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« Ne rien garder secret, aller de l’avant, favoriser les contacts interdisciplinaires pour susciter l’innovation et la créativité » : entretien avec Joseph Martial

Nul doute qu’en faisant appel, pour rejoindre la nouvelle Classe « Technologie et Société », à Joseph Martial, membre de la Classe des Sciences depuis 1997, l’Académie sait ce qu’elle fait ! Soucieuse de rassembler des personnalités dont l’expérience peut l’aiguiller vers des pistes originales de réflexion et d’action, l’Académie fait mouche avec Joseph Martial, au parcours forgé sur une formation interuniversitaire d’excellence, sur une réelle dimension internationale et sur l’interface entre la recherche et sa valorisation. Il y a fort à parier que ce pionnier du génie génétique et de la création de spin offs en Belgique, initiateur et président aujourd’hui du GIGA (Grappe Interdisciplinaire de Géno-protéomique Appliquée) qui regroupe 600 acteurs de terrain académiques, industriels et technologiques, nourrira les travaux de son dynamisme opiniâtre et de ses idées stimulantes et non convenues.

Joseph Martial, votre carrière s’est faite sur vos mérites, vos efforts, vos talents. Elle n’allait pas de soi, rien n’était écrit d’avance !

De famille modeste - mon père était facteur - et originaire d’un petit village, Ochain (dans le Condroz hutois), en milieu rural donc, j’ai été élevé à la simplicité et à la valeur du travail. A la fin de mes études secondaires à l’Athénée de Huy, j’appréciais les sciences et les mathématiques, avec un intérêt particulier pour la chimie et la physique. Une chose était certaine : je ne pouvais pas me permettre de rater si j’entamais des études universitaires. Cet aiguillon, cette prise de conscience du « sacrifice » consenti par les miens pour me permettre de décrocher un diplôme, a été un élément constitutif de ma réussite et de ma personnalité.

Votre formation universitaire s’inscrit dans la diversité et l’ouverture.

Mon premier cycle en chimie se passe aux Facultés Notre-Dame de la Paix à Namur, un choix de proximité mais pas seulement ; la réputation des FNDP en termes d’encadrement des étudiants a joué. C’est à l’Université catholique de Louvain, encore située à Leuven à l’époque, que je poursuis avec une licence en chimie et un mémoire de biochimie. J’obtiens une bourse IRSIA pour un doctorat que j’entreprends sous la direction du Prof. René Lontie, sur la chimie des protéines. Je ne pouvais pas présager que suite à la scission de l’université, en deux ailes linguistiques, mon mentor allait opter pour la section flamande. Sa décision ne posait pas de problème pour l’aboutissement de ma thèse mais elle me confrontait à l’inconnu pour la suite. Je prévoyais de faire un postdoc à l’étranger et venais de réaliser qu’il n’y aurait pas de retour possible pour moi dans mon ancien laboratoire.

Cette situation s’est avéré in fine une opportunité, une chance à saisir… au départ et au retour en Belgique.

La volonté de remplacer mes obligations militaires par un service civil me conduit à un premier séjour de deux ans au Chili, dans le cadre d’un programme gouvernemental de coopération belge au développement. Je suis sélectionné pour un projet du Prof. Christian de Duve avec l’Université catholique du Chili à Santiago et bénéficie de son prestigieux parrainage. J’y ferai de la recherche notamment avec Pablo Valenzuela, que je retrouverai en Californie et qui est resté un excellent ami. Je donnerai cours également. Le tout à un moment difficile pour le Chili, les derniers mois de Salvador Allende et le coup d’état et les débuts d’Augusto Pinochet. Cette expérience m’a marqué même si mon statut semi-diplomatique m’épargnait une grande partie des privations dont les Chiliens souffraient dans le quotidien et m’assurait un avion de retour si et quand je le voulais. Je suis resté deux ans à Santiago et y reviendrai volontiers pour différentes raisons, par exemple comme expert de l’ « Organisation des Nations Unies pour le Développement Industriel » ou en tant que membre du comité scientifique de la Faculté de médecine de l’Université du Chili. L’Amérique latine restera durant toute ma carrière un axe important de collaborations et d’amitiés universitaires.

Le hasard de mes lectures m’avait conduit, alors que j’étais encore doctorant, à découvrir la biologie moléculaire au travers d’un livre retentissant du Prix Nobel James Watson ; je n’avais plus qu’une idée en tête, m’initier à cette nouvelle discipline. Après l’expérience chilienne, j’allais saisir une seconde chance, celle d’être accepté pour un autre postdoc aux USA pour travailler dans ce domaine avec John Baxter, à l’Université de Californie à San Francisco. Arrivé avec un viatique assuré par mon hôte pour tenir six mois, je suis resté six ans en bénéficiant d’une bourse de l’American Cancer Society, puis de la Fondation Howard Hughes et enfin comme professeur « junior » financé sur un programme de recherche en endocrinologie moléculaire.

Riche de cette fabuleuse aventure américaine sur laquelle je reviendrai, je rentre en Belgique en 1981 avec des atouts solides qui me donnent la liberté de réfléchir aux propositions qui me sont faites et de choisir finalement l’Université de Liège, poursuivant avec elle mon « tour » des universités belges francophones ! L’ULg me libère de toute contrainte de cours et de hiérarchie, m’assure un financement substantiel et me fixe une seule responsabilité : monter un laboratoire compétitif au niveau mondial. Je conserverai mes attaches plein temps avec l’université de Liège de 1981 jusqu’à ce jour, d’abord à la tête du Laboratoire Central de Génie Génétique, ensuite du Laboratoire de Biologie Moléculaire et de Génie Génétique, avec en plus depuis 2003, la présidence du Centre GIGA (voir plus loin). L’an prochain, j’accèderai à la retraite, ce qui m’obligera à faire un certain tri dans mes charges actuelles pour m’engager plus à fond dans certains chantiers qui me tiennent à cœur.

Qu’étaient précisément vos atouts, de retour des USA ?

« Ma » période californienne se passe à un moment de grande effervescence intellectuelle autour des premières expériences de génie génétique. Suite aux travaux de l’équipe de Bert O’Malley du Baylor College of Medicine à Houston sur la régulation génique par les hormones stéroïdes, John Baxter m’engage dans son laboratoire pour étudier les mécanismes de régulation de la transcription par les hormones thyroïdiennes. Si le thème m’est imposé, je vais rapidement apporter ma touche personnelle dans la méthode d’investigation. Au lieu de travailler sur des cultures primaires de cellules de foie de rat, qui implique hépatectomie partielle et un processus long et difficile d’expérimentation, je réponds au défi que me lance Baxter et propose d’utiliser des lignées cellulaires établies, telles les cellules hypophysaires de rat qui produisent prolactine et hormone de croissance. Avec le feu vert de Baxter et avec la collaboration d’un collègue postdoc allemand, Peter Seeburg, spécialiste de l’ADN (acide désoxyribonucléique) et qui décide de rejoindre notre laboratoire, nous allons progresser de façon spectaculaire grâce aux techniques toutes nouvelles du génie génétique. Pour mesurer la régulation de la transcription dans une cellule hypophysaire induite par les hormones thyroïdiennes, nous devions mesurer les fluctuations de quelques-uns de ses ARN messagers (ARNm) spécifiques, (les ARNm sont des copies simplifiées des gènes utilisées comme supports intermédiaires pour fabriquer les protéines). Pour ce faire nous souhaitions utiliser la copie ADN (ADNc) de ces ARNms.Or pour avoir une copie ADN de l’ARNm de l’hormone de croissance, il n’y a que deux approches possibles : ou bien nous purifions d’abord l’ARNm de l’hormone de croissance et puis le copions en ADNc, ou bien nous utilisons les toute-nouvelles techniques du génie génétique pour cloner directement cet ADNc.
Finalement après de nombreux mois (près de 2 ans, en fait !) d’efforts, nous avons réussi par les deux approches ! En clair, nous avons été un des premiers - si pas le premier - laboratoires au monde à cloner un ADN codant pour une hormone de mammifère. Nos travaux donnèrent lieu à de nombreuses publications dans des revues scientifiques prestigieuses (PNAS pour l’aspect régulation et Cell, Nature et Sciences pour la dimension clonage) et au-delà du cadre de nos recherches fondamentales, nos travaux aboutirent à l’idée de faire produire de l’hormone de croissance humaine par des bactéries dans une optique thérapeutique. Nous y sommes arrivés et ce succès fut marqué par le dépôt de plusieurs brevets (dont le non-respect par une entreprise biotechnologique américaine et au terme d’un procès-fleuve valut en 2000 à l’Université de Californie, le plus important dédommagement financier de l’histoire de l’industrie biopharmaceutique !).

En 1981, aux États-Unis depuis six ans et marqué pendant ce séjour par les décès de mon père et de ma belle-mère qui me font prendre conscience d’un manque si important dans la vie d’un enfant, celle des liens tissés avec ses grands-parents et sa famille, je décide de ne pas imposer cette privation aux miens et de rentrer au pays.

Et d’y poursuivre vos travaux de recherche...

Oui et je sais gré à Jean-Marie Ghuysen et Walter Verly, mes premiers contacts à l’Université de Liège, d’avoir compris à la fois les enjeux de cette nouvelle discipline et ma soif de liberté et d’autonomie après une expérience comme celle que j’avais vécue à San Francisco. Je leur dois d’avoir convaincu les autorités académiques de me donner la direction d’un laboratoire à créer ex nihilo et dégagé de toutes contraintes pédagogiques. À Liège, après mon retour des États-Unis, je vais dans un premier temps continuer à m’intéresser à la régulation transcriptionnelle des gènes de la prolactine et de l’hormone de croissance. Ensuite je lancerai de nouveaux projets traitant par exemple de l’organogenèse de l’hypophyse et du pancréas, de la relation structure-fonction chez les protéines (avec la prolactine comme modèle), de la conception de novo et synthèse de protéines artificielles et plus récemment de biomimétique.

Je continue à m’investir dans le volet « application » en déposant plusieurs brevets relatifs à l’hormone de croissance, à la prolactine animale et humaine et au clonage du génome d’un virus bovin (BVD)responsable de la diarrhée des veaux. Pour ce dernier projet, nous collaborons avec la société californienne Chiron et bénéficions d’un contrat de la Région wallonne. L’isolation de ce pesti-virus est complexe et nous sommes en compétition avec Cornell University. Finalement nous gagnons la course. Le brevet, avec Chiron et la Région wallonne comme propriétaires, nous permet d’aller plus loin. En 1985, 3 amis (André Renard, Jean-Claude Lahaut et Hubert Vande Capelle) et moi créons EUROGENTEC, une des premières spin-offs de Belgique. C’est encore un modèle ramené des Etats-Unis que j’ai voulu transposer ici, sans me poser trop de questions. S’en suit une pluie de critiques qui s’estomperont vite en raison de mon C.V. solide, du soutien de l’Université et finalement la réussite de la société. En juillet dernier (2010), Eurogentec, qui comprend 400 personnes a été racheté par la firme japonais Kaneka qui peut lui apporter les moyens nécessaires à son extension (nous parlons ici à terme de centaines de millions d’euros). Comme fondateur et président du CA de la spin-off pendant 25 ans, je me réjouis de cette évolution en espérant que Kaneka trouve à Liège l’excellence académique, les idées et les ressources humaines qui garantissent son développement et sa localisation.

Votre pratique académique et entrepreneuriale nourrit votre réflexion sur la recherche et ce qu’il faudrait faire pour la rendre plus compétitive ?

Ma vision est simple : mettre en place une structure fédérative (regroupement et mise en commun) et se concentrer sur quelques sujets.
Les thématiques sont liées aux nouvelles sciences de la vie – génomique, transcriptomique, protéomique, métabolomique, … – approchées par le biais des technologies informatiques de pointe indispensables à la gestion du nombre sans cesse croissant de données collectées aujourd’hui.

Il s’agit de collaborer avec l’industrie pour augmenter la masse critique et coupler les financements pour la recherche fondamentale et pour les applications, de rationaliser les coûts par regroupements des équipements et des expertises.

J’ai la chance d’être écouté et entendu par les recteurs Legros et Rentier qui vont m’aider à concrétiser mon rêve. « GIGA »- la Grappe Interdisciplinaire de Géno-protéomique Appliquée-prend forme en 2003, avec un bâtiment offert par l’université, une des tours du CHU sur le campus de Sart-Tilman, le réaménagement intérieur et les équipements financés par des fonds européens (Feder) et la migration géographique de 30 professeurs qui acceptent de rejoindre la nouvelle structure. Tout y est conçu pour interagir : laboratoires et bureaux sans portes, au centre les équipements communs, plateformes technologiques autour des grands appareils exceptionnels, un étage industriel pour accueillir les spin-offs, une antenne de l’Interface Université-Entreprises et un Centre de Formation continuée en Biotechnologie.

Aujourd’hui Giga a dépassé nos attentes avec ses 600 personnes et une dynamique interdisciplinaire réussie avec des cliniciens, des vétérinaires, des biologistes, une pratique entrepreneuriale avec spin-offs et brevets et une ouverture internationale au travers de conventions signées avec des partenaires prestigieux comme le Wellcome Trust à Londres, le Broad Institute à Boston, le Génopole d’Evry, pour n’en citer que quelques-uns.

Quel regard portez-vous sur le monde universitaire avec un si riche parcours ?

J’estime que les chercheurs belges font du très bon travail, avec des moyens relativement limités. Parmi les financements, les fédéraux me semblent les plus beaux : ils sont au-dessus de la mêlée et permettent des collaborations avec nos collègues flamands. J’ai le sentiment que la politique scientifique fédérale est en train de se détricoter. S’il en est encore temps, essayons de la sauver !

Demain la retraite (officielle !) vous donnera- t-elle l’opportunité de vous investir davantage dans les travaux de l’Académie ?

J’y compte bien. Après la Classe des Sciences d’une approche académique classique, j’apprécie le mélange des genres de la nouvelle Classe « Technologie et Société » qui réunit des philosophes, des économistes, des industriels et des scientifiques de différents secteurs. Le dénominateur commun c’est un dialogue libre avec des gens d’ouverture, ce qui augure de résultats des plus intéressants.

Maud Sorède, novembre 2010

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