Les Actualités / Patrice Forget. L’humanité d’une technique médicale

Patrice Forget. L’humanité d’une technique médicale

Un motard à l’Académie, voilà qui n’est pas banal. Sous l’impressionnant harnachement de circonstance, c’est un grand jeune homme calme et souriant qui nous parle avec passion de son métier d’anesthésiste au service du malade, un métier auquel il s’est senti « appelé ». Patrice Forget est né à Ixelles, le 3 mars 1979. Il est diplômé de l’Université catholique de Louvain (UCL) en médecine, chirurgie et accouchement en 2004, en anesthésie-réanimation en 2009, puis docteur en sciences médicales en 2013. Côté praticien, il a été ensuite membre du Cadre des Cliniques universitaires Saint-Luc et chef de Bloc opératoire. Côté enseignant, il a été également Principal Investigator à l’Institute of Neuroscience (UCL) à partir de 2013 et professeur (chargé de cours) dès 2014. Il a été lauréat 2013 du prix Maurice Godin - Maria Savelkoul de l’Académie royale de médecine de Belgique. Il est actuellement Vice-président de la Belgian Pain Society dont il prendra bientôt la Présidence. Il est actuellement Professeur Clinique à la Vrije Universiteit Brussel (VUB) et exerce à l'Universitair Ziekenhuis Brussel (UZ Brussel). Mais ces fonctions simultanées de responsabilité, d’enseignement et de recherche autour de l’anesthésie, de l’oncologie et du traitement de la douleur vont pour lui de pair avec le travail clinique, afin de garder le contact avec les patients. Pour Patrice Forget, de façon aussi généreuse que rigoureuse, l’écoute et l’expérience soutiennent et humanisent la recherche.


Étiez-vous prédisposé à exercer ce métier ? Qu’est-ce qui vous a conduit à l’anesthésie et à l’algologie, en tant que praticien mais aussi en tant que chercheur ?


Mes parents ne sont pas médecins. J’étais attiré par la médecine en tant que service à la communauté et au patient.

Où peut-on rendre service ? Que peut-on faire ? À l’hôpital, territoire de défis et d’innovations, il m’est apparu comme une évidence que la douleur restait un problème majeur, tant pour une question de moyens (difficiles à utiliser), que d'outils (insuffisamment efficaces), mais aussi parce que le problème, au départ, ne fait pas toujours l'objet d'une écoute suffisante. Dans un second temps, cela me permettait de compléter ma vision de la médecine par une vision de chercheur, afin de développer de nouveaux moyens qui me paraissaient a priori insuffisants.

Le fait de ne pas être issu d’une famille de médecins peut être une plus-value dans l’approche de la douleur, par une approche empathique avant d’être médicalisée. Avec un parti pris : celui du point de vue du patient. C’est particulièrement important dans le domaine de la douleur, impossible à objectiver. On ne peut que l’évaluer, dans la restitution, par le patient, d’une expérience subjective, que, nous-mêmes, nous réinterprétons. Tout cela est complexe mais passionnant  : c’est réellement une médecine de relation.

Votre bibliographie témoigne de nombreuses publications, très spécialisées. Quels en sont les pôles ?

Le fil conducteur de ces travaux, c’est l’intérêt pour le devenir à long terme du patient. Dans ma fonction d’anesthésiste-réanimateur, le champ de vision, c’est ce qui se passe dans la salle d’opération et dans les heures qui suivent. Le reste, la plupart du temps, nous échappe. C’est dramatique du point vue des choix que doit faire l’anesthésiste, s’il reste dans le déni de ce qui importe vraiment au patient : ses chances de guérison mais aussi les projets de vie qu’il pourra faire après l’opération, sa qualité de vie – et non pas seulement de survie. Et là, en tant qu’algologue, le but est de faciliter cette revalidation pour que la qualité de vie soit meilleure.

Mes recherches ont donc logiquement porté sur deux problèmes majeurs non-résolus, la douleur et la guérison du cancer après une chirurgie.

Une partie de vos recherches, en effet, porte sur l’utilisation des anti-inflammatoires en tant qu’ils permettent une non-recrudescence des tumeurs.

Les effets anti-cancéreux des anti-inflammatoires en général et de l’aspirine en particulier avaient été observés chez les patients cardiaques qui prenaient de l’aspirine de façon chronique. Ce sur quoi les oncologues ne sont pas encore d’accord, c’est à qui, et pour quel type de cancer, on devrait recommander de prendre de l’aspirine, ni sur les effets secondaires (gastriques par exemple). Il faut, en effet, faire la balance entre le risque et l’intérêt de prendre de l’aspirine pour prévenir le cancer, comme on le fait pour les maladies cardiaques.

Ce qui vaut pour une prise chronique d’anti-inflammatoires a aussi été constaté lors d’une chirurgie contre le cancer. Il arrive qu’en post-opératoire, un cancer (une métastase) « flambe », en d'autres termes, que le patient rechute très vite. Peut-être parce que notre organisme, peu préparé à de lourdes chirurgies, voit ses défenses amoindries devant cette situation. La chirurgie, dont l’objectif était d’enlever une tumeur, favorise alors, paradoxalement, la recrudescence du cancer. Or, au lieu de faire le pompier pendant des années avec une prise chronique d’anti-inflammatoires, on se trouve devant une situation où il suffirait peut-être juste d’un verre d’eau pour éteindre l’allumette qui vient de prendre feu : une dose unique d’anti-inflammatoires.

Mes recherches ont en effet confirmé que ce genre de récidives rapide du cancer peut prendre sa source pendant la chirurgie. Aujourd’hui, on pense que ces patients pourraient être aidés par une prise unique d’anti-inflammatoires, même si on n’a pas encore assez de preuves pour systématiser ce traitement. Les études sont bien entamées ; on devrait avoir une réponse plus claire à un horizon de un an à trois ans. Aujourd’hui, on doit se contenter de l’observation de malades opérés il y a dix ans, ce qui nous a déjà permis de préciser la question et d’avancer des arguments suffisants pour développer cet axe de recherche. C’est plein d’espoir. Pour le patient, dont on peut réduire la souffrance à long terme, mais pour moi aussi comme anesthésiste : cette recherche va tout à fait dans le sens d’une anesthésie qui contribue à l’amélioration des résultats de la chirurgie et comme un service que l’on peut rendre au patient.

En novembre, vous donnerez une conférence dont le titre est « Faut-il craindre l'anesthésie ? »

Je me pencherai sur le développement de l’anesthésie au cours des cinquante dernières années pour montrer que l’anesthésie est devenue sûre et même très sûre. J’explique parfois au patient qu’il a pris plus de risques en prenant sa voiture pour venir à la consultation qu’en se laissant anesthésier ! Aujourd’hui, la sécurité est optimale, tant pour la vie que pour la qualité de l’anesthésie. Ce qui n’empêche qu’on puisse toujours progresser ; un des outils très médiatisé, par exemple, c’est la check list au bloc opératoire.

Ma conférence abordera aussi l’« après » : que peut faire l’anesthésiste pour améliorer la qualité de vie de son patient au-delà de l’opération, pour minimiser sa douleur et pour que sa revalidation soit plus rapide ? On a parlé de l’utilisation des anti-inflammatoires ou de certaines techniques antidouleur favorables à long terme ; il faut aussi être attentif à ce que certaines d’entre elles pourraient avoir un effet défavorable sur la revalidation à long terme, comme la morphine, qui peut à long terme accentuer la sensibilité à la douleur chez certains patients.

Mon message, c’est qu’à court terme, on peut dire que les techniques d’anesthésie ont atteint un niveau de sécurité remarquable (on parle d’un décès sur un million dû à l’anesthésie) mais qu’à moyen et à long terme, on doit continuer à identifier les problèmes dus à l’anesthésie, tout comme les impacts favorables de celle-ci sur la qualité de vie du patient après l’opération.

La conférence proposera une réflexion sur trois situations cliniques familières au grand public : le cas d’une chirurgie inguinale chez un nouveau-né et la crainte de ses parents que l’anesthésie n’affecte le fonctionnement et le développement de son cerveau ; une patiente opérée pour un cancer du sein avec, d’une part, l'espoir que l'anesthésie puisse réduire le risque de rechute et, d‘autre part, le problème des douleurs post-opératoires qui affectent 30 à 50 % des femmes jusqu’à cinq à dix ans après l’intervention ; enfin, la reconquête de l’autonomie pour une personne de 80 ans victime d’une fracture du col du fémur, où, là aussi, l'anesthésie de demain devra être une médecine « périopératoire », porteuse d'espoir de qualité de vie pour le patient.

Propos recueillis par François Kemp

Choix bibliographique

Si vous, ou un de vos proches, souffrez de douleur chronique :
Trousse à outils contre la douleur. [Online] www.paintoolkit.org/downloads/free/fr/PTK-FREE-FR.pdf

Si vous êtes une association de patients ou de professionnels :
The Belgian Pain Society [Online] www.belgianpainsociety.org
The Societal Impact of Pain eu-platform [Online] www.sip-platform.eu

Si vous êtes intéressé(e) par la recherche dans le domaine du cancer :
Patrice Forget. Une dose unique de kétorolac pendant la chirurgie pouurait éviter la récidive d’un cancer : une histoire trop simple ? Académie royale de Médecine de Belgique (2013) [Online] www.armb.be/index.php?id=2910

Si vous êtes intéressé(e) par la recherche dans le domaine de la douleur :
Ma douleur, cette souffrance devenue chronique. Institute of Neuroscience, Université catholique de Louvain (2015) [Online] www.youtube.com/watch?v=sY5Wf9jvGwc

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