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Explorer la conscience : entretien avec Axel Cleeremans

Rencontre avec le psychologue cognitiviste Axel Cleeremans, le regard et le sourire malicieux du timide, plus que du moqueur, réservé mais intarissable sur son domaine de recherche. Il s’est imposé, en moins d’une décennie, sur le terrain de l’approche scientifique de la conscience. Directeur de recherche du FRS-FNRS et ancien Président de la « Belgian Association for Psychological Science », il préside aujourd’hui l’ « European Society for Cognitive Psychology » et s’est investi, notamment comme éditeur en chef de « Frontiers in Psychology », dans la recherche aux avants postes de sa discipline et dans la promotion et la défense des publications électroniques pour un savoir accessible et mieux partagé. Il vient de clore, pour le Collège Belgique, un cycle de cours-conférences qu’il a coordonné, sur cette question de la conscience qui demeure, malgré les avancées scientifiques, un phénomène mystérieux.

Axel Cleeremans, votre parcours qui va vous mener à cette quête passionnée pour la science et la recherche s’inscrit, à vos yeux, dans une forme de continuité des interrogations esthétiques, mais aussi philosophiques et scientifiques de votre père, le peintre Ralph Cleeremans.

Oui, mon père s’est toujours intéressé dans son œuvre picturale aux techniques, aux matériaux et dans sa réflexion, dont témoignent ses carnets, à l’actualité scientifique. Mes études à l’Athénée Fernand Blum ont également aiguisé mon intérêt pour les problèmes scientifiques, depuis mes premiers engouements dédiés à l’ornithologie, à la lecture minutieuse d’un manuel de botanique du XIXe siècle et à la culture des champignons ! À 17 ans, je me passionne pour le langage, la littérature sur l’intelligence artificielle et tout ce qui concerne l’esprit. Incapable de trancher entre mes deux premières amours – biologie ou philosophie –, la psychologie m’est apparue comme un bon compromis.

C’est la psychologie clinique qui vous attire dans un premier temps ?

Je suis, en effet avec beaucoup d’intérêt, à l’Université libre de Bruxelles les cours de Jacques Bude, d’Alex Lefebvre et de François Duyckaerts puis je découvre avec Paul Bertelson, José Morais et André Ducampcombien la psychologie expérimentale et la recherche sur le système cognitif s’avèrent excitantes. Au moment de choisir une orientation, je décide de m’accorder un an de pause que je consacre à faire de la programmation informatique. C’est la grande époque de l’intelligence artificielle classique et de l’idée que l’on va pouvoir reproduire certains aspects comportementaux humains via des modèles formels et des robots. Je reviens à l’université, nourri de mes lectures et expériences et fasciné par l’I.A.

Une personnalité scientifique va jouer un rôle décisif sur la suite de votre cheminement !

Oui, j’ai la chance d’écouter une conférence de Donald Broadbent à la Fondation universitaire au cours de laquelle il évoque ses recherches sur l’apprentissage implicite et le rapport entre apprentissage et conscience. Les situations expérimentales dans lesquelles des individus sont invités à réagir sur un écran d’ordinateur à des stimuli censés influer sur des paramètres qui entrent en ligne de compte dans les décisions qu’ils ont à prendre ont amené Broadbent à la conclusion que les participants au test améliorent leurs performances au fil de l’exercice mais sont incapables de comprendre le système. On peut donc apprendre sans conscience.

Je repars des paradigmes décrits par Braodbent pour mon mémoire de licence et le rencontre à Oxford, décidé à mener une thèse de doctorat dans le prolongement de ses travaux. Mon recrutement comme aspirant du FNRS auprès du Professeur Guy Karnas me rassure sur la possibilité de m’engager dans cette voie.

Quels sont les résultats de vos propres investigations ?

Je mène des tests sur le langage et l’apprentissage. On peut apprendre une langue en parlant, en interagissant mais les difficultés surgissent au niveau de la grammaire. On peut progresser en enchaînant les mots et par imitation mais sans comprendre ce qui est correct et pour quelle raison. Il y a divorce entre la capacité à exprimer et la formalisation, la conceptualisation des connaissances.

Je vais aussi bénéficier des progrès de la science et de la technologie à cette époque, au croisement des domaines computationnels et cognitifs.

Tous les modèles informatiques étaient jusque là inadaptés puisqu’ils partaient d’hypothèses inadéquates – la présupposition qu’il y avait conscience, intentionnalité dans l’apprentissage. Par chance, la science cognitive connaît alors une nouvelle avancée, une autre manière de traiter l’information – le connectionnisme – qui propose des modèles enracinés dans la manière dont le cerveau fonctionne, à savoir des interactions simultanées d’un grand nombre d’unités connectées en un réseau neural (et non plus pensées en termes de stockage dans une région bien localisée du cerveau). Ce n’est plus l’enregistrement d’un fait ou d’un événement dans la mémoire qui caractérise le phénomène cognitif mais bien les interrelations entre différents aspects de ces faits et gestes encodés dans les groupements de cellules neurales (les corrélats neuraux de la conscience). Ces investigations en neurosciences cognitives vont me conduire vers la solution à mes questions sur les processus d’apprentissage implicite.

Et vers une immersion dans l’univers de la recherche frontière aux États-Unis !

Parti en 1987, avec une bourse d’un an de la Belgian American Educational Foundation pour me familiariser à ces nouvelles techniques de modélisation des processus cognitifs inspirées du fonctionnement du cerveau, à Carnegie Mellon University où travaillent James Mc Clelland et John Robert Anderson, deux éminents représentants de ces découvertes novatrices , j’y resterai finalement quatre ans ! J’y défendrai mon Ph.D en 1991. Cette thèse qui sera publiée aux MIT Press (*) s’attache à la question suivante : qu’est ce que les gens apprennent quand ils ne savent pas qu’ils sont en train d’apprendre ! Elle porte sur l’apprentissage non intentionnel à partir d’une perspective de traitement de l’information. J’ai mis au point un cadre théorique pour faire le lien entre les conclusions de Broadbent sur l’apprentissage implicite et un modèle computationnel des performances humaines dans les situations d’apprentissage par séquence.

C’est ensuite le retour en Belgique ?

Je rentre à l’ULB comme chargé de recherche du FNRS et fonde avec mon collègue Alain Content le Séminaire de recherche en science cognitive qui donnera lieu à la création d’une Unité de recherche « Conscience, Cognition et Computation » que je dirige aujourd’hui.

Sur quoi portent vos recherches aujourd’hui ?

Les relations entre conscience et apprentissage restent au cœur de mes préoccupations. Avec mon équipe, je m’attache à vérifier par modélisation, par imagerie cérébrale et via des méthodes comportementales, quelques hypothèses fondamentales : les connaissances conscientes impliquent des représentations de meilleure qualité que les connaissances implicites, les traces mnésiques consolidées par l’expérience influencent constamment le traitement de l’information.

Je m’intéresse aussi à la question de savoir comment mesurer la conscience, notamment dans le cadre d’un vaste projet interuniversitaire – « Mindbridge » – visant à combler le fossé entre l’expérience subjective de conscience et l’observation objective de phénomènes neuraux.

Autour de recherches consacrées à la modélisation des mécanismes impliqués dans l’apprentissage de séquences, j’ai étudié avec Pierre Maquet de l’ULg ce qui se passe dans l’état de sommeil et quel rôle le sommeil paradoxal joue dans la fixation de nos apprentissages. Cette collaboration a abouti à une publication conjointe dans « Nature Neuroscience » en 2000.

En fait mes recherches se font de plus en plus dans une approche interdisciplinaire qui touche à la fois à la philosophie, notamment à propos de la théorie de l’esprit et de la conscience de soi, aux neurosciences, à la psychologie et à l’intelligence artificielle.

Je viens de publier avec Tim Bayne de l’université d’Oxford et Patrick Wilken de l’université de Melbourne le « Oxford Companion to consciousness » (**).

Rien d’étonnant donc à vous voir animer un cycle du Collège Belgique en 2009 sur la Conscience et à participer à un cycle analogue en 2010 ! Quelles en ont été les lignes de faîtes ?

Sous l’impulsion de Marc Richelle et de Claude Tomberg, avec mes collègues Jean-Noël Missa de l’ULB et Steven Laureys de l’ULg, nous avons proposé un bilan des connaissances : les aspects philosophiques dans une perspective historique, la cognition dans les états modifiés de conscience, l’approche comparative avec le monde animal, la mesure des contenus de conscience, le traitement de l’information avec et sans conscience et les théories computationnelles contemporaines de la conscience.

J’ai essayé en conclusion de souligner la spécificité de l’approche scientifique de la conscience qui pose comme principe de base qu’à tout état mental (perçu, ressenti, de l’ordre du subjectif) correspond un état neural (physique, observable, mesurable et de l’ordre de l’objectif). Les progrès techniques notamment en imagerie médicale permettent de voir et de quantifier l’état du cerveau en activité. On arrive aujourd’hui par l’observation du cerveau à identifier des choses que le sujet lui-même ignore, les traces de l’expérience vécue. Mais il y a une frontière à la science cognitive : la connaissance de plus en plus pointue des corrélats neuraux, de l’état d’activité du cerveau ne permet pas pour autant d’accéder à l’expérience, au ressenti du sujet. Ce monde privé, cérébral reste a priori inaccessible. C’est en cela que la conscience demeure un mystère, raison de la fascination qu’elle exerce tant dans le monde scientifique qu’auprès du grand public.

Maud Sorède, octobre 2010.

Pour en savoir plus :

Cleeremans, Axel (1993), « Mechanisms of Implicit Learning. Connectionnist Models of Sequence Processing », Cambridge, MA : MIT Press.
Cleeremans, Axel (2003), « The Unity of Consciousness. Binding, Integration and Dissociation », Oxford University Press.
« Oxford Companion to Consciousness » (2009), éd. Tim Bayne, Axel Cleeremans & Patrick Wilken, Oxford University Press.

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