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Entretien avec Michel Olyff, « à la lettre » créateur d’images

C’est un académicien discret mais à la réputation internationale, un créateur modeste de signes mondialement reconnus. Il m’a reçu chez lui, en toute simplicité, dans sa maison de Haut-Ittre en Brabant Wallon. Michel Olyff, inconnu célèbre, amoureux du noir lumineux et du blanc plein, est, si j’ose le mot, un oxymore vivant. D’abord, c’est un anonyme statufié : combien de promeneurs arpentant le bas de la Cité administrative à Bruxelles savent-ils que la statue du « Scribe », œuvre d’Albert Aebly, fixe dans la pierre le visage du jeune Michel Olyff, cet anonyme d’alors qui s’amuse aujourd'hui de cette reconnaissance involontaire et anticipée ? Car, à l’inverse de tant d’artistes, Michel Olyff est moins connu dans le grand public que ses œuvres. Il faut dire que ces dernières découpent dans le paysage visuel des formes percutantes, essentielles, multipliées : des signes, des signaux, des enseignes... des lettres signifiantes et magnifiées par le noir et blanc. Ces signes, marques, emblèmes, « logos » dirait-on aujourd’hui, se sont gravées dans nos mémoires et font partie désormais de nos repères culturels. Le « Communier » du Crédit Communal de Belgique, l’emblème de la RTBF à la fin des années 1960, la corne d’abondance de la Loterie Nationale, l’enfant stylisé de la Ligue des Familles, Europalia, les Musées royaux des Beaux-Arts, l’emblème du patrimoine mondial de l’Unesco, etc., autant, parmi bien d’autres, de signes plus parlants que leur lourde dénomination verbale.



« Le travail d’invention consiste à convertir un schéma en images » disait Bergson. Michel Oyff est un inventeur d’images devenues symboles. Tout l’enjeu et toute la difficulté tiennent dans la lisibilité de ces images, dans le cadre imposé à l’imagination pour permettre à un signe ou un symbole d’être signifiant, d’éviter le double écueil de l’illustration étroite ou de l’interprétation infinie. Michel Olyff réussit ce tour de force : chaque signe ou emblème devient le marqueur évident et exclusif d’une institution, d’un organisme, d’une société... au point de rendre le titre rapidement superflu.


Michel Olyff, cette lisibilité que vous aimez tant prime-t-elle sur l’esthétique ou est-ce l’inverse ?

Je ne m’aventurerais pas dans le domaine de l’esthétique à propos de mes emblèmes... S’ils plaisent par une harmonie, ou par une beauté simple ou par quoi que ce soit, tant mieux. Mais il ne faut pas perdre de vue que je travaille sur des commandes et qu’il faut amener le client à accepter un objet qui par sa « dignité » renforcera son image. Le client pose une question, une seule et me dit quel objectif il poursuit. Si son attente implique trop de directions, il vaut mieux qu’il se compose une carte de visite claire. Comme graphiste, je me pose au contraire des tas de questions afin de ne pas limiter ma démarche à un aspect parcellaire de l’objet, à une seule facette et car il faut aller à cet essentiel qui résume et comprend la question. La lisibilité implique la clarté donc la simplicité. Le complexe est au contraire source d’analyse et de distraction, ce qui nuit à cette lisibilité comme d’ailleurs à la mémorisation. La force d’un emblème est sa lisibilité et le fait qu’il n'exige pas l'analyse.



Par ailleurs, ce « logo » autorise le rêve, on le regarde avec la fascination qu’on éprouve envers ces mystérieux tracés chinois ou japonais : ils invitent à l’imagination tout en excitant le désir d’en comprendre le sens. Vos emblèmes s’offrent à une forme d’interprétation qui reste libre en respectant le référent, c’est leur beauté.

Peut-être. Ils s’opposent en tout cas aux publicités contemporaines qui exigent la vitesse, donc une grande lisibilité certes, mais qui admettent rarement l’interprétation puisque l’objet poursuivi est non l’évocation libre mais l’association automatique. Ces publicités-là ne respectent pas le public, elles le conditionnent. Et les exigences de vitesse s’emballent avec la télévision et l’internet... On parle de « campagnes publicitaires » en termes quasi militaires, avec mobilisation générale d’une armée de psychologues, de sociologues, de spécialistes en marketing.

Peut-on dire que, concentré sur ce que vous ressentez d’universel et d’unique dans un trait, vous chercheriez à communiquer par un image qui touche à l’archétype ? Olyff l’archétypographe ?

Il faut rester modeste et conscient du poids des référents culturels, occidentaux voire « belges » dans mon cas, mais oui, c'est dans cette direction que je travaille.

Pour piocher encore dans cette réserve de paradoxes apparents qui vous caractérise, vous êtes à la fois « universel » et « belge », anversois mais de Wallonie... Amoureux de la mer du Nord mais bien enraciné dans cette terre brabançonne où vous vivez depuis plus de quarante ans...

Oui, je suis né à Anvers, en 1927. Mon père, Hubert, était ingénieur des mines mais signait des aquarelles et dessins sous le pseudonyme de « Bizuth », dont 112 caricatures de ses professeurs à l’ULB. À l'âge de dix ans, évènement considérable pour l’enfant que j’étais et aux conséquences énormes pour l’adulte que j'allais être, mes parents déménagent et m’emmènent à Bruxelles, à Uccle, dans un voisinage qui sera déterminant : celui d’artistes comme les Strebelle, Leplae, Dasnoy dont les enfants seront mes amis.

La guerre éclate et, malgré votre très jeune âge, vous y avez été actif...

J’étudiais (pas trop brillamment) à l’Athénée d’Uccle en section gréco-latine. Vers la fin de la guerre, pendant la Bataille des Ardennes, on demanda dans les écoles des brancardiers volontaires pour transporter les soldats américains blessés à Bastogne et qu’on évacuait vers Bruxelles. Alors que nous étions libérés depuis septembre 44, cette nouvelle offensive à l'issue incertaine me poussa à m’engager et je participai dans la Brigade Piron à la Bataille de Hollande au lieu de terminer mes études secondaires.

Vous parliez de l’importance de ce voisinage à Uccle...

C'est la maman d’Olivier Strebelle qui m’a encouragé à sortir de ce tunnel scolaire dans lequel je ne m’épanouissais guère et qui m’a poussé à me présenter à La Cambre. Le graveur anversois Joris Minne, qui y enseignait, m’accepta à la seule vue de mes dessins et croquis d’alors. Je suivis ainsi ses cours d’illustration du livre et aussi les cours de la Lettre de Lucien De Roeck. Élève médiocre dans l’enseignement classique, je revivais au contraire à la Cambre et pus en sortir avec la plus grande distinction. C’était en 1950. Mais dès 1949, j’avais emménagé, avec mes amis Olivier Strebelle, Pierre Alechinsky et Reinhoud, aux « Ateliers du Marais ». Luc de Heusch et André Jacqmain nous rejoindront dans cette maison ancienne, nantie d’une cour intérieure, dénichée par Olivier Strebelle et dont trois des quatre côtés devinrent le lieu de vie des ces artistes. Nous y travaillions en parallèle et parfois en commun. L’histoire de cet atelier épouse l’histoire de Cobra, ce groupe qui réunit à cette époque les peintres de Copenhague, de Bruxelles et d’Amsterdam. C'était comme un Zwyn sur la route de Paris. Car c’est dans l’atelier de Pierre Alechinsky que Christian Dotremont, qui habitait 10 rue de la Paille, réunissait les artistes de Cobra en transhumance. C'est là aussi que se concoctèrent les numéros de la revue Cobra. J’ai réalisé en lino gravé l’affiche de la dernière exposition de Cobra, à Liège. C'est aussi, « au temps du Marais » que Dotremont me proposa d’illustrer de quatre bois gravés une traduction des Notes de zoologie de Lewis Caroll (parue aux Éditions Cobra en 1950, Préface de Christian Dotremont).

Car l’aventure du Marais et de Cobra aura une fin...

Oui, le départ de Pierre Alechinsky pour Paris et le mariage d’Olivier Strebelle signifièrent la fin progressive de l’expérience aux Ateliers du Marais. De mon côté, je partis m’installer à Nieuport, au bord de cette mer du Nord que j’aime beaucoup et où j’allais fonder ma famille.

Cette arrivée à Nieuport vous a marqué pour la vie.

Je reste fasciné par la mer depuis cette première nuit passée dans mon appartement de Nieuport, première nuit qui fut celle du 31 janvier au 1er février 1953, celle du catastrophique raz-de-marée qui fit plus de 1800 morts aux Pays-Bas. Les vents étaient déchaînés, la mer en furie... je ne pouvais pas me détacher de cette vision, dantesque, de vagues immenses déroulant une écume blanche sur un fond noir d’enfer...

Vous en avez fait une peinture, toute en noir et blanc, terrible.

Oui. J’ai toujours aimé dessiner en noir en épargnant les blancs, en particulier la mer et les arbres...



On songe au « Soleil noir » de Baudelaire devant vos peintures, en particulier votre Bouquet d'arbres. L’encre de Chine, étalée à la moelle de sureau sur un papier à la main, y dessine en creux le sujet. Les arbres, laissés en blanc, étalent leurs racines et leurs ramures, comme restés libres dans un univers noir épais qui restitue ainsi au papier né des arbres sa dignité foncière.



Devant une autre toile, Sur fond de Patagonie, où le trait à l’encre de Chine, tiré cette fois à la tige de roseau coupée en biais, révèle une profusion de cailloux et d’herbes dont l'effacement à l’arrière-plan montagneux ne signifie pas l’absence, on songe à ce « minuscule infini » dont parle Julie Chvetzoff dans son Inconnue célèbre. Vous voyez, on n'en sort pas de ces oxymores...



C'est vous qui voyez... Mais il est vrai, je me prête au jeu, que j’ai toujours trouvé de la lumière dans le noir. Le noir est lumineux. La mer comme la forêt sont mouvantes et ces deux couleurs, noir et blanc, suffisent à rendre ce mouvement. Ce sont mes débuts d’illustrateur et de graveur sur bois ou de lino-gravure qui m’ont transmis cet amour du contraste. J’ai aussi le goût du risque : le côté irrémédiable de l’encre de Chine, le coup de pinceau raté qu’on ne peut effacer…

On imagine mal dans d’autres couleurs vos nombreux emblèmes qui rappellent l’essentiel de l’écriture, le pictogramme, ces caractères chinois qui composent l’écriture logographique Han...



Mais revenons aux débuts. En 1956, on vous commande un premier emblème...

Je dois d’abord préciser que je me suis toujours considéré comme un graveur. Le métier de graphiste ne s’est imposé à moi qu’ensuite. Mais cette année 1956, un ami historien de l’art issu de l'ULB, Serge Young, alors directeur de la Librairie de l’Édition Universelle, me demande de lui fournir un dessin pour illustrer cette publication. Et, m’inspirant de la Commedia dell’ Arte, je lui remettrai ce dessin d’un lecteur debout, dessin qui deviendra emblématique de la Librairie ; ce travail m’ouvrira d’autres portes. Une première commande pour la jaquette d’un livre consacré à saint François d’Assise m’a ouvert celles des éditeurs catholiques. Je travaillerai ainsi durant vingt ans pour les éditions Desclée De Brouwer, à la mise en page de bibles et de missels... J’ai ainsi collaboré avec André Chouraqui à la mise au point des couvertures et la mise en page de sa nouvelle traduction de la Bible en plusieurs volumes. Et d’autres encore. Vous qui traquez mes paradoxes apparents, n’en est-ce pas un d’avoir beaucoup travaillé pour le monde catholique quand on est, comme je le suis, sereinement et profondément athée ? Cela dit, mon épouse croyante et nombre d’amis chrétiens ont toujours parfaitement respecté cet aspect chez moi.

Vous êtes donc devenu un créateur d’emblèmes, de signes, de marques.

J’ai aussi beaucoup produit dans d’autres domaines : des cartons d’invitation aux films de la Cinémathèque (créée par Jacques Ledoux) avec Serge Creuz, Corneille Hannoset et quelques aînés, Paul Delvaux, René Magritte, Edgard Tytgat... J’ai produit des affiches culturelles, des timbres-poste, un caractère pour alphabet routier qui soit plus lisible que celui de la signalisation belge à la fin des années soixante, des mises en page pour des livres d'art chez divers éditeurs, etc. Mais il est vrai que la renommée internationale m’est venue essentiellement par ces emblèmes et peut être liée aussi au fait d’avoir fréquenté pendant des décennies, depuis 1962, les rencontres Internationales à Lurs-en-Provence où j’ai noué de très nombreuses relations. Ma fille Clotilde, graphiste elle aussi, suit désormais la même voie...

Vos emblèmes s’affichent partout, en Belgique, en Amérique du sud, au Japon, sans signature...

Oui et je n’en ressens pas vraiment de frustration, juste une forme de fierté secrète et amusée.

Parmi ces marques, il en est de particulièrement exemplaires de votre style. Je pense à cette fusion étonnante d’un D et d’un C, emblème pour les Industries du Bois De Coene à Courtrai.

Ou encore cet emblème du Design Centre, institution dont vous avez été l’un des fondateurs à Bruxelles en 1964. Ce centre permanent d’expositions, qui dura 22 ans et connut un grand succès populaire (plus de 90.000 visiteurs par an entre 1964 et 1974), était destiné à promouvoir le design industriel belge. Il se situait dans la rotonde de la Galerie Ravenstein à Bruxelles.

Mais le respect de l’œuvre n'est pas si facile à assurer dans un milieu qui confond souvent publicité et création. Vous vous êtes ainsi retrouvé mêlé à une importante affaire judiciaire à propos du droit d’auteur.


J’avais dessiné pour la RTBF en 1967 un emblème que la vox populi avait alors baptisé « l’Oreille », erronément car le sens de cet emblème ne voulait pas évoquer l’audition. Le dessin suggérait à la fois le « disque », comme symbole de la musique, et la « spirale », pour évoquer l’émission, la transmission par les ondes. Mais peu importe l’interprétation pour autant qu’elle n'autorise pas le commanditaire à dénaturer le sens profond de l’œuvre. Or, en 1994, désireuse de moderniser son apparence, la RTBF redessina l’emblème au point d’en trahir complètement l’esprit. Je ne pouvais l’admettre. Trois années de négociations n’ayant pas abouti, il fallut en passer par le Tribunal qui, le 8 août 1997, me donna entièrement raison : le saccage de ma création avait tellement éloigné le nouvel emblème de la création première qu’il y avait « atteinte à l’honneur et la réputation de l’artiste  » selon l’expression du Juge. Qu'on ne s’y méprenne pas, cette histoire au dénouement heureux fut pénible pour moi, car nombreux furent ceux qui ne voyaient dans cette affaire qu’une querelle de sous autour d’un petit dessin. À l’étranger par contre, on ne s’y est pas trompé : l’enjeu était bien celui de la création intellectuelle et du respect d’une œuvre artistique, quelle qu’elle soit. Ce jugement fut un précédent important car il restituait au graphiste un droit fondamental sur son œuvre. Il allait faire le tour de l’Europe des graphistes et autres artistes dont la commercialisation des œuvres se faisait souvent sans beaucoup de respect.

Vos sigles célèbres sont trop nombreux pour les représenter tous ici, mais j’aimerais en relever l’un ou l’autre encore.



L’espace et le temps ont manqué comme toujours et nous n’avons pu qu’évoquer trop rapidement d’autres pans de la personnalité de Michel Oyff et de sa créativité qu’il met au service de très nombreux travaux graphiques pour des ONG, des mouvements caritatifs ou politiques. Bien enraciné à Haut-Ittre, il participe aussi activement à la vie culturelle de sa commune (Centre de Loisirs et d’Information, Espace Bauthier...), à la vie du village et parfois, à celle de la paroisse. C’est à la demande de celle-ci qu’il créa récemment un très beau chemin de croix pour sa petite église du XIIIe siècle. Il a enseigné à l’École supérieure de l’Image à Woluwe-Saint-Lambert, à la Cambre et à l’UCL... Il est membre de l’Académie royale de Belgique. Et il peint. Ultime paradoxe, ce graphiste tempéré, méticuleux, précis, presque retenu est aussi un peintre plein de fougue. J’aurais aimé l’interroger sur la fécondité de ce qu’il appelle ses « errements préparatoires  » qu’il a d’abord considérés comme des échecs avant d’y trouver la révélation de schémas enfouis, sur les limites de la communication publique, ou les contraintes d’une commande... Mais il n'est pas certain que ce créateur d’images, ce dessinateur de lettres, ce faiseur de symboles, eût trouvé du plaisir à faire des phrases. Rétif à l’analyse de ses emblèmes comme à celle de sa démarche créative, il nie cependant toute recette : « l’idée de l'image » lui vient parfois tout de suite, parfois au bout de plusieurs mois de tâtonnements et d’essais. Reste ensuite tout le travail : celui, minutieux, du dessin, de l’épaisseur ou de la finesse du trait, qui fait de Michel Olyff l’égal des calligraphes orientaux, puis le travail des ajustements qu’impose une impression sur des supports multiples et dans toutes les dimensions envisageables, dans la panoplie des styles propres à chaque image de marque créée. Graveur et graphiste, il a balisé notre vie de symboles contrastés et simples devenus de belles évidences. Célèbre mais anonyme, cet artiste s’efface avec modestie derrière son omniprésence.


Michel Gergeay, janvier 2013

1 - Nouvelle «corne d'abondance» pour la Loterie Nationale (1984)
2 - Le «Communier» du Crédit Communal de Belgique (1960)
3 - Europalia, festival biennal des arts (1969)
4 - Lampes Sitgay (1967)
5 - 1972 International Book Year, Unesco (1971)
6 - Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique (1973)
7 - Ordre National des Avocats de Belgique (1979)
8 - World Heritage Convention, protection de l’héritage mondial, Unesco (1978)
9 - De Boeck-Wesmael, éditeurs (1986)
10 - International Communication, Unesco (1982)
11 - ATD Quart-Monde, 25e anniversaire (1982)

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