difficile, bien plus que celui que posait le trou dans la couche d'ozone (il a suffi de combattre sérieusement les CFC et l'on sait que la couche d'ozone sera reconstituée d'ici 2050). Comme pour l'ozone, ce problème du climat est soluble ! Au prix, certes, d'un changement radical dans le système d'énergie : il faut « décarboniser » notre énergie, changer donc de technologie, il faut donc un nouveau modèle économique. La grande difficulté est de redessiner un modèle économique qui prenne en compte le coût environnemental. C'est là que se trouve la responsabilité politique : comment introduire cette idée du coût écologique ? Il faut savoir que plus on tarde, plus cher cela coûtera...

Votre carrière scientifique vous mènera au NCAR (Centre National de Recherche Atmosphérique) à Boulder, aux États-Unis, où vous deviendrez directeur de Division...

Je me suis consacré durant de longues années à la chimie de l'atmosphère : le rôle des composés azotés dans la haute atmosphère, la réponse de l'ozone et du climat à la variabilité solaire, la formation et le devenir des ions positifs et négatifs dans la mésosphère, la stratosphère et la troposphère, l'impact des chlorofluorocarbures sur l'ozone atmosphérique, l'impact des éruptions volcaniques sur les composés chimiques de l'atmosphère moyenne etc.

Au cours de ces travaux scientifiques, vous avez développé des modèles complexes pour décrire cette dynamique des composants chimiques dans l'atmosphère. L'un de ces modèles, appelé Mozart, est devenu la référence pour la chimie globale de l'atmosphère et est utilisé par de nombreuses universités et centres de recherche. Et puis, votre carrière a pris un autre tournant...

Je suis en effet devenu en 2009 le directeur du « Climat Service Center » à Hambourg, ce qui m'amena à la rencontre des deux univers dont nous parlions : la science et la politique. Il s'agit désormais de proposer des solutions aux problèmes générés par l'activité humaine, définir des politiques et prendre des mesures concrètes, locales pour l'essentiel. Ceci requiert un dialogue avec différents partenaires dans la société, à la fois les services publics et les entreprises. Il faut par exemple dialoguer avec les villes, déterminer leurs vulnérabilités aux changements climatiques, accroître leur résilience et les préparer à s'adapter. Ce dialogue doit se développer avec les entreprises qui peuvent voir dans la crise climatique une opportunité commerciale et le développement de nouveaux marchés. Dans le cas de ces entreprises, j'ai constaté assez généralement, mais pas toujours, une attitude qui reste passive, sinon dubitative, dubitative car le secteur privé planifie à relativement court terme alors que les changements climatiques sont des phénomènes à long terme. Il faut noter que les choses évoluent dans le bon sens, même chez nous : en Wallonie par exemple, il y a maintenant une Agence de l'Air et du Climat (l'AWAC), qui rédige des plans d'adaptation pour l'économie de la Région Wallonne.

Vous êtes donc de ceux qui sont convaincus par la réalité de ce changement climatique.

On ne peut pas sérieusement contester le fait que le climat change. Il suffit d’examiner les données météorologiques recueillies depuis des décennies. En moyenne, la température moyenne augmente, mais il y a beaucoup d’autres indicateurs. Mais si le concept de « moyennes » reste abstrait, par contre, la fréquence des évènements extrêmes donne aux résultats statistiques un aspect inquiétant. Quand je parle de « forçage » humain, donc de rôle de l'activité anthropique sur ces changements, il faut aussi regarder les variations naturelles de certains facteurs. Sur le dernier million d'années, le taux de CO2 par exemple a varié dans une fourchette de 180 à 280 ppm (parties par million), sans sortir de cette fourchette. Or aujourd'hui, je veux dire depuis un siècle, nous en sommes arrivés à 390 ppm... Si on veut limiter le réchauffement à 2°, une limite en-dessous de laquelle les impacts du changement climatique seront limités, il ne faudra pas dépasser 450 ppm. Pour ne pas dépasser cette limite, nous ne pourrons plus émettre dans l'atmosphère qu'un maximum de 750 gigatonnes de CO2. En pratique, cela veut dire que d’ici 2050, « nous » devrons avoir diminué nos émissions de CO2 de 80 %. La question est donc d'abord politique : « Qui, nous ?  ». On sait que la politique est aussi la gestion du manque. Faut-il répartir ces émissions selon la population ? Au rythme actuel, les USA auront épuisé leur quota dans... six ans. Pour être plus clair encore : si nous voulons réduire le CO2 de 80 % d'ici 2050, il faut s'atteler à la mutation énergétique immédiatement. En débutant cette mutation de notre système énergétique aujourd’hui, une diminution de 3 % par an est nécessaire. Mais si nous attendons jusqu'en 2020, dans sept ou huit ans, il faudra diminuer ces mêmes émissions de 9 %, etc.

Bref, devant l’ampleur de la tâche et les difficultés techniques et politiques qui existent, on peut se demander si l’objectif de 2 degrés est réaliste. Tout semble nous annoncer que nous nous orienterions plutôt vers une hausse de 3 ou 4°. Ce qui est effrayant aujourd’hui, c'est que l'émission observée de CO2 suit exactement le scénario le plus pessimiste qui soit...

Comment êtes-vous devenu le directeur de cet Institut Max Planck pour la météorologie à Hambourg, alors que vous étiez, déjà, directeur associé au NCAR des USA, au Colorado ?

Le réseau des Instituts Max Planck fonctionne selon un modèle efficace, très intéressant. Aussitôt qu'apparaît un « problème » scientifique fondamental, la Société Max Planck crée un groupe d'études qui va repérer et inviter quelques-uns parmi les meilleurs spécialistes mondiaux à présenter, s'ils sont intéressés par l'idée de travailler dans un Institut Max Planck, un projet de recherche. Tous les autres directeurs des Instituts Max Planck choisissent le candidat final, par un vote. Après six mois de négociations et de préparations, un second vote désigne alors le directeur du nouvel Institut, directeur qui constituera en toute liberté son équipe. Il ne s'agit donc pas de choisir un directeur pour un Institut, c'est plutôt l'inverse. Cette indépendance s'accompagne d'un financement public, moitié par l'état fédéral, moitié par les Länder.

Vous vous passionnez pour les changements globaux.

Oui, tout est lié. Il n'y a pas que le changement climatique en soi, mais aussi les changements qui affectent la biodiversité, la pollution de l'air et de l'eau, la pêche excessive etc. De nombreuses et grandes institutions s'en préoccupent, dont l'IGBP (Programme International Géosphère-Biosphère). Car les cycles eux-mêmes changent, le cycle du carbone, celui de l'eau, celui de l'azote... C'est pourquoi le souci des scientifiques est international, humain, et global. Tout cela tente de se réunir au sein du programme « Future Earth », qui va se pencher sur la dynamique et l'évolution du système terrestre. Ce programme veut développer les connaissances nécessaires pour répondre au défi du changement climatique global, dans une perspective « durable » et dans l'interdisciplinarité la plus large. Il s'appuiera sur les avancées réelles déjà obtenues par d'autres programmes environnementaux existant : Diversitas, l'IGBP, l'ESSP etc. La conférence de mars 2012 à Londres sur « La planète sous pression » allait dans ce (bon) sens.

Mais vous êtes déjà partie prenante du ESM (Earth System Model)...

Oui, le NCAR à Boulder, au Colorado, et d'autres centres de recherche comme l'Institut Max Planck à Hambourg, ont développé ce type de modèles systémiques. De tels modèles doivent être complétés par une composante socio-économique. Car il faut absolument s'ouvrir vers la société. La recherche a donné des connaissances dont la société a besoin pour résoudre de grands problèmes planétaires. Par ailleurs, les scientifiques ont constaté depuis des décennies l'efficacité de la spécialisation dans le domaine de la recherche mais aussi les dangers d'une telle spécialisation. Le temps est venu de travailler à plus d'intégration. Là aussi, le système allemand est intéressant, en tentant de regrouper les recherches à l'intérieur de grandes sociétés scientifiques: à côté des Instituts Max Planck, qui se penchent sur la recherche fondamentale dans une grande indépendance, il y a trois autres types de structure : les Fraunhofer Gesellschaften, dont le financement public est de 20 %, le restant venant de l'industrie, et qui se consacrent à la recherche appliquée dans le domaine du développement industriel, la Leibniz Gemeinschaft, qui intègre la recherche de l'ex-RDA dans celle de la RFA, et la Helmholtz Gesellschaft qui regroupe les grands centres aux installations coûteuses, surtout nucléaires, et qui est financée à 90 % par l'État allemand. En Belgique, pays de « bon sens » et de compromis, nous n'avons rien de semblable... Même la recherche dans nos universités est dramatiquement sous-financée...

Pourra-t-on gérer la planète ?

Si on regarde attentivement les analyses et projections climatiques, les conclusions sont claires : le climat va changer. Cela aura des conséquences pour nos économies et pour chacun d’entre nous. Une révolution n'est donc plus un choix, elle est devenue une nécessité : révolution dans nos modes de consommation et dans nos comportements, dans nos consciences citoyennes, dans notre relation au reste du monde. C'est le travail des scientifiques de dire clairement ce qui nous attend. C'est la responsabilité des politiques d'atténuer les conséquences des changements attendus, d'en accompagner les implications sociales et économiques. C’est aussi aux politiques de concevoir et construire une gouvernance mondiale qui transformerait les changements annoncés en opportunité économique. Le mot urgence prend, pour la terre comme pour l'humanité, tout son sens : la société doit prendre conscience non seulement des dangers mais aussi des défis et des opportunités qui se présentent. Nous devrons nous préparer et gérer une grande transformation de la planète vers un monde durable.

Michel Gergeay - Février 2013

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