Les Actualités / Jean-Marie Cauchies, un historien enraciné

Jean-Marie Cauchies, un historien enraciné

Jean-Marie Cauchies est historien. Docteur en histoire de l’Université catholique de Louvain, sa thèse a porté sur la législation princière en Hainaut. Il est spécialiste des Pays-Bas bourguignons et habsbourgeois des XVe et XVIe siècles, de l’histoire du droit et de l’histoire des institutions. Ces trois axes (territorial, chronologique et thématique) sous-tendent une vie de recherches prolifique et d’une très grande cohérence. Émérite depuis à peine un an, le Professeur Cauchies a inscrit l’essentiel de sa carrière à l’Université Saint-Louis de Bruxelles où il a enseigné l’histoire médiévale et moderne, l’histoire des institutions et du droit, l’histoire de Belgique et l’historiographie. Docteur honoris causa de l'Université Jean Moulin Lyon 3 (2000) et de l'Université de Haute Alsace à Mulhouse (2007), il fut aussi titulaire de la Chaire Francqui aux Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix à Namur (2006-2007). Il est membre de l’Académie depuis 2002.


Jean-Marie Cauchies, vous êtes né à Quaregnon en 1951 et vous y vivez toujours. Je vous taquinais sur votre ponctualité parce que je sais que votre père était chef de gare. Plus sérieusement, j’aimerais évoquer avec vous cet ancrage et cette fidélité à la région où vous êtes né.


J’ai vécu douze ans dans la gare puisqu’en effet, Papa était chef de gare. Et quand il a pris sa retraite, mes parents ont acheté une maison rue de la Station où je vis toujours depuis 1962. Mes racines ? Elles sont très profondes. Pendant quatre mandatures, j’ai été conseiller communal ; j’ai présidé une société de musique, je me suis occupé d’un vélo-club (sans jamais être monté sur une bicyclette) et actuellement, je suis président d’une fabrique d’église, président d’école et actif dans une série d’associations locales. C’est la première définition que j’aime donner de moi : un homme de racines.

Votre famille était originaire de Quaregnon ?

Oui, Papa était de Wasmuel, une petite commune voisine ; ma mère était du quartier de la gare. Mon grand-père paternel était mineur ; mon grand-père maternel travaillait dans une entreprise métallurgique ; mon père était cheminot, ma mère était institutrice et je suis fils unique.

On aurait pu penser que vous vous seriez orienté vers une partie de l’Histoire plus récente, comme la Révolution industrielle mais vous avez choisi la période bourguignonne et habsbourgeoise.

Dès l’école primaire, je m’intéressais au passé et mes parents aussi, ce qui facilitait les choses. Il n’y a pas eu de révélation ; c’est un intérêt construit au fil du temps. Pourquoi le XVe siècle… c’est l’attrait des Ducs de Bourgogne. Il y a eu un détonateur précis : une personne de la famille m’avait offert un petit album de chromos publié dans les années 50 par les magasins Delhaize, « Les Ducs de Bourgogne ». Ce petit livre, fort bien fait et que j’ai toujours, a dû déclencher mon intérêt pour cette période.

Vous creusez aussi le sillon local et régional dans vos recherches puisqu’elles portent sur le Hainaut… On peut y lire une fidélité et une cohérence par rapport à vos origines.

Tout ce que j’ai publié s’inscrit dans trois axes – qui se retrouvent déjà dans ma thèse : l’histoire régionale (j’ai fait une thèse sur l’ancien Comté de Hainaut au XVe siècle), la période bourguignonne et enfin, l’histoire du droit et des institutions. Par la suite, je suis évidemment sorti du Hainaut, du XVe siècle et de l’histoire de la loi, mais il y a toujours l’un de ces dénominateurs qui traverse mes recherches. D’ailleurs, un de mes gros travaux du moment, auquel j’espère bientôt mettre le point final, c’est une Histoire de la législation dans les Anciens Pays-Bas du XIIIe au XVIIIe siècle. Ce sera d’ailleurs publié à l’Académie. On y retrouvera toute cette trame de l’histoire du droit et des sources du droit, mais au niveau des Pays-Bas dans leur ensemble

Attardons-nous aux XVe et XVIe siècles. À l’époque, si je puis me permettre cette formulation, qui fait la loi ? Quelles sont les sources du droit ?

Ce sont des périodes où l’impact de la coutume est encore considérable mais où la loi se développe. Si la coutume vient d’en-bas, la loi est ce qui vient d’en-haut : du Prince. À l’instar de l’Empereur d’Allemagne ou du Roi de France, les Princes de nos régions se mettent petit à petit à légiférer, c’est-à-dire à poser des balises normatives qui souvent s’inspirent de la coutume, d’ailleurs. La loi et la coutume n’ont pas la même nature, mais elles s’imbriquent rapidement. À partir du XVIe siècle, on entre dans une nouvelle période pour la loi : il y aura les coutumes officiellement homologuées et les autres, qui n’auront pas la même valeur. On entre alors dans ce que j’appelle l’empire ou l’emprise de la loi qui devient la source prédominante du droit, qui va d’ailleurs de pair avec la naissance de l’État moderne. Le gouvernant moderne est un législateur alors que le gouvernant médiéval était avant tout un justicier qui, d’une certaine manière, ne légiférait que pour donner un socle à sa justice. Avec les Ducs de Bourgogne, nous entrons dans une phase où le prince reste justicier mais s’affirme comme législateur. Aux côtés de la loi et de la coutume, les Temps modernes verront une troisième grande source se développer : la jurisprudence.

Faisons un bond dans le temps. Au seuil des années 80, vous avez été conseiller du Ministre Hansenne à l’époque chargé de la culture dans la toute nouvelle Communauté française. Qu’est-ce que l’historien des institutions retient de cette expérience ?

Ce fut une expérience magnifique qui m’a permis de nourrir ma formation intellectuelle et mes cours d’Histoire de Belgique de la pratique de ces nouvelles institutions. Elle m’a permis aussi d’apporter au cabinet ma formation, parce qu’on m’a confié les grands musées : Beaux-Arts, Cinquantenaire, Mariemont, mais aussi les questions patrimoniales et archéologiques, la littérature… ça m’a permis de voir les institutions en mouvement, de mieux comprendre comment elles fonctionnaient, de comprendre aussi comment fonctionnent un cabinet et une administration, et jusqu’aux coulisses du Parlement… une expérience extraordinaire grâce à laquelle j’ai pu joindre le temps présent au temps passé.

Le 7 décembre, vous donnerez à Charleroi une conférence dont le titre annoncé est « Les Malcontents et Alexandre Farnèse (1578-1581) : le Hainaut à l'époque des guerres de religion ». Pouvez-vous nous en donner un avant-goût ?

Ce n’est pas moi qui ai choisi ce sous-titre ! Il est accrocheur mais moi j’aurais davantage mis l’accent sur Farnèse, sur les Malcontents et sur la ville de Mons. Les guerres de religion sont une réalité mais à l’époque, si le problème religieux est toujours présent, il s’agit surtout de revendications politiques. Certes, le Nord avait opté pour le protestantisme tandis que le Sud avait déjà été « re-catholicisé » et la rupture était réelle. Si les enjeux sont pour une part religieux – peur des calvinistes qui dans les villes comme Gand et Anvers ont installé des régimes théocratiques, et peur des Espagnols et de leurs positions religieuses extrêmement carrées – l’essentiel, c’est l’enjeu des libertés.

Les Malcontents sont des aristocrates qui pour la grande majorité sont restés fidèles au catholicisme et qui veulent que celui-ci reste la religion officielle, mais qui ne sont pas intolérants, qui sont pas d’avis de persécuter le protestantisme. Leur souci est politique. Inspirés par leurs homonymes français, ils veulent mettre un terme aux guerres de religion dont ils pensent qu’à terme elles mettront à mal la royauté. Philippe II a eu comme gouverneur le Duc d’Albe, puis son propre demi-frère, Don Juan d’Autriche. Les Malcontents s’insurgent comme le centralisme et l’autoritarisme de ce dernier et revendiquent la sauvegarde des privilèges de leur province. Plus encore que de Philippe II, ils se défient de Guillaume le Taciturne, converti au protestantisme par opportunisme, chef de file d’une opposition intransigeante et radicale, qui, allié aux Calvinistes flamands, ira jusqu’à entraîner la scission et l’indépendance des Pays-Bas du Nord.

Les Malcontents prônent une réconciliation avec le Roi mais sous conditions, et la pacification religieuse. Le génie, ce sera Alexandre Farnèse. Don Juan meurt prématurément et Alexandre Farnèse – le neveu de Philippe II – reprend le commandement. Philippe II s’en méfie un peu parce que c’est un serviteur fidèle, mais pas un inconditionnel. C’est surtout un fin diplomate : il va négocier avec les Malcontents. C’est l’enjeu de ma conférence : voir comment en Hainaut (et en Artois) s’est jouée cette voie médiane, jusqu’à la signature de la Paix d’Arras.

Et Mons ?

Farnèse était à Namur. Il va se déplacer vers Mons parce qu’il veut reprendre les armes et soumettre les régions et les villes rebelles : Tournai, Gand, Bruges. Voilà pourquoi pendant un an, Mons va être la « capitale » de fait des Pays-Bas, où les conseils se tiendront. Ce sera la partie la plus originale de mon exposé, dans laquelle je ne me priverai pas d’introduire quelques anecdotes qui révèlent les jeux et les enjeux du pouvoir.

Propos recueillis par François Kemp


Choix bibliographique

• CAUCHIES J.-M., La législation princière pour le Comté de Hainaut, Ducs de Bourgogne et premiers Habsbourg (1427-1506), Bruxelles, Facultés universitaires Saint-Louis, 1982, 670 p.
• CAUCHIES J.-M., DE SCHEPPER H., Justice, grâce et législation. Genèse de l'État et moyens juridiques dans les Pays-Bas, 1200-1600, Bruxelles, Facultés universitaires Saint-Louis, 1994, 127 p. (Centre de recherches en histoire du droit et des institutions. Cahiers, 2).
• CAUCHIES J.-M. (éd.), Les élites nobiliaires dans les Pays-Bas au seuil des Temps modernes : mobilité sociale et service du pouvoir, Bruxelles, Facultés universitaires Saint-Louis, 2001 (Centre de recherches en histoire du droit et des institutions, Cahiers, 16).
• Jean-Marie Cauchies, Philippe le Beau : le dernier duc de Bourgogne, Turnhout, Brepols, coll. « Burgundica » (no 6), 2003, XIX-292 p. (ISBN 2-503-51226-7, présentation en ligne).


Pour en savoir plus sur Jean-Marie Cauchies, on lira avec plaisir l’interview en cinq parties menée avec érudition et impertinence par Nicolas Simon et Quentin Verreycken à l’occasion de son éméritat (2017) :
1. Les origines
2. Le parcours
3. La législation
4. Les institutions
5. Les périodes bourguignonne et habsbourgeoise
https://parenthese.hypotheses.org/tag/jean-marie-cauchies



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