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Entretien avec Jean-Pierre Contzen. Une vision internationale de la recherche

Du 9 au 11 février prochain, à l’occasion d’un colloque international proposé par les Classes « des Lettres et des Sciences morales et politiques » et « Technologie et Société », l’Académie royale se penchera sur une problématique qui a fait couler beaucoup d’encre et suscite toujours les passions : l’idéologie du progrès, son évolution dans notre société « postmoderne » et ce qu’elle pourrait devenir demain.

Les organisateurs de l’événement se sont fixé un objectif ambitieux : analyser comment se sont forgées et modifiées les valeurs de la Modernité dans le contexte de la mondialisation et sous le coup des secousses et des traumatismes du XXe siècle. Il s’agira aussi d’examiner les critiques de cette idéologie d’un Progrès universel et le travail de déconstruction de ses fondements par les thuriféraires du « postmodernisme ». De cette relecture dépouillée des simplismes, des caricatures, des conclusions hâtives, devraient émerger quelques pistes pour réaffirmer une idéologie du progrès à l’aube du troisième millénaire.

Rencontre avec Jean-Pierre Contzen, un des initiateurs de ce colloque (1). Le parcours de J.-P. Contzen, polytechnicien diplômé de l’ULB, pourrait servir d’idéal-type de la dimension internationale d’une carrière. La sienne, il l’a ébauchée dans les domaines de l’énergie nucléaire et de la recherche spatiale, auprès de grandes organisations européennes spécialisées. En 1974, il entame un très long pas de deux avec la Commission européenne, où il occupera des postes clés (Directeur de la politique scientifique et Directeur général du Centre commun de Recherche). Auteur du premier programme-cadre de Recherche/Développement communautaire, il est en Belgique, avec l’ancien commissaire Philippe Busquin, le meilleur connaisseur de la recherche européenne et de la coopération scientifique transcontinentale. Il est également un des rares Belges à avoir gravi les sommets de la hiérarchie dans l’administration de l’UE.

Rien d’étonnant, avec de tels atouts, qu’il ait présidé diverses agences et organismes scientifiques internationaux, comme c’est toujours le cas aujourd’hui, avec la Fondation scientifique « Nansen International Environmental & Remote Sensing Center » à Saint-Petersbourg. Ses activités professorales, elles non plus, ne connaissent pas les frontières. De 1998 à 2006, il a vécu une expérience marquante en occupant la Présidence de l’Institut des Études avancées de l’Université des Nations-Unies à Tokyo.

Jean-Pierre Contzen, comment ce projet de colloque consacré à l’idée de progrès vous est-il venu ?


J’ai fait un exposé, devant mes pairs de la Classe « Technologie et Société », en novembre 2010, intitulé « Science et Société, succès et échecs du couple. Entre Prométhée et Cassandre ». J’y ai montré la science triomphaliste, la science aux prises avec la société et la science mal partagée au niveau planétaire. La conférence a donné lieu à une discussion intéressante au point de susciter chez le Secrétaire perpétuel, Hervé Hasquin, l’envie d’en faire le thème de débats plus larges. Au départ, la question qui nous interpellait était de déterminer si la science avait vraiment progressé. Il s’agissait aussi de faire le tri dans les critiques du courant postmoderniste pour circonscrire ce qui tenait la route. Il fut vite acquis de faire un colloque sur la science dans la tourmente du postmodernisme et de nous associer à la Classe des Lettres. Cette co-organisation a conduit à une extension de notre angle de vue : le progrès en général et non plus uniquement dans le cadre de la science.

Quelles sont les lignes de faîtes du programme ?

Je souhaitais éviter un cantonnement au monde franco-belge et intégrer une vision non européenne de cette notion. C’est pourquoi nous avons fait appel à des orateurs comme Cristovam Buarque, ancien sénateur brésilien, et Lazare Poamé, philosophe et bioéthicien ivoirien, professeur à l’Université de Bouaké-La-Neuve, pour donner la parole à des représentants d’autres continents. La modernité et le progrès seront abordés également dans une perspective historique, avec des exposés sur les Lumières et sur l’imaginaire des sciences et techniques au XXe siècle, et une approche multidisciplinaire avec des interventions sur l’art, l’architecture, le développement durable et la biomédecine.

Vous tenez beaucoup au dialogue intercontinental !

Oui assurément ! L’Académie a tout, au travers notamment de la Classe « Technologie et Société », pour devenir un lieu de rencontre d’idées émanant de différents continents. Son atout – essayer de recueillir des points de vue qui sortent de l’orbite européenne et francophone, du hic et nunc – est à cultiver !

Mon expérience à l’Université des Nations-Unies m’a conduit à cette approche. Travailler avec des gens des cinq continents et découvrir la richesse des opinions, l’originalité des pensées en action m’ont beaucoup enrichi. Certains pays émergents ne le sont pas que sur le plan économique uniquement, leur développement intellectuel et culturel mérite aussi notre attention. Je pense notamment au Brésil, à l’Afrique du Sud. La Chine est un bel exemple de mariage de la tradition et de la modernité dans la culture, avec des emprunts au monde occidental pour la sphère scientifique.

L’Université des Nations-Unies est mal connue en Belgique. Comment fonctionne-t-elle ?

C’est un lieu de rencontre intercontinentale, comme je l’ai déjà évoqué, qui fonctionne à travers un réseau de centres régionaux, chacun fondé sur un thème spécifique : la réduction des conflits pour le Centre de Bruges, les technologies d’avenir et leur impact économique à Maastricht, la géothermie en Islande, la biodiversité au Brésil, etc. J’ai eu la chance de participer, comme membre du conseil et ensuite comme président, aux travaux de l’Institut d’Études avancées, un think tank rassemblant des « postdocs » et des chercheurs confirmés des quatre coins du monde pour réfléchir sur des problèmes d’avenir. Ces réflexions donnent lieu à la publication de rapports intéressants. C’est là que j’ai cultivé l’art du dialogue scientifique et interculturel avec des étudiants et postdocs de Papouasie, de Sierra Leone, d’Iran et avec mes pairs au Conseil d’administration (comprenant entre autres une députée du Kenya, des anciens ministres indien et brésilien, le président du Fonds arabe de développement économique et social). J’ai pu y donner libre cours à mon intérêt pour la dimension internationale.

Une inclination pour l’international qui vous saisit dès vos premiers pas dans la vie professionnelle et que vous affûtez toujours et encore aujourd’hui !

Oui, ma « période nucléaire » m’a familiarisé, dès 1959 à la coopération avec d’autres pays européens, France et Royaume-Uni particulièrement. Ensuite dans le cadre des grandes organisations spatiales européennes à Paris (ELDO, ESRO), j’ai participé à des projets vraiment internationaux, notamment avec la NASA et la NOAA aux États-Unis, avec le Canada également. Puis ma carrière s’est écrite à la Commission européenne pour un quart de siècle, avec des fonctions qui impliquaient l’ouverture et la coopération intra- et extra-européenne. Élu membre ou président d’agences et d’organismes internationaux à Washington, Toulouse, Copenhague et Moscou, je n’ai jamais cessé de nourrir mes acquis scientifiques et ma pratique managériale d’inspirations nouvelles, contrastées, imprévues, transcendant les clivages politiques et culturels.

Aujourd’hui, je suis professeur au Kazakhstan. J’ai donné cours à l’Université nationale eurasienne d’Astana, je suis membre du Conseil scientifique de l’Université du Kazakhstan-Est à Ust Kamenogorsk et en janvier prochain, je découvrirai, comme professeur invité, la Kazakh-British Technical University à Almaty. Collaborer avec les institutions de cette région s’avère une opportunité de côtoyer des professeurs et chercheurs formés sous l’ère soviétique qui, sur le plan scientifique, assurait des formations de grande qualité. La question centrale dans les pays de l’ex-bloc de l’Est revient à décider du maintien ou non du système dual entre académies des sciences où se pratique la recherche d’excellence et les universités prioritairement axées sur l’enseignement. Au Kazakhstan, la montée en puissance de la recherche universitaire est un pari quasi gagné.

Un autre moment fort dans mon parcours international est lié au Portugal. J’avais été impliqué dans l’évaluation du secteur de la recherche dans l’équipe en charge, à l’Union européenne, de la pré-adhésion du pays. J’avais été très impressionné par les « Laboratoires d’État ». De 1996 à mi-2011, j’ai présidé une commission d’évaluation internationale de ces laboratoires, ce qui m’a valu d’être associé plus étroitement encore aux autorités et de devenir conseiller spécial du Ministre de la Science, de la Technologie et de l’Enseignement supérieur, José Mariano Gago pendant près de dix ans. Je suis Membre Correspondant étranger de l’Académie des Sciences du Portugal et je participe autant que possible aux travaux de cette Académie sœur.

Venons-en à la partie « communautaire » de votre cheminement. Un quart de siècle dans des postes clés à la Commission des Communautés européennes pour comprendre les forces et faiblesses de la recherche en Europe et dessiner des voies originales pour mieux la fédérer !

Après une décennie dans les organisations spatiales européennes – « European Launcher Development Organisation » et « European Space Research Organisation », toutes deux situées à Paris –, et une mission de consultant à l’Agence Européenne pour l’Énergie Nucléaire (ENEA), j’entame, en 1974, mon parcours à la Commission européenne. Mon patron à l’ESRO avait été pressenti par le cabinet du Commissaire à la Recherche pour former une nouvelle équipe au Centre Commun de Recherche qui sortait d’une crise aigüe. Il m’a proposé de l’accompagner et voilà comment j’y ai travaillé comme directeur des programmes jusqu’en 1981. À ce moment, je prends la direction de la politique scientifique à la direction générale de la R/D et écris notamment le premier programme-cadre de recherche-développement de la Commission (nous parlons aujourd’hui d’un huitième-Horizon 2020). Avec le regretté Giuseppe Valentini, j’ai également lancé le premier programme de recherche au profit des pays en développement.

J’ai eu la chance de pouvoir à la fois m’investir dans la coopération scientifique internationale et me frotter à la réalité régionale. Dans le cadre des Fonds Régionaux mis en œuvre par la Commission, j’ai vécu deux expériences particulièrement intéressantes, la création d’une capacité grecque en S&T hors Athènes et le renforcement des infrastructures de R&D en Sicile.

De belles opportunités de réfléchir à ce qui doit se faire à chaque niveau et à la pertinence du principe de subsidiarité, dont je suis un fervent défenseur ! Un des défis majeurs de la Science se trouve là : le monde devient de plus en plus global mais le régionalisme s’affirme avec force. Il faut développer les activités de recherches là où elles sont le plus efficaces, certaines à l’échelon régional et d’autres à l’international.

En 1986, devant une nouvelle crise au CCR, la Commission me renvoie au Centre Commun pour tenter de redresser la barre. (Ce n’était pas acquis mais on y est arrivé !) J’y serai Directeur général jusqu’en 1997. Je terminerai mon parcours à l’Union européenne comme conseiller spécial du Commissaire Hans van Den Broeck sur les questions de sécurité nucléaire à l’Est, jusqu’en 1999.

Quel est votre regard sur la recherche aujourd’hui ?

Je suis serein : en termes de substance, la recherche va bien. Le point faible c’est son financement. J’espère que l’avenir mettra sur notre route des décideurs politiques et industriels imprégnés des lignes de conduite suivantes :
    • Assurer le financement d’une recherche qui n’est pas seulement ni directement utilitaire.

    • Prendre le contrepied de ceux qui considèrent qu’on peut faire beaucoup pour la recherche in silico, sans moyens expérimentaux ; il faut préserver recherche théorique ET installations expérimentales.

    • Accorder de l’attention à la recherche de bonne qualité et ne pas se laisser obnubiler par la seule recherche d’excellence, sous peine de créer des laissés-pour-compte et d’accentuer la cassure planétaire.

    • Réfléchir à la meilleure forme à donner à l’université de demain. La question de sa structure est posée. Une première piste serait de s’interroger sur la répartition des rôles entre établissements d’enseignement supérieur. Sans doute arrivera-t-on dans l’avenir à favoriser l’enseignement au niveau Master et Docteur associé à la recherche de pointe dans des « Graduate Schools » et recentrer le premier cycle soit dans les hautes écoles, soit dans des universités à vocation généraliste. Secundo, toujours en application du principe de subsidiarité, il faut mettre en place un système où recherche, éducation, technologie et innovation se feront au meilleur niveau possible. La science en général doit être et rester internationale, l’innovation peut se décliner au niveau régional ou local. Tabler sur une innovation mondiale ou continentale n’est pas le reflet de la réalité. Tout le monde ne doit pas s’engager dans le « nano » ou le « biotech », ce serait une grave erreur !


Votre carrière a fait la part belle aux dimensions scientifique, managériale et internationale. Quels ingrédients, quels liants ont favorisé une vie professionnelle aussi riche qu’étonnante ?

Le premier facteur qui a joué favorablement revient sans conteste à mes humanités à l’Athénée Robert Catteau, à Bruxelles. On m’y a appris la curiosité, le travail et inculqué le virus des « math » ! Le second, je l’ai trouvé dans la formation extraordinaire qu’offrait l’École polytechnique de l’ULB fin des années 50.

Ensuite le double ancrage dans le nucléaire et le spatial. Tout est parti d’un postgraduat tout nouveau en physique nucléaire que j’ai suivi dès ma fin d’études d’ingénieur civil. De là, j’ai effectué mon service militaire au Centre de Mol où j’ai pu travailler sur la dynamique des réacteurs, sur des projets avancés et notamment sur les applications possibles dans l’Espace. Ce que j’ai appris à Mol en dynamique m’aide encore aujourd’hui dans mes fonctions de Président de l’Institut Von Karman. De même, en ce qui concerne mon background aérospatial.

Quelles qualités vous ont servi ?

Si je devais mettre en exergue les qualités qui m’ont été utiles, je dirais d’abord qu’il faut être un « bosseur », qu’il faut pouvoir balayer assez large et ne pas se laisser enfermer dans un domaine trop pointu et surtout qu’il faut accepter, pour soi et sa famille, la mobilité.

De 1959 à 1974, j’ai changé de travail tous les 5 ans : Mol, l’ELDO et puis l’ESRO. Mes enfants ont passé leurs études primaires et le début de lycée en France, puis ont connu l’École européenne à Ispra en Italie avec une partie des cours en allemand, puis l’enseignement secondaire supérieur à Bruxelles sans connaissance du néerlandais au départ.

Mes vingt-cinq ans à la Commission et mes engagements dans les organismes internationaux m’ont permis de garder cette ouverture au monde et d’accéder à une vision de plus en plus planétaire, universel, de la science, de la recherche et de l’université.

(1) Le co-organisateur du Colloque « L’idéologie du progrès dans la tourmente du postmodernisme », Gilbert Hottois, sera interviewé pour le prochain numéro de la Lettre d'information.

Maud Sorède, Novembre 2011.

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