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Entretien avec Philippe Busquin

Une certaine cohérence entre le penser, le dire et le faire par la science qui nous ouvre à la complexité et nous détourne des conceptions globalisatrices, déterministes et des simplifications propagandistes.

« … Ce qui donne vie à la politique, ce qui la régénère en permanence, c'est non seulement la participation effective des citoyens à la démocratie mais aussi leur capacité d'indignation, leurs intimes convictions les plus généreuses, leurs espoirs fervents, leur aptitude au bien-être, leur recherche du bonheur. ... Dans l'adversité, celle de la lutte des classes, dans la pénibilité des conditions d'existence, dans la volonté de faire front solidairement, une véritable culture du lien social s'est tissée, à nulle autre comparable. Inscrite dans les tréfonds de notre corps social, elle ne peut être liquidée au prétexte que les mutations dispersent les classes, les groupes sociaux, et avec eux, disperseraient du même coup les rapports de solidarité, de fraternité, d'entente, de convivialité. La démocratie ne survivra pas à la défiance généralisée, à la séparation, à l'individualisation forcenée, au repli sécuritaire ou utilitaire… » Philippe BUSQUIN, Aujourd'hui le futur, Ottignies, éd. Quorum, 1997, p. 116.

« on se retrouve … aujourd'hui comme brutalement ramenés en arrière, dans une situation comparable à celle du début du XIXème siècle avant que la « question sociale » ait été formulée intellectuellement, prise en charge institutionnellement et incarnée dans une lutte collective. Avec cette différence essentielle cependant qu'aucun des mécanismes économiques et politiques qui avaient permis la constitution de la classe ouvrière en sujet de l'histoire ne trouve aujourd'hui son équivalent » Jean-Paul FITOUSSI et Pierre ROSENVALLON, Le Nouvel âge des inégalités, Paris, Seuil, 1996, cité par Ph. Busquin ibidem.


La distance n'est pas bien grande entre Bruxelles et Feluy, lieu de naissance et de résidence du Ministre d’État Philippe Busquin. C'est pourtant dépaysée et charmée que nous arrivons chez lui pour l'interviewer : un petit chemin qui serpente et joue à sauts de mouton avec un bras de canal, quelques cygnes, des maisons de pierre, le printemps qui pointe encore balbutiant. Et notre hôte, tout en accueil et sérénité, s'intègre si bien au paysage, à cette campagne au calme séculaire, un calme très relatif peut-être avec la cheminée incandescente de la raffinerie qu'on aperçoit au fond du jardin !

Je me réjouis de passer ce moment avec un intellectuel passionné par la recherche et l'innovation technologique, un politique visionnaire, qui n'a jamais renié son souci des « petites gens » et l'impératif devoir de solidarité, qui a su marier sa fibre environnementaliste et son combat pour l'emploi, un homme respectueux des autres , fussent-ils d'un autre parti, d'une autre idéologie, un homme fidèle à ses convictions et à ses amis.

Assise au creux d'un canapé du salon, je me sens en harmonie avec cette maison où l'art de vie se conjugue à la fois au passé et à la modernité, aux sépia et aux couleurs crues de l'art contemporain. L'entretien peut commencer, Philippe Busquin parle sans emphase, sans détours et avec beaucoup d'attention à ses souvenirs et propos. Il accepte la proposition, de ne pas égrener ses nombreuses fonctions et reconnaissances publiques, de ne pas dérouler tout son cursus politique(*) pour arrimer le récit autour de quelques thèmes et principes qui rendent compte de la cohérence de sa méthode et de ses engagements.


Philippe Busquin, vous êtes resté très attaché à votre région au point de ne jamais avoir quitté Feluy où cent mètres vous séparent aujourd'hui de votre maison natale. Vos années de jeunesse sont-elles un élément qui compte dans votre construction de soi ?


À mon estime oui. Mon père, ingénieur commercial Solvay, travaillait comme directeur du personnel dans l'entreprise Baume-Marpent à Morlanwelz, ce qui nous assurait un certain confort. Brutalement en 1953, deux ans avant la faillite, mon père est licencié. Il n'a jamais retrouvé un travail de niveau équivalent et cela m'a profondément marqué. J'ai donc été sensibilisé très tôt à l'effondrement économique et industriel de la région du Centre et aussi à la question de l'immigration : mon univers d'écolier était partagé avec des enfants italiens dont je découvrais les conditions d'existence, les déterminismes de parcours dictés par l'origine sociale.

En 1962, je perds mon père au moment où j'achève ma licence en physique à l'ULB. Je m'apprêtais à poursuivre ma route au CERN mais sa disparition m'a contraint à chercher un travail rémunéré pour subvenir aux besoins de ma mère. C'est ainsi que j'ai commencé ma carrière comme professeur à l’École normale de Nivelles et comme assistant à temps partiel en Faculté de Médecine, auprès du professeur Balasse.

Vous n'avez pas mis un point final à vos études pour autant, vous êtes même un inconditionnel de la formation tout au long de la vie !

On peut le voir comme cela !

En mai 68, je découvre l'Université libre de Bruxelles occupée et la pratique du débat où s'imposent ceux qui ont un bagage culturel et philosophique. Je décide alors de m'inscrire en candidature en philosophie pour disposer d'un argumentaire étayé, d'une facilité de parole que ni mes connaissances ni mon milieu ne m'avaient donnés. Ces études me donneront l'occasion de fréquenter notamment le séminaire du professeur Perelman fondé sur une pratique intensive de la maïeutique.

Quelques années plus tard, c'est l'annonce de l'implantation d'un site pétrochimique à Feluy qui me conduit à mener, à l'ULB, une licence spéciale en Environnement. Entre les « pour » et les « contre » l'implantation, je veux comprendre, disposer d'un background pour pouvoir concilier les contraintes de protection du site et les opportunités pour l'emploi. Je serai un des premiers diplômés de cette nouvelle filière interdisciplinaire en 1976.

Cette formation et mon mémoire consacré précisément au site de Seneffe-Feluy me donne du poids pour être en première ligne, comme député permanent, pour les études d'implantation. Et à Seneffe, où je deviens échevin en 1977 et puis bourgmestre, j'ai très vite organisé le dialogue entre population et industrie.

Ministre du premier gouvernement wallon, en 1982, après la réforme de l’État, vous recevez le portefeuille des énergies et de la politique économique, de quoi poursuivre votre souci de l'environnement et mettre en pratique, pour faire bouger les choses, une théorie qui vous est chère…

En effet, je vais appliquer, pour la première fois dans ma carrière politique, la théorie des petits leviers au secteur de l'électricité, en me battant pour imposer l'idée que tout un chacun devrait disposer d'un minimum d'électricité. C'était nager à contre-courant des opinions et politiques de l'époque fondées sur le principe de l'impossibilité d'une fourniture gratuite même à une fraction de la population. S'y ajoutait la difficulté de fixer un enjeu pareil au niveau de la seule Région wallonne.

La théorie des petits leviers est une constante dans votre stratégie. Elle vous accompagne dans l'approche des grandes questions qui vous taraudent : l'environnement (on l'a vu), les questions sociales et l'avenir de la recherche et de l'innovation en Belgique et en Europe.

De 1988 à 1991, j'exerce les fonctions de Ministre des Affaires sociales. J'avais créé avec le MOC de François Martou, et avec ATD Quart-Monde, les CPAS une plate-forme de lutte contre la Pauvreté. Certaines situations étaient porteuses à juste titre de révolte et nous n'avons pas voulu du laisser-faire en nous positionnant fermement et positivement.

Les petits leviers consisteront par exemple à imposer le payement des allocations familiales toujours le 15 du mois et à mettre fin à un système où les retards de versement étaient légion. Je m'attaquerai aussi à la surconsommation des laboratoires de biologie clinique et aux négriers de la construction.

Quel regard portez-vous aujourd'hui, avec le recul, sur la social-démocratie ?

Il faut distinguer l'aspect politique et l'aspect comportemental.

Politiquement la social-démocratie a pu conquérir des avancées sociales importantes. Elle joue un rôle défensif à tout le moins, celui d'un bouclier pour défendre la sécurité sociale, menacée vu les objectifs d'austérité actuels. C'est un rôle difficile car il faut à la fois conserver les acquis sociaux dans un contexte mondialisé et de changement dans le concept même de salariat. La social-démocratie est un équilibre entre le développement économique et la justice sociale mais les gouvernements n'ont plus les instruments qui leur permettraient de le réaliser. Les inégalités croissent et l'Europe qui devrait être le niveau idoine pour influer, ne le fait pas et au contraire crée des éléments de concurrence, de dumping social et des politiques d'austérité.

Sur le plan des comportements, il y a toujours des expressions individuelles qui s'inscrivent en faux par rapport aux valeurs et idéaux.

Je crois profondément aux vertus de la pédagogie et de la communication pour rappeler d'où l'on vient, ce qui a été conquis de haute lutte, la vulnérabilité de ces acquis si nous n'y prenons garde et les enjeux des combats d'aujourd'hui. C'est pourquoi j'aime débattre avec des Jeunes et participe volontiers à des rencontres citoyennes.

En 1999, vous devenez député européen et Commissaire à la Recherche, une fonction, un honneur dont peu de Belges ont goûté. Et vous n'y ferez pas de la figuration mais imposerez une empreinte forte, une méthode, une dynamique, une vision.

Oui, partout, dans toutes mes fonctions, j'ai toujours estimé essentiel de se donner une vision.

Quand j'étais ministre des Affaires sociales, mon credo pouvait se résumer par solidarité et responsabilité, comme ministre de l'Énergie c'était de souligner ce qui était faisable au niveau régional pour peu qu'on le veuille (« l'avenir est wallon, avançons !  »). À la Commission, j'ai proposé le thème de l'Espace européen de la Recherche. Le défi était de taille puisque à l'époque la recherche européenne était considérée comme un programme complémentaire aux recherches nationales.

Ma vision tout au contraire, c'était de fédérer le meilleur de la recherche européenne, d'avoir un effet catalyseur, de susciter plus d'interdisciplinarité et de transversal, d'intégrer les Sciences humaines et sociales, en lien avec les enjeux sociétaux.

Politiquement j'ai bénéficié d'un concours de circonstances favorable. En effet, la recherche, dans le traité constitutif de l'Europe, était subordonnée au soutien à l'industrie européenne, et rien d'autre !

Lors de ma participation comme président du PS au Bureau de l'Internationale socialiste, je m'étais rapproché d'Antonio Guterres, entré en même temps que moi. Devenu Premier ministre du Portugal, il préside l'UE au moment où se discute la Stratégie de Lisbonne. Mes propositions sur la recherche bénéficient de son écoute et également de celle de Romano Prodi, Président de la Commission. Elles seront englobées dans le cadre de la Stratégie de Lisbonne.

Un peu plus tard, s'y grefferont l'objectif des 3 % du PIB à consacrer à la recherche dans chaque État membre et le doublement du budget communautaire de la recherche.

Forts du nouveau Traité de Lisbonne, nous pourrons développer le concept de Société de la Connaissance, inclure le spatial et la recherche fondamentale dans l'Espace européen de la recherche, travailler sur le brevetage européen et renforcer les opportunités de bourses et de prix (notamment les ERC – European Research Council – et le Prix Descartes).

Votre enthousiasme est encore perceptible aujourd'hui et vous êtes prêt à le partager avec votre auditoire à Mons le 27 avril prochain !

Assurément, ce sont les plus belles années de ma vie professionnelle. J'ai rencontré les plus grands scientifiques européens. J'apportais un background politique qui a permis de faire bouger les lignes et je comprenais le langage des chercheurs.

Les questions éthiques se sont avérées intéressantes à appréhender au niveau communautaire. Pour les cellules souches, je me souviens d'avoir dû me rendre à la Conférence des Évêques. Ces débats éthiques sont une opportunité de prendre conscience de l'influence des religions, de montrer qu'il y a une diversité d'approches liées à des histoires différentes.

Je suis assez fier d'avoir réussi à décloisonner les agences scientifiques européennes qui ne se connaissaient pas !

Les Défis de la recherche européenne seront au cœur de la conférence que je ferai à Mons le jeudi 27 avril à 17 h 30, dans le cadre du Collège Belgique et d'une collaboration avec le Mundaneum.

Retiré de la politique depuis 2012, vous restez, en effet, très actif sur votre terrain de prédilection, la recherche et l'innovation.

Mon rôle à la Commission comme commissaire à la Recherche et ma présidence du STOA (Science and Technology options Assessment), organe du Parlement européen d'évaluation scientifique ont aiguisé mon inclination pour toutes les formes d'expression de l'inventivité du génie de l'esprit humain (je garde à cet égard l'âme d'un adolescent).

Ce qui me passionne surtout c'est de les appréhender dans leur interrelation avec la vie sociale et sociétale. Je me suis exprimé tout récemment sur le Brexit et la position des chercheurs britanniques et sur la crise financière; je ne cache pas non plus ma désapprobation sur la suppression de Belspo ou sur les menaces qui pèsent sur la survie de l'Institut Von Karman.

Je suis membre en France de l'Académie des Technologies, de l'Académie de l'Air et de l'Espace, à l'Unesco du Comité des Sciences et des Technologies (qui compte une vingtaine de membres dont trois Européens) et de la Classe Technologie et Société de l'Académie royale de Belgique où je poursuis mes réflexions et participe à des débats sur l'évolution de la relation entre la science et la société.

Mars 2017, Maud Sorède

(*) Ministre d’État depuis 1992
Premier mandat politique en 1964 comme secrétaire du Mouvement populaire wallon à Nivelles. Entré au PSB en 1968. Député en 1978. Ministre de l’Éducation nationale en 1980, de l'Intérieur en 1981, des Affaires sociales de 1988 à 1992. Ministre wallon du Budget et de l’Énergie en 1982. Président du Parti socialiste en 1992. Député européen en 1999 et de 2004 à 2009, Commissaire à la Recherche. Bourgmestre de Seneffe de 2006 à 2012. Docteur honoris causa notamment de l'Université Lumière Lyon II.

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