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Olivier Houdé. L’explorateur du cerveau des enfants

Né à Bruxelles, mais de nationalité française, Olivier Houdé est devenu un des plus éminents spécialistes en psychologie du développement mental. D’abord formé pour devenir instituteur ce qui montre d’emblée son intérêt pour l’enfant, il a très vite poussé sa formation vers la psychologie, des études couronnées par un Doctorat passé en Sorbonne, une Habilitation à diriger des recherches et un Master complémentaire en biologie humaine et imagerie cérébrale. Son orientation résolument neuroscientifique correspond à l’attention qu’il accorde au dépassement du conflit entre « logique » et « intuition ». Et cela jusque dans les enjeux les plus actuels liés aux dérives terroristes. Il est aujourd’hui Professeur de psychologie à l’Université Paris Descartes, Directeur du Laboratoire de Psychologie du Développement, liée au CNRS, et Directeur de la Chaire partenariale « Sorbonne & Créativité » de la Fondation universitaire Paris Descartes. Il fut aussi Professeur invité de l’Université de Genève. Son activité lui a valu, outre le titre de Chevalier dans l’Ordre National de la Légion d’Honneur, de nombreuses distinctions académiques dont le Doctorat Honoris Causa de l’université du Québec à Montréal ou divers prix de l’Académie des sciences et de l’Académie française…


Comment passe-t-on d’une formation initiale d’Instituteur à Professeur de psychologie du développement en Sorbonne ? Y a-t-il eu abandon ou bifurcation entre les deux vocations ? Et avant tout d’où viennent-elles ?


Né à Ixelles en 1963, résidant à Waterloo, enfant, j’avais tout le temps besoin de créer, de faire des bricolages en tout genre. Dès l’adolescence, cette « pulsion » a réellement trouvé sa première expression forte à travers la peinture. J’aimais peindre à l’huile sur bois, selon la technique des glacis inventée par les primitifs flamands du XVe siècle. Je parcourais tous les musées, à Bruxelles, Bruges, Gand, etc., et dévorais l’histoire de la peinture sans relâche… Cela a duré toute mon adolescence… et il y a toujours un tableau inachevé, Le Maître d’école, posé sur mon bureau de la Sorbonne.

À l’école, j’étais bon élève, j’avais un esprit plutôt mathématique et scientifique, doublé d’une attirance pour tout ce qui se rapportait à « l’humain » – ce qui plus tard se traduira par un goût pour les sciences humaines – et plus particulièrement le monde de l’enfance. C’est cet intérêt qui m’a finalement poussé, plutôt que de prendre la voie artistique, à apprendre le métier d’instituteur à l’École Normale Saint-Thomas, aujourd’hui Haute École Galilée, à Bruxelles, entre 1981 et 1983. À l’issue de ce cursus, les étudiants pouvaient, s’ils le souhaitaient, présenter un mémoire de recherche. C’est dans le cadre de ce travail que j’ai fait ma première rencontre avec l’œuvre de Jean Piaget, savant de l’Université de Genève : La formation du symbole chez l’enfant : imitation, jeu, rêve, image et représentation (1945). Outre qu’il traitait d’image et de représentation – le retour de la peinture ! –, cet ouvrage m’a fait l’effet d’une révélation. J’y ai découvert l’existence d’une recherche expérimentale et d’une approche scientifique de la psychologie, le tout sur l’enfant. Je me suis dit : voilà LE métier qui me passionnerait !

J’avais découvert ma voie. Ce fut l’époque de mes études universitaires dans les années 1980-90, d’abord à Mons en psychopédagogie, puis à Paris à la Sorbonne (Université René Descartes, Paris 5) en psychologie du développement de l’enfant, jusqu’au Doctorat en 1991, université de la Sorbonne où je suis devenu Professeur en 1995, à 32 ans. J’ai aussi été, à cette époque, professeur invité à l’Université de Genève, … dans les traces de Piaget.

Formé aux neurosciences, vous êtes devenu spécialiste du développement cognitif des enfants et des apprentissages à partir de l’étude des comportements et de l’imagerie cérébrale. Dans votre laboratoire, vous avez de la sorte exploré comment dépasser les « conflits cognitifs » entre intuition et logique. Comment nous introduiriez-nous à ce dépassement ?

Lorsqu’à la fin des années 1990 sont apparues les nouvelles technologies d’imagerie cérébrale, Tomographie par Émission de Positrons (TEP) et Imagerie par Résonance Magnétique fonctionnelle (IRMf), j’ai immédiatement décidé de réaliser, en complément de ma charge de professeur à Paris, un nouveau Master de biologie humaine et neurosciences à l’Université Claude Bernard à Lyon, pour apprendre à utiliser ces techniques. C’était encore un retour aux images, mais du cerveau cette fois !

Après cette formation complémentaire, en 1998, j’ai créé à la Sorbonne un nouveau laboratoire du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique), que je dirige toujours aujourd’hui, dédié à l’exploration du cerveau des enfants : le LaPsyDÉ (Laboratoire de Psychologie du Développement et de l’Éducation de l’enfant). Ce laboratoire, situé au 46 rue Saint-Jacques à Paris, est sur le site du tout premier laboratoire français de psychologie scientifique créé à la fin du XIXe siècle (1889), où se sont succédés Alfred Binet (aux sources du QI), Henri Piéron et bien d’autres psychologues.

En collaboration avec un large réseau d’écoles depuis la maternelle, nous avons découvert, grâce à l’imagerie cérébrale, que dans le cerveau de chaque enfant ou adulte, des heuristiques très rapides et intuitives ou biais cognitifs (système 1, D. Kahneman, prix Nobel d’économie en 2002) et des règles logiques ou algorithmes exacts (système 2, J. Piaget) peuvent entrer en compétition à tout moment. C’est ce qu’on appelle des « conflits cognitifs ». On en observe dans tous les apprentissages fondamentaux : lire, écrire, compter, penser (ou raisonner) et respecter autrui. Pour dépasser ces conflits, sources d’erreurs et de blocages, l’adaptation de l’ensemble du cerveau, c’est-à-dire l’intelligence ou la flexibilité, dépend de la capacité de contrôle exécutif du cortex préfrontal (système 3) à inhiber le système 1 et à activer le système 2, au cas par cas. Des entraînements métacognitifs au laboratoire ou à l’école peuvent y aider. C’est utile tant pour les enfants que pour les adultes car nous restons encore de mauvais raisonneurs dans beaucoup de situations où notre système 1 domine, souvent inconsciemment.

Vous êtes résolument engagé dans le tournant cognitif de la psychologie. Le voyez-vous comme une rupture ou comme un prolongement par rapport aux approches précédentes, séparées de la biologie, que ce soit celles de la psychologie comportementale ou même de la psychanalyse ?

Par rapport à la psychologie comportementale, c’est un complément direct ! Nos expériences de psychologie sont assistées par ordinateur et programmées avec des logiciels spécialisés afin de bien contrôler, de façon synchronisée, à la fois les comportements (temps de réponse mesurés en millisecondes) et les activations cérébrales. Quant à la psychanalyse, en effet, notre approche est très différente, beaucoup plus scientifique. Mais comme je le souligne dans mes 100 mots de la psychologie (PUF, nouvelle édition à paraître en janvier 2018), la psychothérapie est un paradigme idéal pour analyser la façon dont le cerveau des individus change, se reconfigure : apprendre à parler de soi, à mieux se connaître, à résoudre des conflits intrapsychiques, des compétitions entre stratégies plus ou moins (in)adaptées. Au-delà de la « guerre des psys », la psychanalyse pourrait s’enrichir considérablement, ainsi que les sciences du cerveau, dans un programme interdisciplinaire de ce type, cohérent avec les aspirations biologiques et épistémologiques premières de Freud.


Les 21 et 22 novembre prochains, vous donnerez deux leçons au Collège Belgique sur « La neuroéducation : une nouvelle science pour l’école ?  » et vous publiez un livre sur « La neuropédagogie » chez l’éditeur belge Mardaga. En même temps vous vous apprêtez aussi à publier un autre livre à Paris, Apprendre à résister : pour l’école, contre la terreur. Dans le contexte actuel, politique sinon militaire, les mots de « résister » et de « terreur » semblent loin des préoccupations de la neurobiologie. Et cependant, ici et là, vous invoquez l’apprentissage. Pouvez-vous nous éclairer sur le lien que l’on peut présumer entre ces deux domaines de votre recherche ?

Ce sont les fragilités cognitives et émotionnelles, les failles, du cerveau humain – le système 1 heuristique et trop rapide que j’évoquais tout à l’heure –, en particulier celui des jeunes, qui sont exploitées par la propagande et les pseudo-déductions de Daech. C’est la raison pour laquelle j’ai enrichi la nouvelle édition de mon livre Apprendre à résister : pour l’école, contre la terreur (Paris, Le Pommier, parution le 13 septembre) d’un chapitre sur la résistance cognitive, à travers un processus positif d’inhibition du cortex préfrontal, face au terrorisme religieux contemporain. Je l’ai intitulé « Résister pour le contrôle de soi, la tolérance et la paix ».

Cette éducation au contrôle de l’esprit, dès l’enfance, était déjà la préoccupation de Montaigne à la Renaissance face aux guerres de Religion ! La paix était aussi le but ultime des pédagogies de l’éducation nouvelle de Montessori et de Freinet, restées marginales, dont je parle dans mon prochain livre sur la neuropédagogie ou « neuroéducation ». Pour éveiller l’esprit critique aujourd’hui face à la radicalisation des jeunes, parfois très rapide sur Internet, une meilleure connaissance du cerveau humain et de ses mécanismes de résistance, de robustesse, peut nous aider.

Propos recueillis par François Kemp


Choix bibliographique

Cerveau et psychologie : introduction à l’imagerie cérébrale anatomique et fonctionnelle, PUF, 2002.

La psychologie de l’enfant, PUF, "Que sais-je ?", 2003 (suite du travail de Jean Piaget et Bärbel Inhelder).

Le raisonnement, PUF, "Que sais-je ?", 2014 (prix d’histoire des sciences et épistémologie 2014 de l’Académie des sciences à Paris).
Apprendre à résister : pour l’école, contre la terreur, Le Pommier, 2014, nouvelle édition augmentée, 2017 (Grand prix de philosophie 2015 de l’Académie française).
La neuropédagogie : de Montessori, Freinet et Piaget aux sciences cognitives, Mardaga, 2018 (à paraître).

Site personnel d’Olivier Houdé

http://olivier.houde.free.fr/

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