Les Actualités / Laurence Druez historienne, entre protestantisme et humanisme : un enjeu

Laurence Druez historienne, entre protestantisme et humanisme : un enjeu d’aujourd’hui !

Véritable érudite, docteur en Philosophie et Lettres, Laurence Druez est maître de conférences au Département des Sciences historiques de l’Université de Liège en y assumant le cours d’Introduction à l’histoire de la Réforme. Seiziémiste, cette méticuleuse historienne est spécialisée dans l’étude de la pensée, de la spiritualité et de la culture réformée et du protestantisme.

Nous avons été accueilli avec belle courtoisie au cœur même des Archives générales du Royaume à Liège où, chef de travaux depuis 2002, cette chercheuse de tout premier ordre mène, au sein de ce service public, des projets de sauvegarde, d’ouverture à la recherche et de valorisation d’archives aussi bien d’Ancien Régime que contemporaines. Récemment, elle s’est particulièrement consacrée à l’élaboration d’une méthode heuristique en histoire immobilière applicable à une grande variété de bâtiments privés, à travers un ouvrage qui paraîtra en août dans la collection « Les Dossiers de l’IPW ».

Laurence Druez prépare avec Julien Maquet, directeur des publications de l’IPW et maître de conférences à l’ULg, un autre ouvrage sur le patrimoine protestant, méconnu et menacé, de Wallonie.

Bientôt, le 20 septembre prochain, Laurence Druez donnera une conférence au Palais des Académies de Bruxelles, dans le cadre du Collège Belgique, ayant comme titre Le protestantisme évangélique : secte réactionnaire ou digne héritage de la Réforme ?


Qu'est-ce qui a été déterminant dans votre parcours pour devenir spécialiste du XVIe siècle et en particulier de la Réforme ? Comment est née ce qui semble être une réelle passion pour cette époque et ses multiples enjeux ?


Rien n’est fortuit ! Les passions qui se développent sont souvent le fruit d’un long cheminement et, parfois, de phénomènes inconscients. La mienne pour l’histoire est née au cours de mes humanités : alors même que les cours d’histoire me semblaient relativement banals, certains moments ont particulièrement attiré mon attention : l’Antiquité d’une part, et puis la Renaissance où ma curiosité a été éveillée. De manière générale, je nourrissais le souci de comprendre la société et notre civilisation, de relier les faits entre eux, j’étais dans une démarche de questionnement permanente et j’aimais depuis mon enfance m’enfermer pendant des heures au milieu des livres. À l’université, je me suis inscrite spontanément en première candidature en histoire, mais avec la conscience que cette discipline pouvait m’ouvrir à d’autres dimensions que le seul passé. J’ai fait le choix de l’Université de Liège alors que je suis originaire du Hainaut. L’accueil liégeois, une certaine mentalité, la ville et la faculté en son cœur étaient différents de la région d’Ath. Et, effectivement, j’ai été attirée par la spécialisation en études seiziémistes et en histoire des religions dans le département des sciences historiques de l’ULg. Erasme, l’humanisme, la Réforme y étaient traités en profondeur. En découlent un mémoire sur la question de l’altérité au XVIe siècle à travers l’image mentale du Turc chez un auteur luthérien, Jean Sleidan, qui n’est autre que le premier historien de la Réforme, et dans la foulée, une thèse de doctorat, réalisée en partie en Italie, sur son œuvre.

Un professeur vous a-t-il marqué davantage ?

Oui, ma toute première rencontre avec un professeur de l’ULg était celle d’un seiziémiste. Heureux hasard ! La plupart des cours et des séminaires d’histoire moderne étaient orientés vers le XVIe siècle. Dans mon cas, cela a été déterminant. L’atmosphère qui régnait alors place Cockerill était exaltante et stimulante, depuis l’odeur du tabac de pipe jusqu’aux rayonnages en bois des bibliothèques et la capacité des professeurs de communiquer le feu sacré. Et donc, oui, la naissance d’une passion communiquée par des professeurs eux-mêmes passionnés et très érudits. Les étudiants étaient amenés, dans ce contexte, à rapidement se frotter aux sources écrites, à les lire de manière critique. Pour moi, la découverte d’un moment de l’histoire qui se confirme être un véritable tournant de la culture et des mentalités occidentales.

Avec un intérêt marqué notamment pour la Réforme et le protestantisme !

Tout d’abord, un intérêt très vif pour cette période où tout s’accélère avec un bouillonnement dans des domaines très variés, dont la discipline historique elle-même et son écriture, qui connaît alors une diversification des motivations et des styles. Avec la conscience que l’ensemble était en gestation depuis au moins le XIIIe siècle. Période remplie de contradictions car on assiste à l’enchevêtrement de progrès significatifs et de grand enthousiasme intellectuel et de résistances dans un contexte de surangoissement collectif en cette fin de Moyen Âge, obsédée aussi par la mort et la fin des temps. Le tout a inspiré une littérature très riche. Le bouleversement religieux provoqué par la Réforme protestante qui intervient au début du XVIe siècle, en pleine période de développement de l’humanisme, n’a pas du tout été un frein à ce mouvement, en dépit de quelques conflits célèbres qui ont débouché sur des ruptures entre humanistes et réformateurs. Il a plutôt confirmé ce qui était au cœur de l’humanisme : la valeur de l’homme renouvelée dans la société, mais, alors que nous aurions pu nous attendre à ce que ce bouleversement soit un obstacle à cette dynamique anthropocentriste, il l’a considérée dans un rapport renouvelé à Dieu, selon une perspective davantage théocentriste qui, paradoxalement peut-être, n’est pas incompatible avec celle des humanistes.

Un homme, semble-t-il, avec ses propres capacités de comprendre et d’interpréter ?

C’est le cœur du message réformé. Dynamique qui rend à l’homme toute sa dignité, toujours dans une étroite connexion au divin, et qui fait de lui un acteur à part entière de la société.

Pourriez-vous introduire, sous forme apéritive, votre conférence au Collège Belgique au Palais des Académies à Bruxelles du 20 septembre prochain : Le protestantisme évangélique : secte réactionnaire ou digne héritage de la Réforme ?

Dans le contexte du retour du religieux qui caractérise notre société, le protestantisme évangélique connaît avec l’islam une croissance certaine. Il puise ses origines à l’époque de la Réforme, sans être tout à fait issu des grands réformateurs et a pris son essor au XIXe siècle, dans un élan de réveil religieux qui a traversé l’Europe occidentale. Il représente aujourd’hui l’essentiel du protestantisme belge, selon une évolution assez récente. Souvent associé aux megachurches, à l’immigration, à des structures et à des pratiques pas toujours claires, à un élan missionnaire agressif, à un conservatisme théologique et éthique peu en phase avec la société, il est en réalité beaucoup plus complexe et diversifié. Tandis que les pasteurs protestants traditionnels en robe noire rassurent, on soupçonne plus facilement dans les rassemblements évangéliques des dérives difficilement contrôlables, mais qui, à ma connaissance, restent marginales en Belgique. Si nombre des clichés énumérés font partie de la réalité, ils doivent être considérés avec prudence et avec nuances. On est surtout face à deux traditions différentes issues de Réformes parallèles, qui témoignent de la pluralité et de la multiplicité des protestantismes, avec toutefois d’importants dénominateurs communs. Ma conférence aura pour but de faire le point sur un courant en pleine expansion.

Ce qui tranche par rapport à un dogmatisme unitaire et centralisé, du type de l’institution papiste, imposant ce qu’il faut penser !

Oui, mais sans qu’il faille y voir l’expression d’un anti-catholicisme. Au-delà de la connotation polémique que véhicule la Réforme, il s’agit bien d’une autre voie, d’une alternative toujours bien chrétienne qui se distancie de tout magistère imposé en dehors de Dieu. La grande diversité d’opinions et de courants au sein du protestantisme repose néanmoins sur un socle commun qui consiste en une nouvelle approche de la foi, foi individuelle comme base du devenir de l’homme après la mort et qui le responsabilise devant Dieu. Ce n’est possible que par la liberté retrouvée de l’homme, non point celle d’agir à sa guise, mais le résultat de la libération par rapport à lui-même, à ce qui le sépare de Dieu, à une institution. Cette foi est aussi un moteur. Elle débouche sur une manière de vivre, une action. La liberté, chère en particulier à Luther, est la restauration d’une libre relation entre l’homme et Dieu – avec au passage la forte limitation du rôle du clergé –, ce qui n’est pas sans modifier la relation de l’homme à ses semblables et à la société séculière revalorisée de la sorte. Selon le principe du sacerdoce universel, tous les hommes n’ont pas les mêmes fonctions, mais tous ont la même valeur, y compris les femmes. Ils participent ainsi à la construction de la société à travers toute activité, tout travail, qui est une véritable vocation, un service divin.

Quel rôle jouent les Écritures dans ce contexte ?

Il est essentiel. Les Écritures sont une boussole ou une lampe à la lumière de laquelle beaucoup de choses peuvent être évaluées. Leur autorité exclusive en matière spirituelle mais également dans de nombreux aspects de la vie quotidienne constitue un garde-fou par rapport au principe de la liberté individuelle. Si l’homme protestant est peut-être fondamentalement un homme seul, il entretient aux Écritures un rapport direct, qui est à la fois écrit et verbal, Luther et d’autres réformateurs ayant revendiqué leur accessibilité dans les langues vernaculaires.

Peut-on donc dire que les controverses théologiques ont eu des conséquences concrètes sur la culture et la société de l’époque ?

Oui, les nonante-cinq thèses de Luther ne font que contester un aspect d’une pratique répandue depuis plusieurs siècles. Cette contestation aurait dû rester de l’ordre du débat théologique, mais elle a eu des conséquences très étendues, notamment par sa médiatisation par l’imprimerie comme formidable multiplicateur de textes et surtout par sa rencontre avec des préoccupations partagées par ses contemporains, qui étaient aussi politiques et économiques. La Réforme, au départ, est un événement germanique et spirituel, mais qui a rapidement trouvé un écho dans le reste de l’Europe principalement septentrionale et centrale avec des changements profonds et universels dans des domaines très variés – même matériels – de la vie séculière, ce qui n’a pas été étranger à la construction d’une certaine modernité. C’est pourquoi le protestantisme, qui en découle, est pour le moins vivant aujourd’hui encore, alors que de nombreuses hérésies ou d’autres mouvements de contestations au sein de l’Église ont été soit étouffés dans l’œuf, soit réprimés avec succès.

N’est-ce pas l’émergence d’une pensée libre ?

Oui, mais cela a pris du temps. Il est vrai que la Réforme a introduit, et oserais-je dire imposé, la multiplicité des confessions et des pensées religieuses, provoquant une fracture et un séisme irréversible et sans équivalent dans la chrétienté. Cette pluralité est la marque d’un individualisme, lui-même à la base d’une liberté de penser et de penser seul, d’examiner toutes choses. En seulement dix ans, on a vu plusieurs Réformes, précisément en raison de cette particularité d’un rapport personnel et personnalisé aux Écritures. Avec ce bémol que les réformateurs n’ont pas toujours accepté eux-mêmes cette multiplicité des croyances religieuses.

Quelle est l’importance du protestantisme dans la société belge d’aujourd’hui ?

Le protestantisme est devenu aujourd’hui mondial, représenté par l’Afrique, l’Amérique latine et des pays d’Asie comme la Corée du Sud. En Belgique, il est très minoritaire. Néanmoins, il a marqué notre pays. Par exemple, la liberté des cultes, le régime de leur financement public, le pluralisme religieux et philosophique que nous y voyons sont un fruit de la Réforme. Il existe aussi bel et bien un ancrage belge du protestantisme indépendamment des influences étrangères récentes. En Belgique, la recherche de la visibilité se manifeste notamment à travers certains bâtiments de culte protestant imposants, mais il subsiste aussi un souci de discrétion, réminiscence probable de l’époque des persécutions. Toutes les communautés protestantes ne sont pas reconnues par l’État.

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations bibliographiques :

« Les Commentarii de Jean Sleidan : un livre d’histoire pour l’Empire au XVIe siècle », dans A. Delfosse et Th. Glesener, Lire, écrire et éduquer à la Renaissance, Bruxelles, 2013, p. 167-184.
« Les archives des communautés et des œuvres protestantes : la mémoire d’une minorité en Belgique, entre apologétique et histoire », dans les Actes du IXe Congrès de l’Association des Cercles Francophones d’Histoire et d’Archéologie de Belgique (Liège, 23-26 août 2012), Liège, 2016, p. 211-221.
« L’héritage de la Réforme protestante : bien plus qu’une identité religieuse. Quelques pistes de réflexion » à paraître dans les actes du colloque « Ath 1572-1573, mémoires pour l’avenir. De la tolérance vers la liberté » (Ath, 10 octobre 2015).

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