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François de Callataÿ. De la monnaie à l’histoire financière en passant par l’image

D’allure athlétique, vêtements colorés loin du costume trois pièces de ses premiers pas à l’École Pratique des Hautes Études, François de Callataÿ séduit d’emblée avant d’impressionner franchement ! Passionné de numismatique, il a suivi des études d’archéologie et d’histoire de l’art à l’Université catholique de Louvain, études qu’il a poursuivies par un séjour d’un an à l’École française d’Athènes, puis qu’il a prolongées grâce à des mandats au FNRS. François de Callataÿ a exercé diverses responsabilités à la Bibliothèque royale dont il fut longtemps le responsable des collections patrimoniales. Il enseigne aussi l’histoire monétaire et financière du monde grec à l’École Pratique des Hautes Études (Paris/Sorbonne) et les questions d’histoire socio-économique de l’Antiquité à l’Université libre de Bruxelles, sans omettre ses séjours au Collège de France ou aux États-Unis, à Princeton comme à New York. Ses travaux – 12 livres et plus de 5000 pages publiés dans plus de 20 pays – lui ont valu invitations et récompenses, en particulier le prix Francqui, sorte de Nobel belge, reçu en 2007. Il est membre de diverses académies, dont l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Ce parcours scientifique est d’autant plus étonnant qu’il est centré sur un objet d’études apparemment restreint, la monnaie durant la période hellénistique. Mais, comme l’entretien qui suit va l’expliciter, de Callataÿ y aura révélé tout autant la force de sa rigueur d’historien que la créativité de son parcours qui traverse les frontières, qu’on l’entende en un sens aussi bien géographique qu’économique, voire socio-politique.


François de Callataÿ, comment un élève ou un étudiant devient-il spécialiste de numismatique ? Quels étaient vos goûts et vos intérêts initiaux ?


Très tôt, j’ai été fasciné par l’histoire et l’archéologie – ma mère situe les débuts de cette vocation dès mes quatre ans ! Cela dit, j’ai durant toute mon enfance et mon adolescence développé une passion pour les Mayas. Je n’étais alors absolument pas numismate et je n’ai par exemple jamais collectionné les monnaies. Cependant, là où j’ai choisi de faire mes études en archéologie et histoire de l’art, à l’Université catholique de Louvain, aucun enseignement ne portait sur les civilisations précolombiennes. La rencontre déterminante fut pour moi celle de Tony Hackens, professeur d’archéologie grecque, lequel m’orienta vers l’étude des monnaies grecques. Ce fut pour moi l’objet d’un enthousiasme immédiat parce que, avec la numismatique, il est possible de construire une argumentation de nature quantitative (les monnaies ont un poids, une orientation des axes, un diamètre, un alliage qui se mesurent et sont frappées à l’aide de coins monétaires qui se distinguent) et donc robuste, c’est-à-dire difficilement réfutable (ou « falsifiable » pour reprendre le critère de Karl Popper) : on y gagne un précieux confort intellectuel en ayant l’impression de s’approcher de la vérité.

J’ai eu sans doute un parcours atypique, ayant étudié à l’UCL, professant à l’ULB, mais fondamentalement attaché à une institution scientifique fédérale, la Bibliothèque royale. J’y ai longtemps bénéficié d’une très appréciable liberté à mener mes recherches, sans pouvoir cependant bénéficier des opportunités universitaires, et notamment la possibilité de créer d’abord, de faire tourner ensuite un centre de recherche comme le système académique y pousse. Plus récemment, la question s’est posée pour moi de faire un choix entre une responsabilité institutionnelle plus grande ou privilégier la recherche, c’est-à-dire retrouver du temps : après mûre réflexion, j’ai opté pour la seconde option, ce que je ne regrette à aucun moment. Mais chercheur sans centre, j’ai d’autant plus conscience de ma dette morale à l’égard de la société.

Le rapport du Prix Francqui qui vous a été attribué parle d’une « contribution révolutionnaire quant à notre compréhension de la numismatique » et d’« avancées méthodologiques (…) qui peuvent améliorer l’étude de nombreuses autres cultures anciennes ». Aidez-nous à saisir ce lien entre la nouveauté de la méthode et la compréhension des cultures anciennes… Les concepts de « monnaie frappée » et le « débat entre primitivistes et mordernistes dans le champ de l’histoire ancienne » en fournissent-ils les repères ?

Le mot « révolution » est évidemment une exagération. Ce qui a été récompensé, c’est d’avoir montré qu’on pouvait quantifier les masses monétaires dans l’Antiquité. Je l’ai fait pour le monde grec et romain. Or, dès que l’on a quantifié, se pose la question de la fonction. Pourquoi frapper de la monnaie ? Pour cette période, la réponse est : pour les dépenses publiques dont le poste le plus important est la guerre. Pour le monde romain, aucune hypothèse ne place les dépenses militaires en-dessous des 75 % de toutes les dépenses de l’État. La monnaie n’est pas frappée pour le commerce, mais injectée essentiellement pour un usage militaire, ensuite de quoi elle va bien entendu servir à régler toutes sortes de transactions. Ceci n’est pas sans conséquence à propos du long débat qui a opposé « modernistes » et « primitivistes ».

En quelques mots, les modernistes pensent que notre manière de faire ne diffère guère de celle des sociétés éloignées dans le temps ; pour eux les lois de l’économie sont universelles et modèlent le social. Les primitivistes pensent à l’inverse que l’économie est encastrée dans le social et que nous ne pouvons raisonner à propos des Grecs et des Romains avec les catégories modernes de la pensée. Les primitivistes, qui raisonnent en stades de développement, sont d’abord des philologues qui envisagent le monde rural, c’est-à-dire 90 % ou plus de la population, alors que les modernistes sont davantage des archéologues étudiant le grand commerce, soit une réalité restreinte à une petit pourcentage de la population. Personnellement, je suis archéologue, spécialiste d’une période richement documentée (tout est relatif) – la période hellénistique – et d’une documentation – les monnaies – souvent associées au commerce international. Tout devrait me pousser à être un moderniste enragé. Et pourtant mes recherches favorisent une vision médiane. On peut quantifier la production, mais beaucoup plus difficilement la masse monétaire en circulation, et plus difficilement encore le taux de monétisation de la société. Ceci dit, pour les spécialistes de l’économie antique, le découpage chronologique pertinent isole la période qui va grosso modo de 200 avant à 200 après notre ère. Il y a là un pic de développement économique et apparemment aussi de bien-être des individus qui correspond à une utilisation maximale de la monnaie. On en arrive ainsi au paradoxe d’une monnaie qui ne fut jamais aussi abondante que durant cette période de croissance soutenue, alors même qu’elle est injectée pour la guerre, laquelle rime normalement avec destructions et recul du bien-être. La question est dès lors de savoir si, derrière cette corrélation, il est licite de voir une confirmation du cercle vertueux de l’économie mainstream : la division du travail est nécessaire pour accroître la productivité, ce qui permet d’augmenter les bénéfices, et donc d’accumuler du capital et, in fine, de procéder à des investissements productifs.

En quoi vos recherches qui portent principalement sur l’histoire financière et monétaire de la période hellénistique (les 3 derniers siècles a.  C.) contribuent-elles au débat en cours s’agissant des unions monétaires et financières ?

En 1991, j’ai été le commissaire d’une exposition tenue au Crédit communal sur toutes les formes d’unions monétaires précédant l’Euro (on parlait encore d’Écus à cette époque). Bien entendu, aucune de ces unions n’a tenue dans le temps. La plupart se sont défaites pour des raisons politiques mais beaucoup, comme L’Union latine au XIXe siècle, ont aussi échoué sur l’impossibilité de maintenir un taux de change fixe entre métaux. Je m’intéresse surtout à la masse monétaire sonnante et trébuchante, qui n’a plus d’importance aujourd’hui que nous vivons dans un monde où l’argent est à bien plus de 99 % virtuel. Mais auparavant, jusqu’aux accords de Bretton Woods, en 1944, qui marquent la fin de la couverture or, cette masse monétaire était déterminante. Ainsi, quand Alexandre mit en circulation la masse métallique prise aux trésors perses, le prix de l’argent augmenta et l’or diminua brutalement, le rapport entre les deux passant de 13 1/3 :  1 à 10 :  1.

Étudier l’histoire sur la longue durée est extrêmement instructif et amène à se défier de tout schéma linéaire. C’est vrai aussi de l’histoire monétaire. D’où un intérêt accru des historiens pour les modèles qui ont tenu longtemps. L’exemple-type est celui de l’empire romain ou de celui des Han : tous deux ont duré à peu près quatre siècles. La question qui se pose est de se demander comment. Pour l’empire romain, Paul Veyne répond : notamment parce que le différentiel entre les régions les plus pauvres et les plus riches de l’empire n’était que de 2 à 1. Or nous constatons dans l’Europe actuelle une disparité économique bien plus grande entre les régions, une disparité que les empires romains ou chinois n’ont pas rencontrée… Voilà le genre de rappel que l’historien peut apporter aux débats actuels.

Vous intervenez au Collège de l’Académie sur les « Usages et mésusages de l’image de Cléopâtre » de même que vous patronnez la leçon de Pierre Assenmaker « Du fils d’un dieu au père de la patrie : la construction de l’image publique du premier empereur ». En quoi cette question de la construction de l’image est-elle importante ? La mettez-vous en relation avec notre civilisation de l’image ?

Grâce à internet, chacun peut se construire des bases de données. Les possibilités sont extraordinaires. Par curiosité, je me suis constitué une base de données de plus de 60.000 représentations très diverses de mises en scène de l’Antiquité classique. Cléopâtre n’est qu’un sous-segment de cette curiosité (tout de même plus de 4.000 représentations à ce jour). Je vous ai dit que je préconise l’approche quantitative ; c’est en réalité un courant minoritaire au sein des sciences historiques dominées depuis deux décennies au moins par l’histoire culturelle. Avec les images de Cléopâtre, je réintègre en quelque sorte ce courant en faisant valoir et le quantitatif et la longue durée. De la vraie Cléopâtre, on ne sait presque rien, la source principale est Plutarque. Sans lui, le mythe n’aurait jamais existé. Cléopâtre n’est décrite que par des hommes qui témoignent de leurs craintes et de leurs préjugés : quel magnifique case-study pour la question des identités culturelles : la construite et, dans son cas presqu’exclusivement, la subie. Il est passionnant de scruter les périodes qui ont manifesté le plus de préjugés. Trois moments se détachent : la propagande romaine d’Octave-Auguste d’abord, la Belle Époque, soit les décennies avant la Première Guerre mondiale, ensuite, sur fond de colonialisme (et sa délectation pour le couple exotisme/érotisme) et enfin aujourd’hui à travers les images de la culture de masse qui, en lui voulant du bien la plupart du temps, projette non seulement une image fausse (l’égyptienne, l’African queen) mais en plus appauvrie, laquelle est bien entendu révélatrice de nos sociétés : une maîtresse femme, très belle, très sexuée, très dominante et absolument seule, avec comme horizon les pyramides.

En ce qui concerne Pierre Assenmaker, il est spécialiste de la « propagande » et des grandes figures de l’histoire romaine de la fin du IIe siècle a. C. jusqu’à la fin du Ier : d’où son intérêt pour Auguste, dont on fête le bimillénaire de la mort cette année. J’admire sa capacité à éviter les excès de subtilité dans les surinterprétations que distillent l’histoire culturelle : il suit le chemin de crête entre documentation et interprétation.

Par ailleurs, vous patronnez aussi la leçon de David Engels sur Auguste et la genèse de l’empire romain, étudiée, annonce-t-il, en « historien » et méditée en « citoyen ». Là encore le lien avec aujourd’hui est déclaré.

David Engels a écrit un livre retentissant (Le déclin. La crise de l’Union européenne et la chute de la République romaine, Paris, 2013, éd. du Toucan) qui montre les similitudes troublantes entre cette fin de la république et notre époque, dans tous les domaines. L’histoire comparative est un genre presque abandonné. Mais comment négliger les conclusions déplaisantes pour nous si l’analogie est tenue : l’avènement de l’homme fort, la fin de la démocratie, la capacité d’assimilation ?

Propos recueillis par François Kemp

Livres publiés

L'argent monnayé d'Alexandre le Grand à Auguste, Travail du Cercle d'Études Numismatiques 12, Bruxelles, 1993, 116 p. (avec G. Depeyrot et L. Villaronga).
Les tétradrachmes d'Orodès II et de Phraate IV. Étude du rythme de leur production à la lumière d'une grosse trouvaille, Studia Iranica XIV, Paris, 1994, 96 p. et XX pl.
Les monnaies grecques et l'orientation des axes, Glaux 12, Milan, 1996, 120 p. et 3 pl.
L'histoire des guerres mithridatiques vue par les monnaies, Numismatica Lovaniensia 18, Louvain-la-Neuve, 1997, XIII + 481 p. et 54 pl.
Recueil quantitatif des émissions monétaires hellénistiques, Numismatique Romaine, Wetteren, 1997, X + 341 p.
Greek and Roman coins from the du Chastel Collection. Coin Cabinet of the Royal Library of Belgium, Londres, Spink, 1999, XIX + 162 p. et 41 pl. (avec J. van Heesch).
Conférence d'ouverture d'Histoire monétaire et financière du monde grec, Paris, Droz, 2000, 59 p.
La monnaie grecque, Paris, Éllipses, 2001, 176 p. (avec D. Gerin, M. Amandry et C. Grandjean).
Recueil quantitatif des émissions monétaires archaïques et classiques, Numismatique Romaine, Wetteren, 2003, VII + 267 p.
The Coin of Coins, Jérusalem, Israël Museum, 2004, 49 p. (avec H. Gitler).
Quantifications et numismatique antique. Choix d’articles (1984-2004), Moneta 52, Wetteren, 2006, 260 p.
Les Séleucides et les Ptolémées. L’héritage monétaire et financier d’Alexandre le Grand, Paris, Ed. du Rocher, 2006, 297 p. (avec G. Le Rider).

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