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Jacques De Decker écrivain, véritable homme orchestre, une curiosité infinie : un engagement perpétuel !

Lorsqu’il sourit, on l’imagine enfant, avec ses yeux malicieux et déjà curieux de tout, engagé comme prématurément dans la vie de l’esprit, on ne pense pas, bien plus d’un demi-siècle plus tard, que c’est au Secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique que nous avons affaire, JDD pour d’aucuns, Jacques De Decker en personne pour cet entretien. Surprise, donc !

Reçu tout en finesse et élégance, dans une superbe aile de l’Académie, rue Ducale, emplie de livres où l’espace respire la hauteur d’âme de celles et ceux qui y sont passés, nous n’aurons même pas le sentiment qu’une heure est passée à converser tant la verve précise et le goût subtil de notre hôte nous a enchanté. Nous avons tout de même aperçu, plus loin que la longue table où nous semblons tout petit pour nous y entretenir, ce qui devait être le bureau de Guillaume d’Orange. L’échange est direct et franc, ouvrant sur la vie d’un homme qui ne laisse pas passer l’occasion de se livrer sur son passé et son présent d’écrivain, d’humain tout court, à l’image d’un livret dont l’opéra délivrerait, tel un palimpseste, enfin toutes les dimensions enfouies.

Conférencier atypique, notamment au Collège Belgique, auteur d’œuvres littéraires (romans et essais) et dramatiques importantes, enseignant écouté, critique espiègle, journaliste incisif, biographe singulier, traducteur fidèle, et nous en passons, Jacques De Decker ne cesse pour ainsi dire sempiternellement de parcourir en les transformant des pans entiers de la culture, en n’omettant jamais d’y laisser sa marque. Qu’il s’agisse de fictions, de traductions ou de critiques, toujours avec passion et une curiosité inlassable mêlée à un engagement total où l’action est toujours de mise, ce véritable homme orchestre métamorphose tout ce qu’il affectionne en œuvres aux mille accents, du théâtre à, eh oui, l’opéra, du roman aux nouvelles, des chroniques à, entre autres, la gestion et l’animation culturelle d’une grande Dame qu’est assurément l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique. Bref, un entretien mais surtout un mo(nu)ment vivant et lumineux à partager !

Bientôt, le 13 septembre prochain, Jacques De Decker donnera une conférence au Palais provincial de Namur, dans le cadre du Collège Belgique, ayant comme titre Georges Bernard Shaw et la politique.


Jacques De Decker, votre passion pour l’écriture a, en somme, commencé dès le plus jeune âge. Ne bricoliez-vous pas un premier journal dès l’école primaire où vous réalisiez l’interview imaginaire de Fangio ? Qu’est-ce qui a bien pu se passer dans votre jeunesse pour un devenir littéraire aussi riche que le vôtre ? Voir votre père peindre a-t-il été déterminant ? Et pourquoi dès lors les mots et non la peinture ?


La maison était un atelier ! Un espace extraordinaire tout en hauteur, qui nous privait de jardin. Avec une merveilleuse fenêtre exposée au nord comme on le recommande toujours dans les ateliers d’artiste. Cet atelier m’a toujours fasciné, il éclairait le climat familial. C’était un lieu de la métamorphose. Je voyais y arriver des personnes et elles se retrouvaient sur une toile. De même pour les fleurs.

En somme, n’est-ce pas déjà la traduction transformatrice, cette manière de tout métamorphoser, que vous allez mener à très large spectre ?

Oui ! La traduction est un mot-clé chez moi.

Une traduction élargie : les spectacles des autres en critiques, le réel en fiction mais aussi les œuvres en d’autres langues ?

C’est permanent. Et au fond, le dessin ou la peinture est peut-être le geste de traduction le plus élémentaire. On reproduit ce que les sens ont perçu par la vue en le traduisant par une trace sur la toile. Dans un tout premier temps, j’ai dessiné mais avec une prise de conscience très rapide que je n’arriverais jamais au seuil de la maîtrise. De la même manière pour la musique. Ma mère était une pianiste amateur de grand talent qui aurait bien voulu que je devienne musicien. Ne pas être devenu musicien est, du reste, un plus grand regret pour moi que de n’avoir pas été plasticien. Il me semblait, encore une fois, que cela était inaccessible. J’étais admiratif, ébahi et finalement intimidé. Les deux ont été très vite écartés au profit de l’écriture.

Peut-être la musicalité des mots ?

Oui, en sachant que les mots avaient leur musicalité. Le support du mot par la musique m’a accompagné depuis la prime enfance jusqu’à aujourd’hui. Très jeune, j’étais un fanatique de la chanson, notamment avec cet endroit magique qui s’appelait l’Ancienne Belgique où nous avons découvert, rencontré parfois, des personnages comme Aznavour, Bécaud ou Brel. En fin de parcours, aujourd’hui, et je crois que je continuerai à le faire, il y a l’opéra. Le rapport entre le livret et la musique. Cela m’a assouvi beaucoup de travailler avec Benoît Mernier sur l’opéra Frühlings Erwachen (L'Éveil du printemps). Comme librettiste, je me sens très à l’aise. J’ai l’impression que beaucoup de choses que j’ai faites avant, littérature et théâtre, convergent dans l’opéra. Je voudrais être un Scribe du XXIe siècle ! Plusieurs musiciens me sollicitent d’ailleurs. Ce travail de librettiste m’a tellement comblé que depuis je n’ai plus écrit de théâtre. J’ai plein de projets. Beaucoup d’auteurs dramatiques n’ont pas encore été portés à l’opéra car on n’a pas obtenu les droits. Je suis absolument certain que dès que Brecht sera dans le domaine public, il sera traduit en opéra.

Curieux de tout, perpétuellement ! Votre démarche ne s’apparente-t-elle pas à un souci de savoir lui aussi constant ? Est-ce votre manière de conjurer l’ennui selon le mot de Baudelaire que vous aimez à citer : « L’ennui, fruit de la morne incuriosité » ? Ne procédez-vous pas ainsi lors de vos conférences : briser l’ennui par la curiosité ? Et avec une prise de risque, avec de l’intrépidité dites-vous, pour découvrir vous-même le sujet : Rembrandt et la Bible, Brecht et la politique…

Oui, bien sûr ! Je m’oblige. Je lance le sujet avant de le connaître parce que ça m’intrigue. Je dois être en disposition pour m’y mettre. Ce sont de vraies questions. Sur Rembrandt, par exemple, qui se situait dans un projet plus large, cela n’ira jamais au-delà de cette conférence. Rien que le tableau du sacrifice d’Abraham est une des visions les plus perçantes de cet épisode biblique. L’artiste a un pouvoir de concrétiser, de rendre charnel cet épisode de l’Ancien Testament. Ce tableau est un instantané : Abraham est sur le point d’égorger Isaac mais un ange lui tient la main et son couteau tombe. Ce dernier est en l’air, ‘photographié’ au millième de seconde ! Une belle intuition de Rembrandt de l’instantané dans une peinture amenée à être pérennisée. Étrange coïncidence du temps et de l’absence de temps.

De la même manière, lorsque vous écrivez, vous laissez-vous emporter par l’aventure du sens ou maîtrisez-vous l’écriture par un plan prédéfini ?

Si on simplifie très fort, cela se passe en plusieurs temps. D’abord, l’intuition, et puis, il y a toujours un plan. Mais ce plan est strictement formel. Il ne porte pas sur le contenu. Cela me fascine chez les plasticiens et chez les musiciens. Comment se fait-il qu’à un moment donné Beethoven a une idée et ce sera une sonate, une symphonie ou un concerto ? Comment le sait-il avant d’avoir écrit la première note ? C’est une opération qui me paraît tout à fait centrale qui est esquissée dans une phrase de Valéry : « L’inspiration, c’est la prise de conscience de la possibilité de faire quelque chose ». Par exemple, ce qui me sidérait lorsque j’étais gosse, je voyais mon père peindre un bouquet de fleurs et décider que ce serait un tableau d’un mètre sur un mètre quatre-vingts, et pour un panorama de la Semois, c’était 60 sur 40 ! Le cadrage montre la vraie démarche artistique. C’est une garantie d’harmonie et de cohérence. Cela empêche de se laisser déborder par la matière qui vient s’y couler après.

Pourriez-vous nous dire quelques mots introductifs au sujet de votre conférence du 13 septembre prochain au Palais provincial de Namur qui a pour titre : Georges Bernard Shaw et la politique.

Je ne donne pas l’impression d’être un anarchiste patenté, c’est une chose qu’on ne comprend pas toujours chez moi, mais je me considère véritablement comme un intellectuel engagé. L’engagement ne se fait pas à mes yeux dans une direction mais c’est l’engagement perpétuel quelles que soient les questions qui se posent. Je pense que l’art politique, par excellence, c’est le théâtre. Les gens sont rassemblés et on harangue le public. On le voit bien avec Ibsen, dont j’ai édité une biographie, qui est le démarreur du théâtre moderne notamment pour des raisons politiques. Shaw est un rendez-vous absolument obligé quand on a traité Ibsen et Wagner, parce que Shaw a écrit deux essais dans sa vie : The Perfect Wagnerian et The Quintessence of Ibsenism. Alors si on fait un Ibsen et un Wagner, on doit pouvoir faire un Shaw. Ma conférence sera une tentative de suivre pas à pas l’évolution politique de Shaw qui a flirté aussi bien avec le marxisme qu’avec le fascisme anglais. Outre l’usage de l’humour, qui est souverain chez lui, il a été un grand féministe enragé, engagement paradoxal car il n’a jamais vraiment vécu avec une femme. Il est totalement imprégné du fait qu’avec le théâtre il disposait d’un instrument de prise de conscience collective de son temps. Le théâtre est le seul spectacle entre gens vivants sur la scène et dans la salle, une interaction peut donc se produire entre les deux.

Depuis 2002, quelles satisfactions vous apporte votre fonction de Secrétaire perpétuel de l’Académie de Langue et de Littérature françaises de Belgique ?

Je ne suis pas un intellectuel en chambre, j’ai toujours été un homme d’action. Avoir un instrument comme une Académie, c’est un privilège extraordinaire : publier des livres, organiser des manifestations, distribuer des prix et, surtout, vivre la convivialité de la compagnie avec des réunions, des discussions et des contacts, c’est réellement formidable. Il a fallu prendre certains virages notamment avec les nouvelles technologies malgré à la fois une certaine incompétence et une profonde méfiance de ma part.

Avez-vous déjà réalisé un rêve ?

Oui ! Cela s’est passé dans un train du temps où l’on se parlait encore. Un monsieur en face de moi me demande ce que je fais dans la vie. Je lui réponds que j’écris des pièces de théâtre. Il me dit qu’il n’a été qu’une fois au théâtre dans sa vie, entraîné par des amis dans une petite cave à Schaerbeek où l’on joue une pièce. Cette pièce l’avait beaucoup marqué. L’histoire se terminait par un meurtre dont la pièce permettait d’en décoder les raisons. J’ai répondu au monsieur que c’est moi qui avais écrit cette pièce ! C’est comme cela que je conçois le dialogue avec le public.

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations bibliographiques :

Nous renvoyons le lecteur au site, fort riche et étoffé, de Jacques De Decker, www.jacquesdedecker.com, où l’on trouvera toutes les informations le concernant. Citons néanmoins quelques romans, nouvelles et essais :

La grande Roue (1985), roman chez Grasset, et dans la collection Espace Nord (1992)
Parades amoureuses (1990), roman chez Grasset
Modèles réduits (2010), nouvelles
Le Ventre de la baleine (1996), roman, réédition chez Weyrich (2015)
Essais :
Ibsen, Gallimard, collection Folio biographies (2006)
Wagner, Gallimard, collection Folio biographies (2010)
Bertolt Brecht (2015)
Littérature belge d’aujourd’hui - La Brosse à relire, Espace Nord (2015)

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