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Kenneth Bertrams, historien de deux mondes : la science et l’industrie !

Kenneth Bertrams, tout fraîchement élu le 29 février dernier membre de l’Académie royale de Belgique dans la Classe des Lettres et des Sciences morales et politiques, docteur en Histoire et titulaire d’une licence en Philosophie, est chargé de cours à l’Université libre de Bruxelles où il dirige le Centre de Recherche Mondes Modernes et Contemporains. Lauréat du Prix Jean Stengers de l’Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique en 2006, et heureux bénéficiaire en 2007 à la fois de la Bourse d’aide à la recherche du Rockefeller Archive Centre et du Rivkin Research Fellowship du Franklin & Eleanor Roosevelt Institute, Kenneth Bertrams ne cesse de penser les rapports multiples et complexes entre le monde académique universitaire et celui de l’entreprise et de l’industrie. Deux univers qui ont en commun l’excellence et la nécessaire efficacité. Ce jeune académicien nous a reçu dans son bureau-bibliothèque de l’Université libre de Bruxelles où règne une atmosphère propice à la réflexion et à la recherche. Un accueil tout en douceur et en simplicité nous a été réservé qui ne cache pas la profondeur de pensée d’un homme qui fait de l’histoire un champ d’investigation passionnant où se mêlent philosophie, sciences humaines ou exactes et analyses pointues de toutes les dimensions nécessaires à éclairer les faits eux-mêmes tels qu’ils se donnent au croisement de la pratique des savants, des chercheurs et des capitaines d’entreprises.

Votre entrée à l’Académie royale de Belgique vous a-t-elle surpris et comment vivez-vous cette sorte d’intronisation ?


Oui, j’étais vraiment et fort agréablement surpris ! Je suis ravi. Je ne m’attendais en aucun cas à ce genre de message, par cooptation et parrainage selon la procédure, de la part de collègues que j’estime énormément par ailleurs. Je fréquentais déjà l’Académie dans le cadre du Collège Belgique dont j’apprécie le dynamisme, l’ouverture, la fréquence des activités et la diffusion des informations, qu’on ne trouve pas forcément à l’université, le tout dans un cadre qui n’est pas celui de l’urgence et de l’immédiateté mais du dialogue construit loin, par exemple, des tâches administratives. Par contre, je ne connais pas encore le cénacle de l’intérieur ! Force est également de constater que, pour les plus jeunes notamment, l’Académie distribue de nombreux prix permettant ainsi de valoriser les travaux comme cela a été le cas pour ma thèse à l’époque. Cela aide beaucoup.

Vous avez déclaré que « Lorsque l'historien cherche, le philosophe n'est guère éloigné ». Est-ce une façon de vous souvenir de vos études en philosophie, entreprises après votre licence en histoire et avant votre doctorat également en histoire ?

J’en garde, au niveau de la formation, un plaisir immense. Je ne me souviens pas d’avoir eu autant de plaisir intellectuel qu’à l’occasion de l’élaboration de mon mémoire et aussi lors de ce séjour Erasmus à Berlin. Ce fut une découverte systématique et une joie d’apprendre de nouvelles choses. J’en retiens, dans ma pratique actuelle, le goût du concept. C’est la différence entre le philosophe qui conceptualise et l’historien qui est davantage soucieux d’une approche inductiviste, d’une accumulation des faits, de preuves très lentes. Ainsi, pour l’historien, la formation du concept arrive au bout du parcours. Un peu trop tard à mon goût. Pour l’historien, on sent une sorte de réticence, de peur, pour la conceptualisation et la formalisation. C’est une déception que j’ai ressentie dans mes études d’histoire. Mais, cette formation m’a donc permis de prendre au sérieux les concepts qui sont, du reste, utilisés par les historiens, parfois trop naïvement.

Ne peut-on pas pourtant dire que la synergie entre les faits historiques et le concept philosophique est nécessaire pour les deux disciplines !

Oui, mais le rapport à l’archive pousse l’historien à repousser le concept. En définitive, c’est le culte de l’archive et la tendance nominaliste avec les questions de détails. Même si la nécessité existe de montrer les invariants et les tendances lourdes.

Dès votre mémoire de licence en histoire, puis dans votre thèse de doctorat, et cela ne vous quittera plus dans vos recherches et publications jusqu’à aujourd’hui, vous semblez d’emblée vous préoccuper des relations entre le monde universitaire et celui de l’entreprise. Qu’est-ce que vous cherchiez déjà à montrer ?

C’est presque par hasard que ce champ de recherche est apparu parmi plusieurs projets potentiels que Serge Jaumain, mon directeur de thèse, avait mis sur la table. J’étais son premier doctorant. Après avoir réalisé mon mémoire sous la direction de Ginette Kurgan, ce sujet s’inscrivait dans une certaine continuité. Il faut rappeler que les rapports entre l’université et l’entreprise étaient une question éminemment contemporaine, notamment avec la soi-disant « troisième mission » de l’université (son rôle « sociétal ») et la création, depuis le début des années 1990, des spin-off, d’entreprises issues de la valorisation de recherches faites dans l’université. Il fallait donc faire l’histoire de ces questions alors que seuls des économistes ou des sociologues traitaient ces sujets. Ce thème sociologique est devenu un travail historique qui essayait de montrer quelles sont les relations interpersonnelles depuis le troisième quart du XIXe siècle qui ont permis de faire interagir des hommes actifs dans l’entreprise et d’autres dans le milieu universitaire. À l’époque, il n’y avait pas de barrière entre eux, comme étaient mêlés les parlementaires et les hommes d’affaires. Des chercheurs avaient donc comme terrain de chasse le monde de l’entreprise parce que l’université n’avait pas encore les capacités institutionnelles, les laboratoires nécessaires afin d’effectuer les recherches. J’ai donc découvert le monde des ingénieurs, c’est aussi un fil rouge de mes recherches au croisement de l’histoire de l’entreprise et celle des sciences et des techniques.

N’y a-t-il pas pourtant une nécessaire indépendance des universités et de la recherche vis-à-vis de l’industrie et des entreprises ? Autrement dit, comment garder l’indépendance académique du savant si on est confronté à la logique ‘commerciale’ et ‘financière’ des structures de l’entreprise ? L’université ne devient-elle pas une entreprise ? Et ses recteurs, capitaines d’industrie ?

C’est une excellente question ! En fait, il m’est apparu qu’entre 1860 et 1914, il n’y a pas entre le monde de l’entreprise et celui de l’université de démarcation institutionnelle propre permettant de dire que ce sont deux mondes séparés. C’est impressionnant car on voit des gens graviter sans problèmes dans les deux milieux. Solvay bien entendu, mais toute une série d’ingénieurs moins visibles pour lesquels il n’y a pas de séparation. Ils ont besoin de l’entreprise tout comme celle-ci a besoin d’eux pour leurs compétences. Aujourd’hui, en effet, les choses ont bien changé par une reconnaissance de frontières après la Première Guerre mondiale. Mais, effectivement, le recteur d’université est devenu un capitaine ou un chef d’industrie. C’est l’occasion de vous parler d’un livre qui m’a marqué, celui de Thorstein Veblen, écrit en 1918 : The Higher Learning in America. Il écrit que l’université américaine est en passe de devenir, à l’époque, une petite entreprise avec comme conséquence une financiarisation ou une confiscation par les hommes d’affaires de l’université américaine. C’est incroyablement prémonitoire. Il pense déjà ce que l’on peut appeler un capitalisme académique. L’université devient le bras séculier des entrepreneurs permettant même de légitimer certaines pratiques douteuses (d’où l’émergence de la philanthropie, un très beau terrain d’étude historique encore en friche).

Cela se passe-t-il en douceur ?

Il y a évidemment des problèmes, surtout des contraintes. Paradoxalement, c’est l’université qui exerce la pression, laquelle finit par peser sur les chercheurs, par des indicateurs bibliométriques, d’évaluation et de classement. Les chercheurs doivent donc régulièrement montrer patte blanche même s’ils sont nommés. Insidieusement, on voit une série de mesures apparaître pour identifier l’impact sociétal, l’utilité, de la recherche. Selon moi et pour faire bref, l’université n’a rien à gagner à devenir une entreprise car l’entreprise le fait mieux que l’université !

En éclairant dans vos recherches les mécanismes de connexion entre les espaces de production scientifique et les unités de production économique à l’ère de la mondialisation, quels enseignements en tirez-vous ?

C’est ici que l’historien a son mot à dire parce que ces phénomènes qui se sont uniformisés ne sont pas neufs. Si l’on regarde l’histoire du capitalisme archaïque (pour reprendre les termes de Christopher Bayly), dès le XVIIe siècle, le rôle de la Compagnie des Indes orientales est exemplaire à cet égard car elle dépasse le rôle d’une entreprise. Elle devient un vecteur à partir duquel des connaissances vont circuler aussi bien de l’Europe vers l’Asie que l’inverse. Et même chose sur le plan politique également. On voit bien que l’économique, le politique et le scientifique sont intimement imbriqués. Au Japon, par exemple, on parle souvent des Hollandais qui leur ont appris toute une série de techniques de comptabilité. Ces Hollandais sont, en définitive, les blancs européens qui, en ouvrant des comptoirs, ont apporté de nouvelles techniques de stockage, de comptabilité, de navigation, etc. Des savoirs fortement appliqués voire commerciaux sont ainsi devenus, au fil du temps, des sciences fondamentales et enseignées dans les universités au Japon. Voilà l’une des origines possibles de ce parcours scientifique mondialisé.

Quels sont désormais vos projets ?

Plusieurs chantiers sont en cours. D’abord, la Première Guerre mondiale et surtout l’après Première Guerre. Il y a eu là sur le plan de l’histoire des sciences et des savants, et au niveau des relations internationales entre scientifiques, ce que de nombreux historiens ont souligné comme étant une rupture majeure. Avant, la communauté scientifique est perçue comme fondamentalement internationale bien que dominée par les savants allemands les plus connus, les plus primés. La Première Guerre est censée signer la disparition de cette harmonie internationaliste. Une restructuration du champ scientifique se profile alors en fonction de polarités politiques. Il faut pourtant nuancer : dans l’étude de cas qui m’intéresse, celui des conférences Solvay de physique et de chimie, l’impression d’internationalisme désintéressé qui semble se dégager de la conférence de 1911 (voir la photo ci-dessus) est trompeuse. On parlera plus volontiers d’internationalisme « olympique » pour souligner la compétition entre nations. Ernest Solvay lui-même se fait fort de développer ce que j’appelle un internationalisme patriotique. Par ailleurs, je m’intéresse aux États-Unis, car on sent bien que la Première Guerre tend à assurer la transition d’une science européenne tournée non plus vers l’Allemagne mais vers les États-Unis. On y retrouve les milieux universitaires, politiques et financiers entremêlés. Enfin, je dirige actuellement un projet d’histoire du groupe brassicole AB InBev ; nous nous focalisons sur les entreprises familiales belges de ce géant mondial.

Quels sont les enjeux et les missions du Centre de Recherche Mondes Modernes et Contemporains dont vous assumez la direction à l’Université libre de Bruxelles ?

Je dirige ce Centre depuis sa création en 2009. Il vise à fédérer toutes les recherches en histoire contemporaine et en histoire de l’art moderne à l’ULB. On y recense une quinzaine de membres du corps académique, ainsi qu’une trentaine de doctorants et une quinzaine de post-doctorants. La spécificité, qui est aussi la difficulté du Centre, est la pluralité des recherches qui y sont menées et qui ne permet pas de créer un axe majeur unique comme on le ferait dans un laboratoire. Cela dit, des convergences d’intérêt et de pratiques de recherche ont fait qu’une certaine identité se dégage, notamment grâce aux séminaires et aux multiples activités que les chercheurs, débutants confirmés, continuent de mettre sur pied. Je suis très fier du résultat que nous avons accompli !

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations bibliographiques :

Solvay. A Company in History, Cambridge Univ. Press, 2013, ca. 110 p. + ill. Universités et entreprises.
Milieux académiques et industriels en Belgique, 1880-1970, Bruxelles, Éditions Le Cri, 2006, 512 p. + ill. (Préface de Philippe Busquin).
Kenneth Bertrams, Nicolas Coupain and Ernst Homburg, Solvay. History of a 6 Multinational Family Firm, Cambridge Univ. Press, 2013, ca. 600 p.
Serge Jaumain et Kenneth Bertrams (éds), Patrons, gens d’affaires et banquiers, Hommages à Ginette Kurgan-van Hentenryk, Bruxelles, Le Livre Timperman, 2004, 484 p.
Kenneth Bertrams, Émile Biémont, Brigitte Van Tiggelen et Geert Vanpaemel (éds), « En faveur de la science ». Pour une histoire de la politique scientifique en Europe (XIXème-XXème siècles), Mémoire de la Classe des Sciences (Collection in-8° ; 3e série), Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2007, 231 p.

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