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Claude Ledoux. Une ouverture à l'inouï du monde

Outre ses maîtrises en composition et en écritures musicales classiques, Claude Ledoux (né à Auvelais en 1960) est aussi diplômé de l'Université de Liège en « Art et Sciences de la Musique ». Pianiste, titulaire d’un prix de direction d’orchestre, il fut directeur du Centre de Recherches musicales – Studios de musique électronique de Liège (aujourd'hui Centre Pousseur) – et directeur artistique du Festival Ars Musica. En 2013, il a co-fondé le LAPS Ensemble (formation originale mixant laptops et instruments amplifiés) dont il est le directeur artistique et musical. Conférencier et auteur de nombreux articles sur la création musicale, professeur d’analyse théorique et appliquée au Conservatoire de Paris et de composition au Conservatoire royal de Mons/Arts2, il a aussi enseigné ces matières lors de séminaires donnés aux Universités de Campinas et de São Paulo, ainsi qu'aux cours d'hiver de Campos do Jordão (Brésil – 2008/09). Il fut aussi invité à donner des conférences et master-classes au Conservatoire de Shanghai (Chine 2013-14). Récemment, il fut professeur-compositeur invité à l'occasion des journées Crossroads 2017 en Arménie (Yerevan, Dilijan et Gyumri).

Depuis, 2005, il est membre de l’Académie royale de Belgique.

En quittant Claude Ledoux, on pourrait paraphraser Sacha Guitry qui, à propos de Mozart, disait que le silence qui lui succédait était encore de lui. Car si silence il y a après la rencontre, celui-ci est agité – pailleté, allais-je écrire – de milliers d’éclats d’intelligence, de générosité et d’enthousiasme qui émaillèrent notre entrevue avec le compositeur belge.


Claude Ledoux, dans quel environnement avez-vous grandi ? Étiez-vous prédestiné à devenir musicien ? Peut-on parler de vocation ?


Je viens d’un milieu qui n’était pas propice à la musique, bien que mon père eût fait un peu de fanfare. Adolescent, quand j’ai évoqué la possibilité de faire des études musicales, ça a suscité un grand halte-là de mes parents qui avaient prévu que j’aille à l’université. Ce qui m’intéressait, c’était l’acte créatif : j’avais aussi étudié la peinture à l’Académie des Beaux-Arts de Charleroi. Quant à l’Université, elle m'offrait des perspectives d'études me permettant aussi de créer et d’inventer. Mais d’où me vient cet intérêt pour la création musicale… c’est un indicible mystère !

Un de mes cousins qui jouait de la clarinette était passionné de musiques expérimentales. À quatorze ans, je n’y comprenais rien, mais ça m’a titillé ! Au Conservatoire, j’ai gravité dans le giron d’Henri Pousseur, un personnage assez magique aux yeux de l’adolescent de 17 ans que j’étais. Jean-Louis Robert, son fils spirituel, m’a tout de suite parlé de composition, d’écriture, lors d’une classe d’initiation à la musique contemporaine. J’ai découvert un monde fascinant. Dès que j’ai commencé à faire de la musique, à l’âge de cinq ans, j'ai adoré mettre des notes sur des portées et je n’ai jamais cessé de composer. Mais pour moi, ce n’était pas un métier, c’était inhérent à la vie ! Quand Jean-Louis a entendu ce que j’avais composé, il m’a pris par la main et il m’a conduit chez Pousseur qui a écouté ma musique. Quelques temps après, Jean-Louis est décédé d’un accident de voiture et Henri Pousseur m’a pris sous son aile. C’est avec lui que j’ai découvert que l'on pouvait apprendre la composition ; et qu'un compositeur, c’est un magicien qui en manipulant les objets, comme un architecte, peut communiquer l’émotion, le sensible. La seule différence avec l’architecture, c’est que la musique a besoin du temps pour exister. Pour moi, la notion d’émerveillement est importante : c’est une manière de susciter la curiosité, l’intérêt, d’ouvrir notre écoute – parce que c’est ça un artiste : quelqu’un qui regarde l’époque autour de soi et qui, à un moment donné, communique son point de vue subjectif sur le monde qui l’environne.

Cette curiosité, est-ce un fil conducteur de votre œuvre ? Vous accueillez dans votre travail une série d’influences extra-européennes, d’autres cultures, du jazz, du rock, de la pop. Qu’est-ce qui les lie entre eux, outre cette curiosité flamboyante ?

C’est à la fois l’héritage d’Henri Pousseur et une question extrêmement actuelle. Pousseur était un grand rassembleur qui postulait qu’il n’y a pas de mauvaise musique dans le monde, se positionnant contre certains théoriciens qui parlaient de « musiques mineures ». C’est aussi une question politique : on rassemble les personnes comme on rassemble le monde. J’ai toujours voulu prendre position de cette manière et lutter contre des formes d’intégrisme que je ressentais dans le monde de la musique contemporaine. Qu’a-t-on envie d’écrire, surtout et comment écrire une musique qui puisse aller dans le sens du rassemblement ? Ces théories se sont précisées avec la notion d’altérité. Pourquoi ? Dans les années 80, on parlait beaucoup du crossover, sous l’impulsion de Peter Gabriel et du succès des musiques du monde. Mais ce qu’on appelait le crossover exprimait toujours une sorte d’impérialisme de l’Occident envers les autres musiques. Je me souviens par exemple de Yungchen Lhamo, une merveilleuse chanteuse tibétaine, obligée de se plier à des harmonies jouées par des synthétiseurs alors qu’il n’y a pas d’harmonie dans la musique tibétaine. Un de mes grands modèles c’est Debussy qui invitait à se nourrir des choses, comme le gamelan javanais (inaudible à l’époque), de les digérer, et d’assumer toute sa subjectivité dans l’écoute ou dans la restitution. Je me nourris de toutes les musiques et j’essaie d‘en faire quelque chose de personnel. J’essaie aussi d’en témoigner à travers les notices d’œuvre ou à travers les conférences : je rends hommage aux musiques qui m’ont contaminé.

Un élément qui m’a beaucoup bousculé, c’est l’idée de la résonance familière aux Chinois. Les Chinois ont besoin que la musique soit narrative ; la musique conceptuelle ne les intéresse pas. En discutant avec eux de ce jeu entre nos cultures, ils m’ont parlé de la résonance, c’est-à-dire de l’influence mutuelle entre deux cultures, deux esthétiques et même deux instruments éloignés, qui crée quelque chose de nouveau. Prenez deux instruments joués simultanément, un gong de Pékin, un gong de Shanghaï : chaque entité crée un son singulier. Mais les résonances de ces sons peuvent se mixer entre elles pour créer une émergence, un troisième espace. Je cultive cette idée de « résonance croisée » : de la rencontre de deux éléments naît un troisième qui n’est réductible à aucun des deux premiers. En musique, cette idée permet de dynamiser une matière, un processus ou une pensée complètement nouvelle. C’est là que réside, pour moi, l’originalité en musique.

Mes compositions sont souvent basées sur l’altérité. François Jullien, philosophe, sinologue, titulaire de la chaire d’altérité au Collège de France, théorise dans L’écart et l’entre (Galilée éd.) cette chose merveilleuse que je vis depuis longtemps : comment peut-on travailler sur le rapport que l’on a avec l’autre ? En Occident, on a toujours voulu réduire l’écart et assimiler l’autre à ce que je suis. Ne peut-on pas plutôt considérer l’écart comme un espace à nourrir ? Ne peut-on créer de nouvelles sociétés en jouant sur les porosités et les éléments communs, y ajouter des pensées inconnues et singulières afin d'inventer un vivre ensemble possible ? Pour moi, la musique participe de ce monde : on peut soit avoir des œuvres qui s'inspirent du repli identitaire, soit aller vers le remplissage d’un entre musical, entre les cultures, et saisir cette chance extraordinaire de créer de la nouveauté.

Pour le grand public, si tant est que celui-ci existe, votre nom est associé à certaines manifestations musicales « visibles », comme le concours Reine Élisabeth, pour lequel vous avez composé deux imposés, ou le Festival Ars Musica. La musique contemporaine terrifie encore parfois le public, même mélomane. Quels conseils donneriez-vous pour l’aborder ?

Soyez curieux ! Osez ! La création implique des expérimentations : des choses fonctionnent ou ne fonctionnent pas. Prenez des risques ! Quand je vais au concert, 80 % de la musique contemporaine que j’entends m’ennuie, mais 20 % me bouleverse. Je suis d’accord, ce n’est pas évident et toutes mes musiques ne sont pas toujours réussies – c’est la loi de la création musicale. Citez-moi vingt compositeurs contemporains de Mozart. Or, en l’espace de trente ans, on a composé à cette époque plus de 1500 symphonies entre Paris et Vienne. Avec des erreurs, des imperfections : nous sommes des êtres humains. Donc, il faut prendre des risques ! En matière de création, on ne sait jamais si ce sera bon ou pas mais on peut prendre le risque de l’émerveillement. Rien que pour cela, la vie vaut la peine d’être vécue, et le concert aussi.

Y a-t-il un a priori technique à avoir, du côté de l’auditeur ?

Si on apprend à écouter le monde tel qu’il est, on a déjà pas mal d’outils pour comprendre la musique de notre temps. John Cage disait que la musique n’existe que si on en a conscience, que si on pose sa conscience sur elle, que ce soit au concert ou en forêt, ou même dans la rue. Le bruit, le glissement, le frémissement du monde, c’est déjà de la musique.

Est-ce là l’inouï du monde dont vous parlerez dans votre conférence du 30 novembre prochain ? Elle s’intitule « Laptops et autres hybridations. Un renouvellement de l'inouï au XXIe siècle ». On y retrouve le mot hybridation qui convoque aussi l’altérité et la résonance

Nous vivons au XXIe siècle, où l’emploi des technologies numériques change notre pensée. Au risque de l’altérité, que le numérique peut rayer. Dans cette conférence, je veux d’abord montrer comment on compose avec un ordinateur en tant qu’instrument de musique. Je veux aussi contrer l’idée de la musique électronique comme désincarnation et montrer que l’ordinateur portable est aussi une manière de ré-investir le champ de l’incarnation, de l’humain.

Comment le numérique modifie-t-il notre manière de composer de la musique, comment nous permet-il d’entendre l’inouï du monde ? Il y a autant d’inouï à entendre grâce à un ordinateur portable que dans la musique chinoise ou dans la musique populaire. Et l’inouï, qu’est-ce, sinon ce qui nous échappe, c’est-à-dire la transcendance… La musique électronique est pour moi étroitement liée à l’expérience de la transcendance et de la spiritualité vers lesquelles elle crée un mouvement par l’incarnation la plus palpable – l’hybridation entre l’inouï et la matière.

On se retrouve dans cet entre, ce quelque chose d’hybride, qui nous offre de nouvelles perspectives d’écoute. C’est l’exploration de cet entre qui nous permet de remettre en question nos certitudes et nous offre la possibilité d’un ailleurs.

Propos recueillis par François Kemp

Liens

Le site de Claude Ledoux : http://users.skynet.be/ledouxcl/
Le site du Laps ensemble : https://sites.google.com/site/lapsensemble/home

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