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D’Hermès à Euterpe. L’itinéraire débridé d’un économiste mélomane. Rencontre avec le Professeur Michel Hambersin

Ni totalement académique, ni tout à fait financier, un peu, beaucoup, passionnément mélomane et critique musical, Michel Hambersin n’a jamais voulu choisir entre ses passions et ses talents pour leur laisser libres cours, tout au long de son parcours professionnel, dans une coexistence jubilatoire.

Avec une double formation (Droit et Économie) et le plaisir d’écrire, il a mené de front ses trois métiers, se nourrissant les uns aux autres, avec la même rigueur, le même professionnalisme et un dynamisme peu commun. Expert et haut cadre dans le milieu bancaire, professeur à la Solvay Brussels School for Economics and Management, Michel Hambersin s’est beaucoup amusé à décloisonner les disciplines, les mondes et les modes de penser, à revenir aux sources, la culture, la connaissance et le plaisir de transmettre. À brouiller les cartes aussi et à se jouer des certitudes identitaires, à la manière de Pessoa et de ses hétéronymes. Rencontre avec Michel Hambersin, alias Serge Martin, loin des sentiers battus et des faux-semblants de la culture « people ». Il donnera les 25 et 26 mai prochain deux leçons au Collège Belgique, à Bruxelles, sur la mise en scène d’opéra aujourd’hui.

Michel Hambersin, « déraciné » de Charleroi à Bruxelles, votre enfance solitaire vous conduit à la musique. Les grandes lignes de votre destinée sont tracées, dès l’adolescence.

Mon père, horticulteur à Ransart, doit abandonner son entreprise pour des raisons de santé. Mes parents reprennent alors un commerce de fleurs, dans le quartier Saint-Antoine à Etterbeek. J’ai onze ans et je dois me faire à cette nouvelle vie, à l’apprentissage rapide du néerlandais à l’école et au « brusselaire » que je découvre avec mes nouveaux condisciples. Je suis confronté à l’existence assez solitaire des enfants de commerçants et dans une ville où je n’ai pas encore eu le temps de me faire des amis. La radio sera ma compagne et c’est par elle que je découvre la musique classique et mes premiers extraits de concerts. On ne souligne pas assez le rôle éducatif du premier programme, qui touche tous les publics.

Durant mes études secondaires, en section latin-grec, je décide de faire le droit mais avec l’idée de rejoindre le secteur des services. J’étudie donc le droit et les sciences économiques, avec un an de décalage entre les deux formations.

Très vite, vous êtes happé par la finance mais en gardant des liens avec le monde universitaire.

Oui, je suis engagé comme assistant auditeur chez Arthur Andersen dès la fin des mes études de droit. Je terminerai mon mémoire de sciences économiques durant ma première année de travail, en 1972. Pendant mon service militaire, l’ULB me propose un mandat de recherche à l’Institut d’Études européennes (IEE) pour étudier, en économie de la concurrence, la question des joint ventures et de leur compatibilité avec le Traité de l’Union. Je quitte l’IEE au bout d’un an pour devenir conseiller économique à la Banque européenne de crédit (BEC), banque consortiale de l’EBIC, premier grand club bancaire visant à vérifier la faisabilité d’un rapprochement vers une banque européenne privée. J’y resterai de 1974 à 1983, pour faire de l’analyse du marché des eurocrédits et du risque pays. Je collabore à l’époque aux travaux de la Commission des affaires internationales de la Chambre de Commerce Internationale à Paris et rédige le rapport de base du Colloque de Tours de la FEDUCI sur les euro-crédits.

En 1983, j’entre à la Générale de Banque dans le secteur des crédits internationaux. Je gère d’abord les crédits aux Banques et aux États, y compris la question de la crise de l’endettement des pays en développement, puis tous les risques internationaux de la banque. En 1992, je prends en charge une cellule de revalidation de sociétés qui ne vont pas bien et en en 1998, je prends la direction d’un secteur « corporate ».

En 1983, je suis devenu membre du comité de rédaction de la Revue de la banque et reprends aussi, à partir de 1988, le chemin de l’ULB comme professeur à la faculté de sciences économiques devenue la « Solvay Brussels School of Economics and Management » où j’enseigne toujours.

Votre atout pour l’enseignement c’est précisément d’apporter un éclairage concret à des études de plus en plus théoriques.

Je donne un cours sur les Finances de l’entreprise et mon objectif est de fournir aux étudiants des outils pour faire le diagnostic de l’état d’une société et sélectionner les produits aptes à résoudre leurs problèmes. Je procède depuis des années par études de cas. Pour le cours d’analyse des états financiers, que je donne avec le Professeur Khrouz, les étudiants doivent travailler en équipe de quatre et faire réussir le groupe, utiliser des données dans une DB informatique et surtout d’arriver à formuler des avis.

La banque, l’université et… la musique. Nous n’avons pas encore abordé cet élément – et pas le moindre – de la triade hambersienne.

Ma vie de mélomane a commencé vers 1960. Je pillais la Discothèque nationale et connaissais toutes les nouvelles éditions.

L’envie d’écrire est venue un peu plus tard. À la BEC, je travaille en anglais et lorsque je dois présenter au deuxième Congrès des Économistes belges de langue française un exposé sur le financement de la crise pétrolière de 1973 et les eurocrédits, je prends conscience soudainement que je n’écris plus dans ma langue maternelle avec la même aisance !

Le remède sera de faire de la critique musicale, que j’aborde dans un premier temps avec la critique de disques. À 29 ans, je collabore à la « Revue des Disques ». À la demande de son directeur, qui me propose de reprendre les fonctions d’éditeur en chef, je fais une analyse de la situation et me rend vite compte que la revue n’est pas viable dans la seule Belgique. Il faudrait fusionner avec un magazine français. Or « Harmonie » est occupé à renaître de ses cendres : Harry Halbreich me présente à sa rédactrice-en-chef, Edith Walter, et je négocie avec l’éditeur Belfond la fusion des équipes française et belge tout en assurant un espace belge dans la nouvelle mouture d’« Harmonie ». La revue est ensuite vendue aux éditions Mondiales qui venaient de racheter « Diapason ». C’est sous ce titre que sortira le produit né de la fusion des deux revues et j’y collaborerai jusqu’en 1992.

« Le Soir » qui doit faire face au décès de Fernand Leclercq veut m’engager à mi-temps, ce qui est impossible vu mes fonctions à la banque et à l’université. Finalement, après un an, le journal opte pour un trio, ce qui signifie, pour moi, un tiers temps plus conciliable avec mes autres « vies ».

Si à « Diapason », ma spécialité concernait les opéras belges, La Monnaie et l’Opéra royal de Wallonie à Liège surtout, et le Festival international d’Aix, au « Soir » je dois tout couvrir, en tendant vers un juste équilibre entre des articles signalant un événement avec des interprètes exceptionnels pour attirer le public et de la critique musicale proprement dite où l’on décortique ce qui a été fait hic et nunc, dans une approche comparatiste et critique.

Même si, comme tout le monde, je dois rester vigilant pour défendre certains sujets plus complexes, je m’en voudrais de ne pas mettre en exergue la très bonne santé de la presse musicale belge francophone qui se porte mieux que ses consœurs française ou flamande. Les suppléments hebdomadaires et notamment le nouveau « MAD » sont des supports exceptionnels.

Des idées sur le rôle et le sens de la culture dans l’éducation et le développement humain et sociétal, vous n’en manquez pas et elles décoiffent ! De quoi vous être fait repérer par l’Académie pour alimenter ses réflexions au sein de la Classe « Technologie et Société ».

Des études scientifiques ont démontré que ceux qui ont de la musique avant l’école primaire présentent des facilités pour le développement d’un esprit scientifique. Je vais donc m’impliquer, avec enthousiasme, dans un groupe de travail sur l’éducation. Les questions liées à la relation entre culture et démocratie, à la place de l’éducation musicale dans le parcours scolaire général, et plus généralement de la culture dans le transfert des valeurs m’interpellent depuis des années. Je remercie Albert Goldbeter, Robert Wangermée et André Allard de la confiance témoignée en m’ayant parrainé à l’Académie.

Fin mai, vous serez l’hôte du Collège Belgique pour un cours, en deux leçons, sur la mise en scène d’opéra aujourd’hui ?

Je voulais terminer ma présidence de l’Union de la presse musicale belge en faisant quelque chose sur le rôle de la Monnaie. Mon cours au Collège Belgique s’inscrit dans un projet qui lie l’Académie royale et les « Amis de la Monnaie » et dont la touche finale se fera, à la Monnaie, avec un mini-colloque d’une journée faisant appel à des critiques anglais, français et allemands, un sociologue de la musique et des metteurs en scène. Ce symposium permettra à tous les publics de poser des questions et de s’exprimer.

La première leçon, le 25 mai, constitue un aperçu général de la mise en scène d’opéra avec une analyse des principales évolutions au XXe siècle.

La mise en scène n’était pas un acquis dans les années 50/60. Historiquement, l’opéra a été successivement dominé par les chanteurs, puis par les chefs d’orchestre, avant de connaître la prédominance des metteurs en scène. On ne porte pas le même regard sur l’opéra dans tous les pays et à travers le temps.

À partir des années 65/70, le concept de dramaturgie s’impose, fonction qui répond au souci d’aider le metteur en scène à « penser ». Quelles sont les différentes manières dont une œuvre du passé peut parler à un public d’aujourd’hui ? Le dramaturge est là pour définir la bonne approche, il fait fonction de « facilitator ». Très connue en Allemagne et dans les pays de l’Est, c’est Gérard Mortier qui introduit la fonction à la Monnaie. De là elle gagnera tout l’opéra français.

Le concept de dramaturgie atteint son stade ultime dans le « Regietheater », en Allemagne. Le metteur en scène circonscrit son projet, sa vision et tout ce qui n’y cadre pas doit être adapté, sans respect de l’œuvre originelle du compositeur ou du librettiste ! Il outrepasse alors son rôle en confondant l’outil et l’objectif.

J’évoquerai aussi les modifications dans le décor, depuis les décors abstraits du Kroll Theater de Berlin à l’époque du Bauhaus (sous la direction d’Otto Klemperer) jusqu’au point de rupture auquel on assiste de nos jours. Le décor prend une importance grandissante jusqu’à devenir la contrainte dans un spectacle. Nous avons pourtant les moyens techniques aujourd’hui autour de l’image pour évoluer et refaire de l’opéra une fête des yeux. C’est le retour des plasticiens à l’opéra, l’intégration du travail de chorégraphes, de vidéastes. On pousse la recherche au plus loin pour atteindre une nouvelle visibilité.

Cette réflexion trouve ses racines dans certains des livres que j’ai écrits. Ma participation au livre sur Philippe Boesmans m’a permis de côtoyer de très près le phénomène de la création, tout comme mon histoire du festival de musique contemporaine Ars Musica, écrite à un moment où je n’imaginais absolument pas que j’en deviendrais plus tard le Président. Dans mon livre sur les années Grinda à l’Opéra de Wallonie, j’ai aimé mettre en lumière tous les métiers liés au spectacle, les costumiers, les coiffeurs, les menuisiers et ferronniers, bref une fourmilière de 450 personnes. Avec mes biographies de Gérard Mortier et de Marc Minkowski, j’ai pu jeter sur l’opéra et sa mise en scène l’œil passionné du mélomane mais aussi le regard affuté du critique.

La deuxième leçon sera consacrée, en compagnie de trois compositeurs (Philippe Boesmans, Benoît Mernier et Kris Defoort), à l’examen de leur travail avec le metteur en scène.

Maud Sorède, mars 2011.

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