Les Actualités / Stimuler l’intelligence collective : entretien avec Véronique Cabiaux

Stimuler l’intelligence collective : entretien avec Véronique Cabiaux

Un « look » d'étudiante et une douce ironie au bout des lèvres, la passion du dialogue contradictoire, pour débusquer le vrai et pour construire, Véronique Cabiaux dirige aujourd’hui l’Agence de Stimulation technologique wallonne, après un cursus honorum académique qui l’a menée jusqu’à la thèse d’agrégation. Elle le fait avec une belle intelligence des enjeux, avec détermination aussi, capable de bousculer les pesanteurs et les habitudes pour arrimer la Wallonie au TGV de l’innovation, toujours soucieuse d’allier l’efficace et l’humain.
Accueillie en mai dernier dans la Classe « Technologie et Société », elle n’y fait pas de la figuration. D’entrée de jeu, elle s’est impliquée dans la réflexion sur la problématique industrie-société et dans l’élaboration, avec huit collègues, d’un premier rapport, un « manifeste sur la désindustrialisation de l’Europe » et sur l’urgence de comprendre et de réagir à leur constat alarmant.


Véronique Cabiaux, votre enfance se passe entre Charleroi et le Zaïre dans un milieu intellectuel où apprendre, lire et se soucier de l’autre comptent.

En effet ! Je suis née à Charleroi en 1960 et après ma naissance, ma mère et moi partons rejoindre mon père, avocat au Congo, devenu Zaïre, où nous resterons jusqu’en 1966.

1960, c’est aussi l’année des grandes grèves en Wallonie et j’ai été sensibilisée très tôt par mes parents, dès mon enfance, aux réalités sociales qui se cachent derrière les revendications des travailleurs et aux droits humains comme celui d’avoir un travail ou un logement.

Après des études secondaires au Lycée de Gosselies, je m’embarque pour Bruxelles et l’ULB, une évidence familiale, et entame un premier cycle en chimie. Les Sciences ouvrent à la fois vers l’humain, vers l’infiniment grand et l’infiniment petit. La chimie me semblait offrir le tout !

Votre parcours va se faire dans la cohérence, nous allons le découvrir, et le premier fil conducteur concerne votre domaine de recherche, les protéines.

Les protéines m’intéressent depuis mon mémoire de licence sur le manteau de protéines du trypanosome, sous la direction des professurs Ruysschaert et Pays. Entrée au FNRS, je consacre mon doctorat à la toxine diphtérique et au changement de structures de cette protéine soluble qui utilise les mécanismes de la cellule pour la pénétrer. Je mène mes recherches à Bruxelles, toujours dans le laboratoire de Jean-Marie Ruysschaert, à Mons avec le professeur Falmagne et à l’Institut Pasteur à Paris pendant un an. Je défends ma thèse en 1987.

Vous partez ensuite aux États-Unis, toujours pour approfondir vos connaissances sur les protéines.

J’ai la chance de pouvoir faire un « postdoc » à la Harvard Medical School, à Boston et poursuis mes travaux sur la toxine diphtérique et sur la biologie cellulaire.

L’expérience est concluante côté « science » mais induit aussi des doutes, des questionnements qui vous obligent à prendre un peu de recul et à méditer sur le rôle du chercheur et la route à choisir pour le futur.

Oui, en quittant Harvard, je veux réfléchir, consciente de la logique de compétition (très forte), du cloisonnement et du peu d’échanges qui ont marqué ma période « américaine ».

Bien sûr, il y a aussi le choc de la nature, superbe et lumineuse. Je dois certainement à ce séjour postdoc d’avoir vécu cette complicité avec l’environnement qui m’a aidée à apprécier la beauté de la nature.

Je rentre en Europe, suis nommée chercheur qualifié au FNRS en 1995 et décide d’aller au-delà, en défendant une thèse d’agrégation en 1998. C’est une étape où on ne se bouscule pas au portillon. Ma thèse porte sur une série de toxines (anthrax, hélicobacter…) et sur le développement des méthodes d’analyse. Elle me permet d’accéder au statut de Maître de recherche au FNRS.

C’est l’époque de votre engagement dans la vie institutionnelle de l’université qui va vous permettre de prolonger et de concrétiser votre réflexion sur la recherche.

Après mon implication dans le Conseil facultaire de Sciences et dans le CA de l’université, me voilà choisie par le nouveau recteur de l’ULB, Pierre de Maret, en 2000, pour prendre en charge le vice-rectorat de la Recherche et de la Coopération au développement. J’aurai l’occasion de m’attacher à l’organisation des conditions de la recherche, un bon climat pour la recherche étant aussi important que la recherche elle-même ! D’autres grandes questions me préoccupent : la politique de recherche, l’avenir des sciences humaines, la notion d’évaluation et notamment le modèle anglais fondé sur un financement sur résultats.

Je défends la créativité et le soutien à la recherche fondamentale. D’autre part, je mets en place un comité de valorisation pour traiter des dossiers de brevets notamment, en rassemblant tous les services universitaires concernés.

Cette expérience de vice-recteur à l’ULB, suivie d’un travail de Chef de cabinet adjointe au Cabinet de la Présidence de la Région wallonne de 2004 à 2006, fut un parfait écolage pour me préparer à mes fonctions de directrice de l’AST.

Et toujours dans le souci de la cohérence par rapport à quelques idées-forces auxquelles vous tenez : l’importance d’évaluer, de transférer les connaissances, d’innover et de fédérer les acteurs.

Les objectifs de l’AST répondent à un constat dressé dans une étude de 2004 qui concluait à l’insuffisance des transferts de connaissances et de l’innovation dans les entreprises wallonnes et au cloisonnement entre sous-régions et à l’isolement des acteurs. Il s’agit donc de stimuler le développement territorial par l’innovation sans dupliquer ce qui existe déjà. Nous ne faisons donc pas de recherche, ni de contact direct avec les entreprises et nous n’avons pas opté pour le concept de guichet unique. Notre rôle est de susciter une dynamique pour que les acteurs travaillent ensemble, se partagent les dossiers selon leurs compétences propres et que se dégage une vision globale.

Quels sont vos axes d’intervention ?

Le premier axe concerne les efforts en faveur de l’innovation des entreprises avec un outil qui nous a valu un « egov Award » de meilleur projet régional, le portail www.innovons.be qui recense et promeut les compétences existantes (bases de données sur les unités de recherche du Conseil des Recteurs francophones, pôles de compétitivité et projets de recherche des entités publiques). C’est un instrument unique pour trouver des partenaires, des idées ou un financement. Nous cherchons les bons vecteurs pour susciter des « communautés de travail » et créer un espace pour générer de la créativité, le portail en est un !

Notre second souci est la professionnalisation pour se connaître, savoir ce que font les autres et favoriser un esprit réseau. Nous entendons définir précisément les professions du secteur et dresser une matrice de compétences spécifiques à chaque métier, en collaboration avec les valorisateurs universitaires et les conseillers technologiques.

Ce réseau d’intermédiation pour être efficace doit reposer sur un pilotage par évaluation. En dialogue avec les acteurs de terrain, nous avons circonscrit 15 indicateurs appelés à mesurer l’efficacité des opérateurs individuels et de l’effet réseau. Le pilotage va pouvoir se fonder sur différents niveaux d’agrégation de données (généraux, sectoriels et européens).

Enfin le quatrième axe qui conditionne la réussite de tous les autres est la confiance, entre toutes les entités et tous les services, pour atteindre à l’intelligence collective. Nos outils et nos actions concourent à faciliter les rencontres et une meilleure connaissance mutuelle, meilleure manière de forger un sentiment de confiance.

Nous avons également mis en œuvre des expériences pilotes qui rassemblent l’ensemble des acteurs de terrain autour de projets d’entreprises afin d’offrir à celles-ci un service intégré et cohérent.

Des réalisations à épingler tout particulièrement ?

Les chèques technologiques connaissent un beau succès. Ils permettent à des entreprises qui n’ont pas la pratique de l’innovation de profiter de prestations de centres de recherche agréés. La procédure est simple, sans examen de dossier, l’évaluation se faisant ex-post. Le chèque, financé à 45% par la Région wallonne, à 30 % par le Fonds européen de développement régional et à 25% par l’entreprise est plafonné à 20000 euros. Cette formule permet à de petites entreprises de venir au monde de la technologie et induit subtilement un autre mode de penser : partir de ses besoins et inclure l’innovation d’emblée dans la réflexion sur la production et la commercialisation.
Le projet Erasme pour intermédiateurs est une belle opportunité pour faciliter la connaissance mutuelle en permettant à un opérateur actif dans un secteur de s’immerger temporairement dans la réalité professionnelle d’un collègue d’une autre famille d’intermédiaires
Nous travaillons avec les pôles de compétitivité à un renforcement des collaborations et notamment à l’organisation d’événements communs ou la publication de brochures de présentation groupée. On vient de le faire dans le cadre du pôle Skywin (aéronautique et spatial) avec un seul outil de promotion reprenant les compétences des trois types d’acteurs concernés.

Cette double expérience – académique et managériale – et votre vision globale du monde de la recherche, c’est du bon grain à moudre pour être un membre actif et écouté de la Classe « Technologie et Société » à l’Académie, n’est-ce pas ?

J’avoue m’y sentir comme un poisson dans l’eau. L’interface Science/Société m’a toujours intéressé, les questions concernant l’humain, l’éthique en particulier. Cette Classe ouvre de nouveaux liens entre des membres qui ont des points de vue très différents. Le « Manifeste » sur la désindustrialisation élaboré pour la Présidence belge de l’UE est un bel exemple de nos objectifs : arriver à dégager des pistes concrètes, simplifier l’accès à la connaissance pour les non-spécialistes. En l’occurrence, il s’agissait de proposer un discours qui ne soit pas celui des lobbyistes au sens commercial. C’est un texte engagé et qui a le mérite d’avoir mis tous les membres de la Classe d’accord sur quelques grands principes.

Des projets pour demain ?

Avec l’AST, les défis sont colossaux et je m’y tiens. Idem à l’Académie où il faut poursuivre.

Je viens de m’investir dans une nouvelle discipline, le neuro-management qui vise à mieux concilier les structures mentales (la bio systémique, le potentiel niché dans ce qu’on a envie de faire) et le mode de fonctionnement des organisations.

Je suis toujours taraudée par l’alliance de l’efficacité et de l’épanouissement, et depuis un voyage que je viens de faire au Japon, de plus en plus par la beauté. Découvrir un autre monde, une autre approche du vivre ensemble et en soi, c’est aussi une façon de se questionner sur ce qu’on fait !

Maud Sorède, décembre 2010.

Zoom

 

Top