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Cancer et diagnostic. Doutes et certitudes. Entretien avec Isabelle Salmon

Isabelle Salmon, professeur ordinaire à l’Université libre de Bruxelles, nous reçoit à l’Hôpital Érasme, dans son bureau, au Service d’Anatomie Pathologique dont elle a été nommée chef de service en 1999, à 39 ans ! Il ne faut pas bien longtemps à ses visiteurs, qui la voient arpenter l’espace à grandes enjambées et embraser ses propos par sa fougue et la vivacité de son intelligence, pour se rendre compte de sa détermination. Battante, stakhanoviste, fière de son indépendance, elle veut et sait construire sans se prendre au jeu du pouvoir et de l’arrogance. Pas cheftaine ou va-t-en guerre pour autant, mais une femme habitée par la passion de la recherche, toute de grâce, d’humour et de simplicité.

Auteur de plus de deux cents articles scientifiques dans des revues à comités de lecture, Isabelle Salmon préside depuis 2008 la « Belgian Week of Pathology » et la Société belge d’Anatomie pathologique. Elle représente notre pays au Bureau de la Division britannique de l’Académie internationale de pathologie. En Belgique, le Ministère de la Santé publique a fait appel à son expertise notamment pour participer à l’élaboration de textes légaux, sur l’utilisation de matériel humain à des fins scientifiques et médicales et sur l’agrément des laboratoires d’anatomie pathologique.

Membre de l’Académie royale de médecine, elle sera l’invitée du Collège Belgique, en octobre prochain, pour une leçon intitulée « Le diagnostic anatomo-pathologique du cancer : doutes et certitudes ».

Isabelle Salmon, avoir évolué dans un milieu familial « mixte » vous le considérez, aujourd’hui, avec le recul, comme une source d’équilibre, de bonheur, une tonique école de vie.


Oui, maman était dans la mode balnéaire et catholique, mon père athée et versé dans les applications informatiques et les bases de données. J’ai fait mes classes primaires aux « Filles de la Sagesse », mes études secondaires au Lycée Émile Max ! Mon enfance a baigné dans un climat d’ouverture et le goût du travail.

Je pense que la personnalité qui m’a le plus marquée dans l’univers familial est ma grand-mère maternelle, maîtresse femme à la tête d’une petite entreprise agricole qu’elle gouvernait avec bon sens, diplomatie, une finesse politique et une capacité de gestion incroyables.

Je dessinais bien et j’envisageais de faire les Beaux-Arts. Mon père me faisait confiance. Il m’a élevée selon certains préceptes ; ne jamais se plaindre, avancer et construire, préserver son indépendance. C’est lui qui m’a conseillé de faire la médecine. Je m’y suis engagée avec l’intention de bifurquer vers la biologie. Au bout de ma première année de candidature, j’étais convaincue : je resterais en médecine, désireuse de faire de la recherche sur la cellule !

Savoir ce qu’on veut et agir pour atteindre ses objectifs est un modèle comportemental que vous faites vôtre, dès votre adolescence et qui vous inspire votre vie durant.

En effet et pour citer un exemple qui me vient à l’esprit : je n’étais pas une bonne élève en mathématiques dans le secondaire inférieur. Rien de définitif, il suffit de prendre le taureau par les cornes ! Portée par le soutien de mon professeur Madame Leys, je réussis à me hisser en tête de classe, dans cette branche, pendant les trois dernières années d’humanités.

À l’université, je découvre, en deuxième candidature, le cours d’histologie du professeur Jean-Lambert Pasteels. Je n’hésite pas à lui faire part de mon intérêt pour cette matière, que je concrétise en faisant du travail de laboratoire dans son service, informellement en poursuivant mes études de médecine. Je ferai ma thèse sous sa direction. Un peu plus tard, c’est le cours d’anatomo-pathologie du professeur Dustin, autre influence déterminante sur mon parcours, qui provoquera une véritable « révélation », celle du métier que je veux faire !

Je voulais tout connaître, j’étais du genre « bosseuse et studieuse », caractéristique qui m’a permis de faire des grades d’autant que ma volonté de ne pas décevoir était elle aussi très vive. Me voilà docteur en Médecine en 1985, décidée à entamer une spécialisation en anatomo-pathologie. Je ferai mes premiers pas dans ce domaine, à l’Hôpital Érasme, dans le service du professeur Jacqueline Flament. Comme la recherche me manquait, je décide de postuler une bourse de la Fondation Érasme en 1989-1990. Celle-ci me permet de concilier clinique et recherche. J’obtiens, en 1991, ma reconnaissance de médecin spécialiste en anatomo-pathologie.

C’est alors que se produit une nouvelle rencontre-clé qui va bouleverser le scénario originel !

Oui, je suis consciente de l’importance des relations qu’on noue dans la vie et dans la vie professionnelle, des événements forts, des personnalités visionnaires peuvent modifier la trajectoire, vous aider à voir clair, à trouver votre « niche ». C’est ce qui va m’arriver avec les professeurs Jacques Brotchi et Pierre Rocmans. Pierre Rocmans, chirurgien, m’a proposé de développer une clinique de dépistage de cancer thyroïdien. Unique à l’époque cette technique peu invasive a conduit aujourd’hui à une clinique intégrée de radio-cytologie pour le diagnostic rapide des nodules thyroïdiens et des adénopathies. Le constat actuel est éclairant : le registre du cancer atteste qu’ Érasme opère le plus grand nombre de cancers thyroïdiens en Belgique. Le mérite en revient aux techniques de détection. Quelques années plus tard en 1988, Jacques Brotchi , neurochirurgien visionnaire voulait collaborer avec un neuropathologiste qui connaisse les dernières avancées technologiques, les classifications et puisse poser un diagnostic sur base de prélèvements stéréotaxiques. Il me propose de me lancer dans cette nouvelle voie et de suivre une formation aux États-Unis. J ’accepte sur le champ, on n’atermoie pas devant de tels défis !

Le défi de se frotter à de nouvelles techniques, de poursuivre une recherche de pointe et toujours la force puisée dans le soutien et la confiance de quelques personnes-clés !

Après quelques mois à la clinique Sainte-Anne à Paris, j’entame en 1993, une série de séjours qui se termineront en 1996, à l’Université de Virginie, dans le Service de Neuropathologie dirigé par le professeur Scott Vandenberg et avant lui par un Belge de renommée internationale Lucien Rubinstein. Un accueil qui ne sera pas de pure forme. Cette chance qui m’est donnée d’« apprendre » la neuropathologie, je la dois à mes hôtes américains et en particulier au Dr. Beatrice Lopez. Je me familiarise à la stéréotaxie, une technique de neurochirurgie visant à réaliser des biopsies de tumeurs cérébrales de manière très précise. Les repères sont obtenus par Ct-Scan ou RMN et la biopsie est réalisée crâne fermé. Cette technique permet de faire le diagnostic de tumeurs cérébrales situées dans des zones inopérables. Avec la stéréotaxie, l’investigation est possible et permet de procéder par prélèvements étagés de manière à offrir aux patients tous les éléments diagnostiques nécessaires à sa prise en charge thérapeutique. Tout ceci requiert une expertise anatomo-pathologique particulière que j’ai pu découvrir en Virginie. J’ai été également été séduite par l’approche anglo-saxonne du métier. Rentrée à Bruxelles, j’ai gardé des collaborations avec l’équipe de Vandenberg. Grâce à un système de télépathologie, financé par le Fonds Yvonne Boël, nous avons échangé des images, des lames de biopsie bien avant les flux internet.

Le diagnostic en cancérologie est donc votre niche scientifique depuis le début des années 90.

En 1993, je défends ma thèse d’agrégation de l’enseignement supérieur sur la recherche de bio-marqueurs, diagnostiques et pronostiques des tumeurs de la glande thyroïde et du système nerveux central. Mes recherches s’inscrivent dans le souci constant de trouver des outils nouveaux, au-delà des solutions classiques, pour améliorer le diagnostic, surtout des tumeurs cérébrales et thyroïdiennes. Notre service a pu bénéficier de financements réguliers du Fonds Yvonne Boël et de la Fondation Érasme qui nous a valu de mener des activités scientifiques et de disposer des outils de pointe et des prototypes dans le domaine des bio-marqueurs.

C’est une recherche appliquée et qui fait appel à plusieurs approches. Car contrairement à ce qu’on croit dans le grand public, la différence entre tumeur bénigne ou maligne est loin d’être maîtrisée à 100 %. Les frontières peuvent être floues, il y a des cas dans le gris. De plus, « malin » ne veut pas nécessairement dire le pire, il y a cancer et cancer. Il s’agit donc à l’aide de bio-marqueurs de préciser le diagnostic des cancers et d’évaluer leur agressivité.

Pour les définir, on va confronter l’aspect histologique et ce que nous révèlent l’ADN et le génome. En cas de cancer, le génome est affecté et cette maladie se décline en mutations, translocations ou anomalies génétiques. On peut avoir des bio-marqueurs qui, soit, donnent des indications au niveau du gène, soit interviennent au niveau de l’ARN messager (les ARNm sont des copies simplifiées de gènes utilisées comme supports intermédiaires pour fabriquer les protéines), soit au niveau de la protéine elle-même. L’anatomo-pathologie développe des outils pour les trois niveaux mais le meilleur bio-marqueur s’avère souvent être la protéine en ce qu’elle est l’acteur du processus. Nous disposons notamment d’une batterie d’anticorps pour reconnaître ces protéines spécifiques.

Ce sera l’objet de ma leçon au Collège Belgique : le diagnostic anatomo-pathologique du cancer ou vingt ans de recherche sur les bio-marqueurs soutenue avec intérêt et dynamisme par la Fondation Yvonne Boël. Une belle opportunité pour moi de remercier la famille Boël pour leur support indéfectible.

Chercheur « pur jus », vous n’êtes point du genre à vivre dans l’isolement de la tour d’ivoire. Vous acceptez des responsabilités institutionnelles et politiques.

Oui le premier défi de ce type, je le rencontre à 39 ans en devenant chef de service. Puis, l’année passée, dans le cadre de la réorganisation de l’hôpital Érasme en pôles regroupant plusieurs services. J’ai accepté de prendre la coordination du pôle « radiologie, médecine nucléaire et anatomopathologie ». On l’aura compris, c’est une fonction qui demande énergie et volonté d’entreprendre, dans un contexte lui-même très mobilisateur. Le changement, quelle belle école !

Avec mes heures de cours, de travaux pratiques et des séances d’anatomo-pathologie cliniques – et le dialogue magnifique avec les étudiants – pas de risques de rester dans sa bulle, une autre source d’enseignement personnel ! Très certainement une des activités que je préfère.

J’ai été beaucoup sollicitée également au niveau national, dans le cadre du Ministère de la Santé, notamment, pour participer, en 2006-2007, à l’élaboration d’un projet d’Arrêté royal sur l’agrément des laboratoires d’anatomo-pathologie et en 2007-2008, à la préparation des textes légaux sur l’utilisation de tissus humains à des fins médicales et scientifiques et notamment sur la question des bio-banques. J’ai cumulé, dans les dix dernières années, beaucoup de présidences en même temps, de sociétés savantes, d’instances d’avis, de commissions et des travaux d’experts auprès de firmes pharmaceutiques, de responsabilités pédagogiques y compris en coopération au développement, ceci s’ajoutant à un rythme de publications des plus soutenus. Bref, dans le microcosme des 300 pathologistes en Belgique, il faut retrousser ses manches sans hésitation, pour contribuer à la défense du métier et des lieux de qualité. C’est aussi la voie obligée pour être reconnue par ses pairs, ici et à l’étranger.

Maud Sorède, juin 2011.

Pour en savoir plus….
Collège Belgique, Bruxelles, Palais des Académies, 13 octobre 2011 à 18 h.
« Le diagnostic anatomo-pathologique du cancer : doutes et certitudes. » par Isabelle Salmon, coordinateur et responsable académique.
À l'issue du cours, le Fonds Yvonne Boël, qui a soutenu le développement des recherches illustrant cette leçon, invitera les participants à un verre de l'amitié.


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