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Entre recherche et transmission, entre images et équations, le bonheur d'un astrophysicien. Entretien avec Rodrigo Alvarez

« Cette obscure clarté qui tombe des étoiles », écrivait Corneille. Il est des hommes heureux que cette lueur éclaire assez pour y lire plus loin, dans le passé du monde comme dans son avenir, que le commun des mortels et dont, au contraire des marchands d'illusion, le rêve est de partager cette histoire en toute lumière. M. Rodrigo Alvarez, astrophysicien et directeur du Planétarium de Bruxelles, est de ceux-là. Né en 1971 à Viňa del Mar, au Chili, M. Rodrigo Alvarez est de nationalité française et a suivi un parcours classiquement français : élève du Lycée Montaigne à Bordeaux, il obtient un baccalauréat en Mathématiques-Physique, fait deux années de mathématiques spéciales et supérieures dans le même lycée avant de décrocher à l'Université de Paris VII successivement la licence, la maîtrise et un magistère de Physique. Suivront le diplôme d'Études approfondies en « Astrophysique et Techniques spatiales », toujours à l'Université de Paris VII et à l'Observatoire de Meudon, et une thèse de doctorat de Paris VII obtenu au GRAAL (le Groupe de recherche en astronomie et astrophysique du Languedoc, Université de Montpellier II). Dans le cadre d'une bourse Marie Curie, il poursuivra par un post-doctorat effectué d'abord à Strasbourg puis à l'Université libre de Bruxelles en septembre 1998. Depuis le 1er octobre 2000, Monsieur Alvarez est le directeur du Planétarium de Bruxelles. Membre de l'Union astronomique internationale, il est aussi membre du Comité national belge pour l'astronomie et professeur invité au Collège Belgique de l'Académie royale de Belgique.

C'est dans ce cadre du Collège Belgique que Monsieur Alvarez tiendra une conférence-leçon le 24 octobre 2012, à Namur, sur « L'ESO, 50 ans de découvertes astronomiques ». J'ai pu le rencontrer dans « son » Planétarium bruxellois, superbe machine à rêver aux étoiles sans perdre la raison, à deux pas de l'Atomium, cet autre symbole populaire de la maîtrise scientifique et du progrès des connaissances techniques.

Monsieur Alvarez, vous avez consacré une bonne partie de vos travaux de recherche aux étoiles « Mira », ainsi nommées en référence à la première d'entre elles, découverte à la fin du XVIe siècle et dont le comportement particulier de l'éclat est à l'origine du nom (« la merveilleuse »). Pouvez-vous nous en dire davantage sur ces « phares » de l'univers, comme certains les appellent, et sur votre intérêt pour elles ?

Ce sont des étoiles qui, en fin de vie, sont arrivées au stade de géantes rouges, instables, pulsantes... Dans la mesure où des étoiles couvrant une large gamme de masses initiales vont tôt ou tard passer par cette phase Mira, nous nous trouvons devant une population très étendue, ce qui est intéressant pour comprendre la Galaxie. Ces étoiles Mira sont de bons traceurs de l'évolution galactique, outre le fait d'être de bons indicateurs de distance (même si, sur ce point, elles sont peut-être moins utiles que les Céphéides, autre type d'étoiles variables). Ce qui est intéressant avec les étoiles Mira, c'est qu'elles représentent une phase de l'évolution stellaire particulièrement riche en nucléosynthèse d'éléments chimiques, en production de noyaux atomiques. Cette phase dite des « géantes rouges asymptotiques » participe ainsi à l'enrichissement de la matière interstellaire (et ceci de manière beaucoup plus calme que pour les supernovae).

Vous travaillez désormais au Planétarium, est-ce à dire que vous délaissez la recherche pour vous consacrer davantage à la vulgarisation, la promotion des sciences, l'éducation ?

Oui, même si je reste un passionné d'astrophysique. Le problème, et c'est valable pour toutes les sciences contemporaines, c'est que l'immense production de savoir en science exige du chercheur une spécialisation extrême et confine la recherche à des micro-domaines. Comme j'ai aussi une passion pour la transmission et l'éducation, je suis très heureux de pouvoir développer ici cet aspect plus général et plus pédagogique. Le magnifique instrument didactique qu'est le Planétarium (avec sa coupole de 840 m² !) fonctionne bien : les excursions scolaires représentent environ les deux tiers de nos visiteurs. Il 'agit bien sûr d'abord d'apporter une information, exacte et précise, parfois même spectaculaire, sur le ciel, l'univers etc., mais aussi d'apprendre à distinguer le réel et l'apparent, par exemple. C'est un outil qui peut aider à penser...

La scission entre culture et science semble, malgré les succès pratiques et les progrès techniques accumulés au cours du XXe siècle, s'aggraver surtout depuis cet élargissement du concept de réalité qu'ont apporté la théorie de la relativité et la mécanique quantique. Pourtant, on sent bien aujourd'hui le besoin de les réconcilier... de réduire cette fracture entre les sciences et la pensée commune.

Et cela se fera sans doute par l'éducation, une fois encore. D'un côté on constate cette inquiétante désaffection envers les études scientifiques, de l'autre on achève d'enlever à ceux qui transmettent le savoir le peu d'aura qui leur restait. Je pense aux instituteurs surtout. Voilà des gens qui, il y a quelques décennies, personnifiaient littéralement le savoir et bénéficiaient d'un respect social élevé. Aujourd'hui on en est loin. Il faut revaloriser cet extraordinaire travail d'éveilleur des intelligences, il faut « remettre l'instituteur au milieu du village ۛ». Les enfants sont naturellement curieux et nous avons le devoir de répondre à cette curiosité ou au moins d'aider ceux qui, de par leur profession, en sont chargés. Les aider, ce n'est pas seulement leur redonner place et respect dans la société, c'est aussi améliorer leur formation, ce qu'ambitionne, sur ce terrain de l'astronomie, une institution comme le Planétarium. Nous organisons des formations pour enseignants, concevons du matériel pédagogique. Quelque 800 enseignants participent à ces formations chaque année et nous avons le plaisir de voir l'effet domino que cela représente, avec des retours sous forme de travaux d'élèves, d'expositions dans les écoles etc. Je dois souligner aussi le rôle de l'ESERO ou European Space Education Resource Office qui est un projet de l'Agence Spatiale Européenne (ESA) mis en œuvre en collaboration avec la Politique Scientifique Fédérale. ESERO a pour vocation de soutenir la communauté éducative qui souhaite par le biais du spatial amener les jeunes aux sciences et aux techniques. Comme le bureau ESERO veut être un point central d'information pour l'apprentissage des questions liées à l'espace, où l'on peut trouver des conseils, du matériel éducatif et des formations, c'est tout naturellement ici, au Planétarium, que se trouve son point de contact.

N'y a-t-il pas un danger dans la vulgarisation, celui de la baisse des exigences par exemple ?

D'abord cela est très relatif. On a fait d'immenses progrès dans tous les domaines scientifiques mais aussi dans le niveau de connaissances du plus grand nombre, ne l'oublions pas. Cela étant, il faut aussi travailler à une meilleure communication. Nous sommes désormais loin de cette époque où les chercheurs étaient reclus dans leur tour d'ivoire. Ne fût-ce que par la nécessité d'obtenir des budgets pour sa recherche, le scientifique sait bien qu'il vit dans un monde dominé par l'intérêt marchand et le souci électoral. Il faut amener les décideurs à s'intéresser à la recherche, ce qui n'est pas trop difficile quand il s'agit de recherche appliquée mais plus ardu quand on parle de recherche fondamentale. In fine, c'est l'intérêt public qui compte et il est indispensable de sensibiliser ce public, pas nécessairement assez informé des enjeux. C'est pourquoi, à côté d'une revalorisation des « transmetteurs de savoir » dont je parlais, et d'abord des instituteurs, il faut mieux communiquer sur les sciences et l'enjeu qu'elles recèlent.

Votre conférence, ce 24 octobre au Palais Provincial de Namur, portera donc sur l'ESO. L'ESO et l'ESA sont deux choses bien distinctes...

Oui et il ne faut pas les confondre. L'ESA, c'est l'agence spatiale européenne. L'ESO, c'est l'observatoire européen austral. Certes il s'agit d'institutions communes à un certain nombre d'états européens, en général identiques pour les deux institutions, mais l'ESO (qui compte 14 membres européens et le Brésil) est l'acteur principal de l'astronomie observationnelle européenne. Les observatoires ont été installés dans le désert d'Atacama au Chili, où les conditions sont exceptionnellement favorables à l'observation astronomique : qualité de l'air, absence de pollution lumineuse... ce qui permet d'observer des étoiles et galaxies en limitant au mieux les perturbations atmosphériques. On trouve des radiotélescopes et des télescopes optiques. Sur le premier site, à La Silla, il s'agit de télescopes de tailles intermédiaires qui traquent, entre autres, les exoplanètes. À côté des nombreux télescopes « nationaux », l'ESO déploie les trois plus grands depuis les années 70 et 80. Sont venus ensuite les télescopes du VLT (Very Large Telescope, ensemble de 4 télescopes principaux et 4 auxiliaires), installés au Cerro Paranal, toujours dans l'Atacama. Ce VLT est la référence mondiale dans l'étude du spectre visible et infrarouge de la lumière. Ce site est aussi dédié aux grands relevés de l'univers. Un troisième site de ce désert, sur le plateau de Chajnantor (5000 mètres d'altitude !) accueille le télescope submillimétrique APEX ainsi que, depuis peu, le gigantesque réseau d'antennes submillimétriques de 12 mètres : l'ALMA (pour Atacama Large Millimeter Array), qui est un remarquable interféromètre radiotélescopique dédié à l'étude des galaxies distantes, de la formation des étoiles et des planètes, à la recherche d'exoplanètes etc. Enfin, une décision importante vient d'être prise par les membres de l'ESO ce 11 juin 2012, celle de lancer le projet d'E-ELT (pour European Extremely Large Telescope), télescope géant à une vingtaine de km du Cerro Paranal. Celui dont on dit qu'il sera le plus grand œil au monde tourné vers le ciel... L'ESO est vraiment une superbe aventure collective pour l'Europe.

Votre origine chilienne n'intervient-elle pas dans votre enthousiasme pour ces sites, où vous avez travaillé d'ailleurs ?

Oh, il y a un écho personnel dans mon intérêt pour l'ESO, évidemment, mais c'est aussi la symbolique de ce formidable projet international européen qui me semble exemplaire. Et puis, si l'ESO a son siège à Garching près de Munich, en Allemagne, il possède dans chaque état membre des « contacts » qui servent de relais médiatiques. Je suis le relais pour la Belgique dont il faut rappeler qu'elle était l'un des cinq membres fondateurs. Le Collège Belgique me donne avec cette conférence l'occasion de mieux faire connaître cet Observatoire européen austral.

Astronomie, astrophysique, là encore y a-t-il confusion ?

Non, pas vraiment. Certes les astrophysiciens sont davantage portés vers la modélisation et la théorie, tandis que les astronomes sont surtout branchés sur l'observation. Mais les deux sont intimement liés et interdépendants. L'astronome assure le traitement informatique des données et l'astrophysicien crée le modèle dont les prédictions seront confrontées aux données... S'agit-il de transformer des images en équations ou l'inverse ? Durant mes années de recherche, j'étais à la croisée des deux, mais avec une tendance plus marquée vers la modélisation.

Vous souleviez la question des rapports entre science et décision politique. Nos démocraties sont, en théorie, attentives à l'opinion publique. Or l'opinion et la science, cela ne fait pas toujours bon ménage. Les sciences du vivant sont ainsi confrontées aujourd'hui à certains débats éthiques. L'astronomie connaît-elle ce genre de difficultés ?

Dans la mesure où l'astronomie ne pratique pas l'expérimentation et qu'elle est centrée sur la recherche fondamentale, non. Sauf qu'elle doit répondre de l'utilité des budgets qui lui sont alloués. Mais l'astrophysique a pour elle les retombées en matière technique ou industrielle. Il y a les satellites, la construction des matériels, le savoir-faire technologique, les progrès dans de nombreux domaines : pensons à l'internet ou au numérique (les CCD ou charge-coupled device, ces capteurs photographiques qui ont remplacé les plaques ou films photos)...

Si elle n'est pas réellement troublée par l'éthique, la vision d'un astrophysicien peut-elle échapper aux perturbations métaphysiques ?

Il est vrai que tout astronome se pose ces questions existentielles sur l'origine, l'infini, la matière, les astres... N'est-ce pas au fond, parce qu'il se posait de telles questions très tôt qu'il a entamé ce long chemin vers l'astronomie ? La question de la vie ailleurs dans l'univers par exemple... Il se fait que, dans mon propre parcours, pour étudier les étoiles Mira dans le cadre de mon travail à l'ULB, j'ai observé à l'Observatoire de Haute-Provence où le télescope de 1,93 mètre sur lequel était installé le spectromètre Élodie a permis la découverte de la première exoplanète. Les caractéristiques de cet instrument le rendaient en effet très efficace pour ces deux types de recherche différents. Ce n'était pas l'objet de ma « quête », mais comment la certitude acquise de cette existence de planètes hors du système solaire pourrait-elle laisser philosophiquement indifférent ?

L'astronomie semble une science qui porte moins sur des objets que sur des statistiques, des équations, des calculs. Elle ne permet pas aux scientifiques de « toucher » le réel dévoilé, elle n'autorise que l'observation. N'est-ce pas source de frustrations ?

D'abord, il n'est pas exact de dire que l'astrophysicien n'a aucun rapport avec les objets. S'il n'expérimente pas, s'il observe et analyse, il travaille avec et sur des instruments qu'il faut bien concevoir puis fabriquer. Ensuite, et c'est essentiel, l'astronomie est source de tant d'émerveillement esthétique et intellectuel... L'idée que les lois physiques terrestres s'appliquent partout et depuis si longtemps dans l'univers, l'enchantement ressenti devant cette pluralité (il y a plus d'un soleil, plus d'une terre, probablement plus d'une vie ou d'une intelligence)... L'univers de l'astronome est fait de profusion et de diversification. Les objets sont (très) lointains mais quel plaisir de les comprendre à distance ! Enfin, comment parler de frustration quand on ressent cette émotion intense qui surgit lorsque l'observation recoupe parfaitement la courbe théorique du modèle pensé au préalable, comme dans le cas du rayonnement de corps noir ou dans le spectre du soleil ?

Jouir intensément du plaisir des sciences, disait Hubert Reeves...

Exactement. Il faudrait que ce « bonheur des astronomes » déteigne un peu sur les esprits contemporains. Car la science peut à la fois réenchanter la connaissance et le monde tout en les démystifiant. Pourquoi chercher (et chercher quoi ?) dans l'astrologie par exemple alors que l'exactitude des vérités scientifiques peut apporter tant de réponses ? Sans doute parce que la science, bien incapable de tout expliquer tout de suite, préfère par modestie méthodique laisser ouverts ces pans encore sombres où s'engouffrent alors les marchands d'irrationnel.

Michel Gergeay - septembre 2012

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