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La modernité de Joseph Haydn, entretien avec Michel Lambert

Des idées plein la tête et de l’enthousiasme à partager, Michel Lambert a plus d’un tour – et surtout de détours – pour nous étonner ! On est frappé d’emblée par la détermination et le dynamisme de ce musicien à peine trentenaire, d’origine ardennaise.

Accordéoniste et pianiste intégré dans plusieurs ensembles qui comptent en Belgique et à l’étranger, professeur de formation et d’analyse musicale, il s’est initié à la musique selon un parcours original, dans la tradition, devenue rare aujourd’hui, du précepteur musical, du Maître de musique à domicile. Pour « grandir et enrichir sa palette », il n’a craint ni de relever des défis ni de transcender les frontières, passeur dans l’âme entre les instruments, les genres artistiques et les musiques, du baroque aux variétés, du classique au jazz et au musette, avec toujours la passion de transmettre et l’envie de plus en plus pressante de composer.

Il sera l’invité du Collège Belgique, en avril prochain, pour nous parler de la modernité de Joseph Haydn.


Michel Lambert, quelle voie vous conduit, à 7 ans, à l’accordéon, le premier instrument auquel vous vous familiarisez ?

Ma prime enfance se passe à Vielsalm, auprès de parents qui ne pratiquent pas d’instruments mais très ouverts à la musique et en particulier à l’accordéon. Mes frères et sœurs aînés qui ont bénéficié de cours particuliers montent un petit orchestre à la maison et c’est donc tout naturellement que je suis leurs traces. À sept ans, je commence l’apprentissage de l’accordéon avec Omer Lucas et j’accroche très vite.

Et pourtant vous n’en restez pas là. Deuxième coup de cœur, le piano !

Oui, à 15 ans ! En effet pour accéder au diplôme (privé) de l’École où enseignait Lucas et pouvoir enseigner soi-même, il fallait la pratique d’un second instrument. Il y avait un piano droit à la maison et voilà comment s’est opéré mon choix. J’ajoute que mon expérience de l’accordéon m’avait apporté une dextérité, une technique digitale et une indépendance des mains qui étaient autant d’atouts pour me mettre au piano.

À nouveau mes parents font appel à un professeur particulier : André Finck, professeur honoraire du Conservatoire royal de Bruxelles et ancien titulaire d’une chaire à l’Akademie für Muziek und Künste de Vienne. Avec lui, je découvre l’univers classique. Mes progrès sont rapides ; en trois ans, je joue des sonates de Haydn.

À dix-huit ans, vous êtes confrontés à un dilemme « fondateur ».

Au terme des humanités, c’est l’heure du choix. Vais-je m’engager à l’université pour faire du droit, branche qui suscite mon intérêt, ou m’orienter vers une formation musicale supérieure tout en ne m’y sentant pas tout à fait prêt. André Finck propose une solution qui m’agrée : une année sabbatique consacrée uniquement au piano pour me donner le temps de voir comment cela se passe et si cela me plaît. L’expérience durera cinq ans ! Pendant cinq ans André Finck me donnera cours de piano et d’analyse musicale. Cette formation par son intensité – plusieurs heures de cours par semaine – et par son caractère de colloque singulier me valent d’« avaler » une quantité extraordinaire de matière et de parfaire ma technique pianistique à un rythme frénétique. Avec mon mentor, je prépare le Séminaire consacré à Johan Strauss, à Vienne, pour le centième anniversaire de sa mort en 1999.

Je vis d’un petit viatique comme organiste de ma commune, Champlon-Famenne, et de petits concerts d’accordéon.

Un autre choix vous attend au tournant !

Et pas des plus faciles à prendre ! Au bout de cinq ans, Finck pousse mes parents à m’envoyer en Allemagne ou à Vienne. Pour ma part, je souhaitais étudier d’abord en Belgique d’autant que j’étais engagé dans la vie culturelle de Marche-en-Famenne.

Sur le conseil de quelques amis, je décide de me diriger vers l’Institut de Musique et de Pédagogie à Namur.

J’entre à l’IMEP en section piano, dans la classe de Jacqueline Lecarte et puis passe un nouvel examen d’entrée pour la section accordéon où je suis les cours de Christophe Delporte. Au terme de mes deux licences, je suis diplômé dans les deux disciplines, piano et accordéon, et agrégé de l’enseignement secondaire supérieur.

Durant mes études, à la faveur de stages et master class, je travaille avec Eric Heidsieck, Daniel Blumenthal, Roberto Giordano, Georges Deppe et Katia Veekemans. En 2006, je décroche une bourse de l’IMEP pour suivre le stage de perfectionnement de Pascal Devoyon et de l’« École Benjamin Britten » à Périgueux.

Dès 2007, vous revenez à l’IMEP… comme pédagogue.

Oui, j’y suis engagé comme assistant en formation musicale et enseigne, aussi, aujourd’hui, l’analyse musicale. Je donne cours (ou ai donné cours) dans les académies d’Etterbeek, d’Uccle et de Court–Saint-Étienne avec laquelle je participe à la section «Humanités-Danse» au niveau de l’enseignement secondaire.

Vos maîtres-mots sont déjà : créativité, curiosité et dynamisme.

À mes yeux, il ne faut jamais se laisser enfermer dans un genre ou un lieu et dès lors s’ouvrir par la créativité. Dès ma première année d’études, j’ai ainsi été embarqué dans des projets de chorale et de mini-opéras (écrits et produits par quelques étudiants de l’IMEP)) avec la Monnaie. Je suis associé comme accordéoniste, à partir de 2OO5, au spectacle de la Choraline (chœur des jeunes de la Monnaie) consacré au XXe siècle en chansons et l’accompagne en tournées en Belgique et à l’étranger.

C’est l’année où je saisis une autre balle au bond ! Christophe Delporte me propose de remplacer son second accordéoniste, absent, pour les Nuits musicales de Beloeil. Merveilleuse opportunité pour l’étudiant que je suis encore à cette époque de toucher un autre type de public et de découvrir Tchaïkovski, un des premiers compositeurs à avoir utilisé l’accordéon dans une œuvre classique.

Accepter les défis vous amène à une autre expérience, celle de la scène de théâtre.

Sacha Carlsson est invité à composer notamment pour l’accordéon, dans le cadre d’une pièce d’Antonina Velikanova et Ivan Viripaev, la Genèse II, qui va être mise en scène au Théâtre de la Place à Liège par Galin Stoev. Carlsson n’ayant jamais écrit pour l’accordéon, on me présente à lui, dans le but de mieux comprendre comment composer pour cet instrument. Le dialogue est riche au point qu’il me propose d’être l’instrumentiste qui va jouer sur scène. La pièce connaît un très beau succès, avec deux semaines à Liège, puis Rome, le Festival d’Avignon, Ottawa, le « Varia » à Bruxelles et Paris.

En 2008, la même équipe fait appel à moi pour réaliser la bande originale de la musique composée par Carlsson pour « L’Illusion comique » de Corneille mise en scène par Stoev à la Comédie française à Paris. J’y joue du clavecin.

Dans le même temps, vous prenez part ou fondez plusieurs « groupes ».

En ce qui concerne l’accordéon, je rejoins le « Trio Dor » avec Vlad Weverbergh à la clarinette et Maté Sücz, premier alto au Philarmonique de Berlin, et Stoffel de Laet à la contrebasse. Depuis ma première expérience des Nuits musicales de Beloeil, nous avons cofondé Delporte et moi un duo d’accordéonistes, le « Duo Bugari » qui se produit à Beloeil et au Festival de Wallonie. J’ai créé aussi, le « Trio new Musette », avec Denis Vernimmen au clavier et Jean-Michel Monart aux percussions, et qui propose un répertoire allant du tango au jazz en passant par le musette, dans la veine de ce que fait Richard Galliano à Paris.

Comme pianiste, je participe à « Musicalement Proust » avec le comédien Vincent Dujardin et la mezzo-soprano Julie Bailly. Avec le « Trio Acceso », c’est la musique de chambre classique qui nous attire, Pierre Xhonneux à la clarinette, Sébastien Dendal au violoncelle et moi au piano. Le « Trio Zefiro », composé de Sophie Dury pour le chant, de Sophie Braconnier à la flûte traversière, (célèbre pour avoir interprété le fameux air de flûte de « Paris s’éveille…de Dutronc) et de Geoffrey Magbag pour la mise en scène, est programmé au Festival de Wallonie.

Le rôle du musicien c’est, à vos yeux, s’impliquer dans la vie de la cité et s’engager pour des causes universelles, comme le projet « Peace in Music ».

Un ancien étudiant de l’IMEP, Anthony Bromey, taraudé par le conflit israélo-palestinien, entend monter un projet musical associant des écoles des deux parties. Je suis pressenti pour occuper la fonction de directeur musical. Une école allemande et une belge se sont ralliées au projet. Nous jouons à Bruxelles et en Wallonie et pour la troisième édition, en janvier 2011, nous ajoutons un autre site, en Allemagne, près de Bochum.

En avril prochain, vous intervenez au Collège Belgique, à Namur, avec un cours sur Haydn ?

J’ai proposé au Collège Belgique, sous le parrainage de Jean-Marie André, un sujet que j’ai eu l’occasion de traiter en séminaire à l’IMEP : l’opus 76 de Joseph Haydn avec le quatuor à cordes Delta « en live ». Mon objectif est de montrer la modernité du compositeur et de casser l’image de « Papa Haydn » en soulignant son langage novateur (musique asymétrique dans son phrasé, colorée, inspirée par l’héritage folklorique de l’Autriche-Hongrie).

Je vais esquisser des ponts entre ces éléments innovants et des pratiques contemporaines ; suivre les liens entre des nouveautés embryonnaires chez Haydn et leur récupération dans la musique contemporaine. Je donne un exemple avec les cellules de trois notes inscrites dans une mesure à quatre temps, base du langage de la musique répétitive à la Steve Reich. Les appuis tombent chaque fois sur des notes différentes.

Je ferai écouter un passage du quatrième quatuor de l’opus 76, le lever de soleil, conçu par Haydn pour que la dernière note d’un fragment soit reprise par un autre instrument de la même tessiture et créer ainsi un phénomène de spatialisation du son. Ce quatuor permet d’aborder la couleur musicale, de définir ce que c’est et de montrer comment on peut la varier à partir de quatre instruments de la même famille. Par le choix d’un accord et la position de celui-ci, on influe sur les vibrations et sur la couleur.

J’évoquerai aussi la modification de perception musicale en partant du thème de Frère Jacques et en m’amusant à l’harmoniser selon Debussy par exemple pour illustrer qu’avec la même mélodie, si on change le contexte harmonique et l’habillage, la signification est différente.

Des projets pour le futur ?

Je suis attelé à des travaux d’arrangement pour un spectacle autour de la Belgique d’une part et pour le traditionnel événement autour des Humanités-Danse qui se fait cette année dans le cadre de la Nuit des Musées.

Mes attentes s’inscrivent dans des projets pluridisciplinaires, où musique, peinture, théâtre et chorégraphie peuvent se rejoindre. J’ai certainement la volonté comme instrumentiste de poursuivre l’activité en groupes et ensembles. Mes recherches personnelles sont consacrées à divers compositeurs toutes époques confondues et j’aimerais entreprendre la préparation d’un ouvrage d’analyse musicale. Enfin mon expérience d’improvisation et d’analyse m’a amenée à une certaine maturité et se forge peu à peu l’idée de composer. Je travaille à une pièce pour piano et djembé !

Votre cheminement a suivi une voie originale, vos choix sont toujours personnels. Des regrets ?

Des regrets, non. Des doutes parfois m’ont assailli, lorsque je me demande si aller d’emblée vers une formation classique à un instrument ne m’aurait pas aidé à être plus loin et plus vite ! Mais ma vie est riche de projets de qualité et de belles rencontres et mon plaisir de transmettre la flamme est intacte. Je reste fidèle au principe qui m’a guidé jusqu’ici : ne pas se laisser enfermer dans un genre ou une institution, accepter toute proposition qui suscite ma curiosité, accepter les défis et les relever !

Maud Sorède, janvier 2011.

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