Les Actualités / François Mairesse entre gestion et muséologie ou l’essence du muséal

François Mairesse entre gestion et muséologie ou l’essence du muséal

Professeur de muséologie et d’économie de la culture à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3 et directeur du département de Médiation Culturelle, associé de l’Académie royale de Belgique dans la Classe Technologie et Société, François Mairesse est également l’auteur d’articles et d’ouvrages capitaux dans le domaine muséal, notamment auteur du livre Le Musée hybride et co-auteur du Dictionnaire encyclopédique de muséologie.

L’esprit vif et pointu, le verbe haut et précis, entre gestion et muséologie, l’homme peut bien avoir également les honneurs de la cimaise car rien n’est laissé au hasard, tout est maîtrisé et, notre entretien entamé, sorte de vernissage personnel virtuel, François Mairesse nous raconte avec les mots toujours justes son étonnant parcours et sa passion conjuguée tout à la fois pour les musées, l’art, la gestion et la médiation culturelle. Sa façon tout à lui de donner au concept du muséal sa pleine ampleur fait de son travail un exemple de ce que veut dire aujourd’hui être un intellectuel. Aimant côtoyer les frontières des disciplines convoquées, il pose le muséal au cœur des sciences humaines en l’ouvrant à son plus vaste territoire : la Culture au sens large et avec un grand C.

François Mairesse, comment devient-on muséologue ?


Très tôt, j’avais quatre ou cinq ans ! Et dès le départ, j’ai ressenti une fascination pour la chose muséale ! Je fréquentais assidûment les musées en Belgique. Puis, j’ai demandé à en visiter à l’étranger. J’en conserve très clairement les premiers souvenirs en famille, puis avec mes professeurs. Adolescent, j’allais par moi-même au musée, avec une volonté de découvrir et d’explorer les salles, ce que je trouvais particulièrement excitant. Je pense en particulier au musée du Cinquantenaire ; il m’a fallu plusieurs années pour en faire le tour. Et cela a construit ma personnalité.

Pourriez-vous retracer les grandes lignes de votre parcours intellectuel ?

J’ai poursuivi des études de gestion à l’Université libre de Bruxelles et pensais garder cette pratique muséale comme amateur. Mais, dans cette école de commerce, j’ai été amené à réfléchir sur la possibilité de la gestion même des musées. J’étais en première année de grade d’ingénieur, fin des années 80, et très clairement, avec une sorte de force intérieure, j’avais envie de travailler dans le monde des musées et suis entré en contact avec les différents directeurs, tout en sachant que le profil de gestionnaire n’était pas du tout apprécié. Il valait mieux avoir fait des études d’histoire de l’art ! J’ai d’ailleurs voulu le faire parallèlement à Solvay. En revanche, j’ai écrit mon mémoire de fin d’études sur la stratégie marketing des musées royaux des beaux-arts de Belgique pour leur politique d’exposition temporaire. Du reste, certains conservateurs m’avaient fait sentir qu’il y avait deux mondes et que nous ne partagions pas tout à fait les mêmes valeurs. Je fis alors mes études d’histoire de l’art, qui ont été un ravissement et un plaisir énorme, après être devenu ingénieur. Et il était clair que deux parties différentes du cerveau travaillaient ! Je suis parti à Amsterdam où j’ai eu le temps de préparer mon mémoire d’histoire de l’art, puis je suis revenu à Bruxelles pour préparer ma thèse de doctorat.

Des rencontres cruciales ont, semble-t-il, jalonné votre itinéraire ?

Bien évidemment, la vie est faite de hasards et de rencontres. Notamment celle de Victor Ginsburg – qui est devenu l’un de mes directeurs de thèse – qui m’a encouragé à postuler auprès du Collège Inter-universitaire de Management, ce que j’ai fait, tout en présentant un dossier au F.N.R.S qui m’a également retenu, autour d’un projet sur l’évaluation de l’activité des musées. L’alliance entre gestion et musées me paraissait pertinente, surtout en m’interrogeant sur l’essence véritable de la mission des musées. À ce moment, je n’étais pas encore muséologue mais historien de l’art et gestionnaire. À Amsterdam, j’ai aussi rencontré une personnalité qui m’a beaucoup influencé, Peter van Mensch, un grand théoricien du musée, et je me suis intéressé à l’idée, qui venait des pays de l’est, que la muséologie puisse être considérée comme une discipline scientifique particulière. Après un séjour d’études à Brno et quelques colloques, je puis dire que j’ai commencé à être adopté par les muséologues comme un des leurs. Je me suis inscrit rapidement au Conseil international des musées (ICOM) où les collègues belges ont très gentiment laissé une place au jeune chercheur que j’étais. L’une des personnalités qui m’a immédiatement marqué, c’est Ignace Vandevivere, que j’ai rencontré rapidement au sein de son musée de Louvain-la-Neuve, et avec qui j’ai continué à poursuivre la discussion jusqu’à son décès. Après trois ans de recherche, j’ai rendu ma thèse, en 1998, et suis demeuré un an chargé de recherches à l’ULB, puis j’ai obtenu un nouveau mandat au F.N.R.S. C’est à ce moment qu’Alain Dierkens m’a téléphoné pour me signaler qu’Hervé Hasquin, qui venait d’être désigné Ministre-Président de la Communauté française de Belgique, cherchait un profil comme le mien. Et comme, très clairement, son image différait dans le monde de la politique, – (je pense que je n’aurais jamais accepté une telle charge) –, j’ai donc travaillé dans son cabinet ! Je dois dire que cela devrait être presque une école obligatoire lorsque l’on va travailler dans des organisations culturelles, car c’est un apprentissage très instructif et fort qui continue encore, du reste, à me servir actuellement. J’ai, entre autres, participé au rachat du Pathé-Palace et à la transformation du Théâtre National, ainsi qu’au décret musée et à l’acquisition du théâtre de l’Escalier des Doms à Avignon.

Le musée de Mariemont constitue-t-il une nouvelle étape importante ?

Oui, avec cette possibilité d’intégrer le musée royal de Mariemont en poursuivant le travail d’application de la théorie muséale que je commençais à maîtriser. Avec l’envie de moderniser les choses et d’accompagner les changements, notamment au travers de grands chantiers de modernisation et d’agrandissement des salles, du lancement de grandes expositions avec une augmentation de la fréquentation, et aussi de nouvelles acquisitions et un grand projet de numérisation. Malgré ce travail de gestion, j’ai poursuivi l’écriture et la recherche dans le domaine des musées. Je me suis beaucoup interrogé sur le rôle du directeur, qui doit être vu comme celui de servir les gens. Aussi, j’ai préparé mon HDR (habilitation à diriger des recherches en France) en définissant ma recherche sur ce qu’était la muséologie et, parallèlement, sur le système de la gestion du musée, particulièrement sur la logique du don qui permettait d’envisager une troisième voie, après celle de la subvention publique et celle du marché. Cela a d’ailleurs débouché sur l’ouvrage intitulé Le Musée hybride en 2010. C’est alors qu’une opportunité s’est présentée : une chaire d’économie de la culture à Paris 3, Sorbonne-nouvelle, dans un département de Médiation culturelle, et la possibilité de donner cours de muséologie. Et en même temps, l’école du Louvre m’a demandé d’enseigner la muséologie. Les deux ont culminé de concert ! J’ai donc déménagé à Paris en enseignant à plein temps ! Mon parcours intellectuel est donc jalonné d’une série de guides aussi bien au niveau économique, qu’au niveau théorique de l’historien de l’art.

Que pensez-vous de la disparition toute récente, en France, de la mention de médiation culturelle des diplômes de Master ? Médiation culturelle qui pourtant, comme vous l’écrivez, « travaille à diminuer l’écart entre les publics et les œuvres !  »

Cette disparition des mentions est peut-être relative et ne veut pas dire que le département de Médiation culturelle auquel j’appartiens va disparaître. Il me semble même impossible que disparaisse le champ de réflexion de la médiation culturelle. Le problème se pose également avec la muséologie, c’est-à-dire avec des disciplines qui ne sont pas vraiment reconnues comme telles à part entière. Du reste, il s’agit à mon sens davantage d’un champ de recherche que d’une discipline à proprement parler. La muséologie, à l’instar de la médiation culturelle, est à l’entre-deux d’autres disciplines comme la sociologie, les sciences de l’information et de la communication ou l’esthétique par exemple.

Comment concilier aujourd’hui le développement du patrimoine immatériel sur internet et la vie réelle des musées ?

Je pense que les choses se font tout naturellement. Nous ne pouvons plus envisager quelque activité intellectuelle que nous fassions sans passer par internet. Dans le monde des musées, c’est la même chose. Pensons au programme de numérisation et à l’outil internet qui permettent de participer au rayonnement de l’institution. Hervé Hasquin l’a, du reste, bien compris pour l’Académie. Le travail va donc se transformer, s’est déjà transformé, et continuera de le faire. Et la fréquentation des musées continuera également encore longtemps. Les cyber-visites sont actuellement limitées mais cela pourrait évoluer aussi, par exemple avec un google street view à l’intérieur des musées. Et ce n’est pas pour autant que les gens ne les visiteront plus. En effet, lorsque nous allons voir les rues de notre lieu de vacances, nous y allons tout de même ! C’est une autre expérience ! Celle du musée reste unique. Mais elle nécessite de s’affiner. Et comme notre medium nous influence à voir le monde, les utilisateurs d’internet attendent quelque chose de différent. Il est étonnant de voir que la manière de visiter est en train de se transformer. On passe d’un système très linéaire, où l’on regardait les choses en lisant ce qui est écrit, à celui ‘en sauterelle’ en passant d’une chose à l’autre, en hyper-texte. On le voit bien avec les générations plus récentes. Mais il faut se rendre compte que si la bibliothèque, le musée ou l’académie ne se transforment pas, effectivement ils disparaîtront !

Dans le fond, qu’est-ce que la muséologie ?

J’en souhaite la définition la plus large possible, sans véritables frontières : je dirais que c’est l’ensemble des théories et des réflexions critiques liées au champ muséal. Et je dis bien le muséal, pas le musée. Car le musée est daté. Il commence globalement avec les Lumières et se terminera un jour ! Il y a donc un avant et un après. Par exemple, les éco-musées et le cybermusée sont des musées et entrent dans le champ muséal. Il s’agit donc, en effet, d’une relation très spécifique de l’homme avec la réalité qui passe par des objets, et notamment par le phénomène de la collection, et par l’appréhension sensible qui est plutôt celle de l’observation que celle de la lecture. C’est donc plus vaste que le musée dans son acception classique.

Et ce que vous appelez la méta-muséologie ?

C’est la réflexion sur ce qu’est la muséologie, une démarche plus philosophique de réflexion sur l’essence même du muséal. S’agit-il d’une discipline ou non ? Peut-on véritablement la définir ? Comment s’articule-t-elle par rapport aux autres champs disciplinaires ? Quelles sont ses méthodes de recherches ?

Sur quelles perspectives ouvrent vos recherches et, dans ce cadre, quels sont vos projets ?

Comme j’ai été élu président du comité international de muséologie depuis cette année, un des projets qui me tient à cœur, c’est l’exploration de la muséologie sur le plan mondial. Ce que je nommerai d’une certaine manière la géo-politique de la muséologie, notamment les différences entre les muséologies anglo-saxonne et francophone. Un petit ouvrage doit d’ailleurs paraître dans la collection de l’Académie sur la relation entre le musée et la religion qui pose la question de savoir s’il existerait une muséologie islamique ou catholique ? Aussi, je continue à m’intéresser à la question de l’économie muséale, aux nouveaux modèles de gestion.

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations bibliographiques :
Dictionnaire encyclopédique de muséologie, Paris, Armand Colin, 2011, 776 p. (dirigé avec André Desvallées)
Le Musée hybride, Paris, La Documentation française, 2010, 208 p.
Conversation avec Ignace Vandevivere, Gerpines, Tandem, 2008, 76 p. (avec Bernard Van Den Driessche)
Pourquoi (ne pas) aller au musée, Lyon, Aléas, 2008, 271 p. (avec Bernard Deloche)
Mariemont, capitale du don : des Warocqué aux Amis de Mariemont, Morlanwelz, Musée royal de Mariemont, 2007, 128 p.
Le droit d’entrer au musée, Bruxelles, Labor, 2005, 93 p.
Missions et évaluation des musées – ; Une enquête à Bruxelles et en Wallonie, Paris, L’Harmattan, 2004, 239 p.
Le musée, temple spectaculaire, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2002, 215 p.

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