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La philosophie comme médiatrice d'un dialogue libre et sans renoncement entre science et théologie. Entretien avec Dominique Lambert

Il semblait acquis, au point d'en devenir évident, qu'une conviction ne pourrait composer avec l'objectivité scientifique qu'une démarche bancale. Le statut même d'une croyance, d'une foi, d'une adhésion à une « vision du monde » semblait les rendre étrangères au champ de la recherche scientifique et exiger l'évitement mutuel de l'expérience personnelle et de l'expérience scientifique. La traditionnelle méfiance des physiciens, biologistes, chimistes ou mathématiciens envers les domaines humains, trop humains que sont par exemple le droit ou la morale, semblait en outre créer à bon compte une unité de façade dans la diversité de ces disciplines scientifiques. La réalité est toute autre. Et Dominique Lambert, physicien et philosophe, « pour comble » féru de théologie, va nous le démontrer.

Né à Namur il y a cinquante-trois ans, Dominique Lambert n'avance pas à cloche-pied : après une licence en physique théorique à l'UCL (en 1984), il décroche une licence en philosophie dans la même université (en 1986), où il fait ensuite un doctorat... de sciences physiques (1988), avant d'obtenir un autre doctorat en... philosophie en 1996. Il a reçu plusieurs prix, tant en philosophie (le Prix Dopp 1998, un Concours annuel 1999 de la Classe des Lettres de l'Académie royale de Belgique) qu'en sciences (Prix de la Fondation Lemaître) ou encore pour ses travaux de liaison entre science et théologie (Prix 2000 de l'ESSSAT - European Society for the Study of Science and Theology). Il est aujourd'hui professeur à l’Université de Namur, en faculté des Sciences... et en faculté de Philosophie et Lettres (pour l'épistémologie).

Namurois, diplômé de l'UCL et professeur à l’UNamur, Dominique Lambert a aussi multiplié les contacts avec l'Université de Lyon, où il a travaillé à son Doctorat en physique théorique auprès de Maurice Kibler, ou en Pologne, à l'Académie des Sciences de Lodz. Issu de l'UCL, il a noué des contacts avec plusieurs mathématiciens de l'ULB. Il a publié de nombreux articles et des livres, dont Charles Darwin et Georges Lemaître, une improbable mais passionnante rencontre, aux éditions de l'Académie royale de Belgique en 2004 (co-écrit avec Jacques Reisse)  ; Comment les pattes viennent au serpent, essai sur l'étonnante plasticité du vivant, avec René Rezsöhasy, chez Flammarion en 2004 ; L'itinéraire spirituel de Georges Lemaître, chez Lessius en 2008 ; Un atome d'univers, la vie et l'œuvre de Georges Lemaître, chez encore Lessius en 2011 ; Sciences et théologie, les figures d'un dialogue aux Presses Universitaires de Namur en 2004 ; Au cœur des sciences : une métaphysique rigoureuse à Paris, Beauchesne, en 1996 ; Le principe anthropique, l'homme est-il le centre de l'univers ? (avec Jacques Demaret de l’Université de Liège), chez Armand Colin en 1997, etc.


Monsieur Lambert, vous êtes une sorte de phénomène, à la fois physicien, mais attiré par la biologie, la cosmologie et les mathématiques, philosophe intéressé par l'épistémologie et l'éthique, théologien...  ? Vous êtes à la recherche d'une théorie unifiée du tout personnel ?


Oh je ne suis pas « théologien »... la théologie est un intérêt personnel, une attirance pour ce type de questions, ce qui m'a poussé à étudier l'hébreu, l'histoire de l'Église... Mais physicien passionné par la biologie et les mathématiques, oui. Philosophe passionné par l'épistémologie et le phénomène religieux, aussi. En fait ma trajectoire est un zigzag. Ainsi, pour bien comprendre Georges Lemaître dont les qualités de scientifique autant que celles de théologien sont indubitables, il me fallait suivre des cours, étudier la théologie et pas seulement la physique, et finalement en faire un livre Science et Théologie, les figures d'un dialogue. Quant à votre plaisanterie sur la théorie unifiée de « mon » tout personnel, il est vrai que rien de ce qui est humain ne m'est étranger et que je suis à la recherche de sens. Je pense que des convictions fortes n'empêchent pas l'ouverture aux autres convictions, que du contraire : c'est dans la dissimulation de la conviction qu'on s'interdit l'ouverture au dialogue, que ce soit en théologie ou en philosophie. C'est Jean Ladrière, qui fut mon professeur, qui m'a appris cela. Car nous sommes tous enracinés, déterminés en parts multiples, et nier ces déterminismes me paraît stérile. Peut-être mon intérêt pour l'humain, qui accompagne sans heurt mon activité scientifique, me vient-il de mon éducation : ma famille était plutôt « littéraire »; mon grand-père maternel était condisciple d'Arthur Masson  (!) et ma mère première biographe de Bernard Clavel... Du côté paternel, on appréciait les sciences et les discussions fréquentes, sans aucun tabou, convoquaient tout autant et avec la même ouverture Voltaire et « Les Lumières » que Thomas d’Aquin et Teilhard de Chardin !

Une question centrale de la biologie contemporaine est, depuis quatre décennies, liée aux notions de hasard et de nécessité. Ce sont des notions sur lesquelles vous vous penchez, à la fois comme scientifique et comme philosophe.

Ce sont là des questions sur lesquelles il convient d’être prudent. Le philosophe distinguera le hasard d’ignorance (par exemple je ne connais pas le point de rencontre de deux suites indépendantes de causes parfaitement déterminées) et le hasard pur (la pure contingence). Il fera remarquer comme son collègue scientifique que le hasard n’exclut nullement la régularité ou l’inévitabilité (les lois des grands nombres par exemple), que le « chaos » peut être quelque fois déterministe et que l’ordre peut jaillir dans certaines circonstances du chaos. Nous ne sommes pas non plus condamnés à une position où hasard et nécessité s’opposeraient. Les aristotéliciens médiévaux par exemple admettaient volontiers que contingence et nécessité constituaient deux éléments importants pour rendre compte de ce qui se passe dans la nature. Il faut aussi faire allusion à la physique quantique où le débat sur le « hasard » est loin d’être terminé si l’on pense à l’interprétation déterministe (mais non-locale) de Bohm. Ce qui me frappe ici c’est l’importance pour le scientifique d’une épistémologie qui clarifie les concepts et en cerne la puissance et les limites.

Depuis Jacques Monod, François Jacob et André Lwoff, les trois Nobel du code génétique, qui tous trois se sont sentis obligés de tirer chacun une conclusion philosophique différente de cette découverte, la génétique a multiplié les questions sur le vivant, l'hérédité ou l'acquis, le mécanisme même de l'évolution...

Précisément, pour revenir au débat « hasard et nécessité », c'est Christian de Duve qui relevait dans le fameux livre de Jacques Monod cette phrase : « L'homme sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'univers », phrase excessive au sens où, sur ce point précis, Monod allait au-delà d'une conclusion rigoureusement scientifique. Bien entendu, nous ne pouvons plus réduire la science au seul rôle de « sauver les phénomènes » comme disait Pierre Duhem [Un chapitre de La Théorie physique s'appelle « la Physique d'un croyant » où Duhem défend l'idée que c'est le cardinal Robert Bellarmin qui avait raison contre Galilée puisque la science ne doit que « sauver les apparences » (ou « sauver les phénomènes ») sans prétendre décrire la réalité ultime] de même que l'on ne peut réduire la philosophie à une activité poétique... La science a ses limites mais doit conserver une certaine prise sur le réel. Elle a encore une charge ontologique ! Je pense que, au-delà de la nécessaire prudence épistémologique, il y a, à l'œuvre dans la science, l'ébauche d'une véritable philosophie. Car la philosophie même est une réflexion sur le réel. Je me sens par là très proche des Présocratiques, par exemple, ou d'Aristote et de tant d'autres qui cherchent à rendre raison du réel. Je n'aime pas trop la distinction classique entre la science qui dirait le « comment » et la philosophie qui dirait le « pourquoi »  : la science dit désormais aussi le « pourquoi », mais elle fait germer des questions qui sont sans réponse dans les limites méthodologiques de la science ; les questions de sens et de valeur par exemple qui n’excluent pas un traitement rationnel, mais dont les réponses ne peuvent se trouver directement au niveau des méthodes des sciences empiriques ou formelles. C'est un modèle d'articulation entre science et philosophie que je partage, un modèle où la science suscite et prépare la résolution des questions philosophiques et où en retour la philosophie ne se coupe jamais d’une source d’interrogation scientifique. On est vraiment aux antipodes du créationnisme, ou de l'intelligent design, qui mêlerait abusivement ces deux disciplines. Cette articulation permet à la science comme à la philosophie de se maintenir ouvertes aux remises en questions et aux questionnements. Ceci est absolument nécessaire car : « Ceux qui ont une foi excessive dans leurs idées ne sont pas bien armés pour faire des découvertes » disait Claude Bernard.

Vous vous intéressez à la génétique évolutive du développement, la désormais fameuse « évo-dévo ». Ainsi dans votre essai « Comment les pattes viennent au serpent »...

Cet essai sur l’étonnante plasticité du vivant est lié à mes discussions avec le biologiste de Louvain-la-Neuve René Rezsöhazy, mais aussi avec le généticien namurois Jean Vandenhaute. Ils m’ont ouvert les yeux sur un monde fascinant, sur ces nouvelles disciplines, comme l'Evo-Devo, qui allient biologie de l'évolution et biologie du développement dans un voyage qui mène des gènes, des embryons et des organismes aux espèces. Ce qui m’a fasciné aussi c’est que l’Evo-Devo (avec l’étude des gènes architectes par exemple) permettait de fonder biologiquement les idées étonnantes de Darcy-Thompson sur l’étude mathématique de la transformation des formes vivantes... Je vais vous en reparler dans un instant.

Comment vous est venue cette passion pour ce genre de biologie ?

Au début de mes études, je n'avais aucun intérêt particulier pour la biologie. Mon professeur de science de rhétorique sachant que j’avais choisi la physique m’avait offert un dictionnaire de biologie en me disant que je ne devais quand même pas oublier cette discipline très importante, mais je n’avais pas immédiatement suivi son conseil. Il se fait qu'à l'époque où je préparais ma thèse de physique, je déjeunais très souvent en compagnie de biologistes (de l’équipe de José Remacle et Olivier Toussaint) qui travaillaient sur le vieillissement cellulaire. Ces chercheurs se demandaient comment résoudre certaines équations différentielles décrivant la cinétique des réactions chimiques qui détruisent progressivement les cellules. Pour les aider, je leur proposai de tenter d’étudier les solutions de ces équations. C'est ainsi que ma thèse annexe porte aussi sur la modélisation mathématique du vieillissement cellulaire. Il ne faut pas minimiser le rôle que jouent les « rencontres » (fortuites, pas nécessairement « hasardeuses ») dans le processus de la découverte en science. Ainsi, grâce à un colloque organisé par Jean Vandenhaute, j'ai eu l'occasion de rencontrer le professeur Michel Milinkovitch, un ancien de l’ULB, qui dirige aujourd’hui un laboratoire d’évolution naturelle et artificielle (LANE) à l'Université de Genève. Ce qui me fascina c’est sa passion pour les formes qui apparaissent sur les peaux d’animaux aussi différents que les crocodiles, les serpents, les caméléons,… Ce qui retint mon attention fut la formation des écailles de la face et des mâchoires chez le crocodile. Or, comme physicien, j'étais familiarisé avec le « cracking » (ou craquage) qui forme ces dessins caractéristiques de la boue qui sèche ou de l'asphalte craquelé. J’avais eu la chance de suivre dans années quatre-vingts une belle « École des Houches » sur la mécanique statistique (grâce au support de Jean Bricmont) et j’y avais appris des rudiments de géométrie aléatoire et la manière de décrire et de caractériser des graphes aléatoires. La rencontre de nos deux approches, celle du biologiste évolutionniste et celle du physicien fasciné par la géométrie aléatoire, va conduire à montrer que le processus de formation des écailles de la mâchoire du crocodile est lié à ce craquage physique aléatoire de la peau lors du développement embryonnaire et n'est pas génétiquement programmé comme on le pensait précédemment. Cette découverte, qui a fait l'objet en janvier 2013 d'un article dans le magazine Science, peut apporter un nouvel éclairage à l'étude de certaines pathologies (eczéma, psoriasis, diabète) auxquelles sont associées des fissures de la peau. Ainsi la physique et les mathématiques peuvent-elles apporter une contribution à la recherche en biologie. Notez que ce dernier point n'est pas nouveau : D'Arcy-Thompson, le grand biologiste et mathématicien écossais (1860-1948) estimait déjà à son époque que les biologistes surestimaient l'importance de l'évolution (par la sélection naturelle) et sous-estimaient celles des contraintes de la physique et spécialement celles de la mécanique dans la morphogenèse des organismes vivants. D'Arcy-Thomson, qui aura une influence profonde sur Alan Turing, Conrad Waddington, René Thom etc, était lui-même très influencé par Goethe. Ce dernier, à l'opposé de la vision newtonienne, voulait synthétiser une théorie de la forme. Il peut d’ailleurs être considéré comme l’inventeur du terme de « morphologie ».

Venons-en à l'abbé Lemaître, à qui vous avez consacré bien du temps et plusieurs livres.

J'ai beaucoup d'admiration pour Georges Lemaître, pour le savant comme pour l'homme de foi. Mon grand-père m'avait fait lire L'hypothèse de l'atome primitif, cet essai de cosmogonie écrit par Lemaître en 1945, sous l’influence du philosophe suisse Ferdinand Gonseth et qui vulgarise l’hypothèse d’un commencement physique de l’univers émise en 1931, quatre ans après avoir élaboré son modèle d'univers en expansion. Nombre de mes professeurs, dont Odon Godart, ont été des élèves de Lemaître. Tout le monde a entendu parler de la fameuse loi de Hubble publiée en 1929 qui dit que les galaxies lointaines s'éloignent les unes des autres et de nous à une vitesse proportionnelle à leur distance. Autrement dit, plus une galaxie est éloignée de nous, plus elle s’éloigne rapidement. Peu de gens savent que Georges Lemaître avait énoncé cela dans un article publié dès 1927 en y estimant même le taux d'expansion de cet univers (anticipant ainsi la célèbre Constante de Hubble). En 1994, à l'occasion du centenaire de la naissance de Georges Lemaître, on m'a demandé une contribution sur ce grand physicien. Au cours de mes recherches préparatoires, j'ai retrouvé un stock d'archives à Schilde près d'Anvers, dans une maison dont Lemaître avait pour partie financé l'achat. Il faut savoir que le savant physicien faisait partie d'une fraternité de prêtres très exigeante et que cette partie de sa vie a aussi son importance humaine. J'ai donc appris à connaître l'homme par ces documents et j'ai décidé d'en faire un livre (Un atome d’univers. La vie et l’œuvre de Georges Lemaître, en 2000), livre qui va à son tour m'amener de nouveaux documents, fournis par des lecteurs, dont des documents portant sur l'action de Lemaître durant la guerre 14-18, ou d'autres montrant l'intérêt de Lemaître pour la littérature : car s'il lisait Poincaré, il lisait aussi Léon Bloy, il écrivait sur Molière... La biographie de Lemaître est continue... il y a donc eu Un atome d'univers en 2000, L'itinéraire spirituel de Georges Lemaître en 2007, puis cette rencontre entre Lemaître et Darwin, imaginée tout récemment avec Jacques Reisse, professeur à l'ULB. J’ai énormément apprécié ce dialogue scientifique et philosophique avec Jacques Reisse. Je dois rendre hommage à ce dernier qui m’a beaucoup appris, entre autres sur Darwin, sur Wallace et sur les sciences en général et qui a été l’instigateur de ce livre dédié à un « improbable » croisement de pensées…

Vous écrivez, dans votre analyse de la genèse et de la signification de cette hypothèse de l'atome primitif avancée par le chanoine Lemaître, qu'il faut réfléchir à la place et à l'importance des images ou des thèmes extra-épistémiques pour expliquer l'émergence d'hypothèses ou de théories scientifiques. La foi peut-elle raisonnablement constituer une source possible de la démarche scientifique ?

Oui, des croyances ou l’opposition radicale à des croyances peuvent constituer comme une sorte « d'échafaudage », d'arrière-fond, qui serviraient de guide ou d’horizon au travail scientifique. Certains thèmes non-scientifiques (on pense ici aux études de G. Holton sur les « themata ») philosophiques, esthétiques, … peuvent orienter, ou structurer. Mais il est essentiel de distinguer épistémologiquement la logique d'une découverte et la logique de sa justification. Le concept développé par Lemaître possède une autonomie scientifique et ne doit pas être confondu avec un concept philosophique. Une fois le concept constitué, l’échafaudage doit être retiré ne servant plus à rien du point de vue scientifique.

Mais je me permets d'insister sur ce point épistémologique, pour bien comprendre : si on « savait », on n'aurait plus besoin de « croire ». La croyance ne peut qu'être une réponse éventuelle à une ignorance, non ? Et comment concilier la recherche d'une vérité scientifique et la foi ?

Selon moi, il est extrêmement important de commencer par distinguer ce qui est de l’ordre de la science et ce qui est de l’ordre de la foi, de la religion ou de la théologie. Ainsi, pour répondre à votre question, cela n’a pas de sens d’apporter une réponse de foi dans les zones d’ignorance de la science. Je récuse ce « God of the gaps », ce « Dieu bouche-trou » qui se restreint comme une peau de chagrin chaque fois que la science avance ! Je pense, à la suite de Ladrière, que l’on ne doit pas concilier science et foi, mais qu’on peut les articuler. Ceci implique qu’on ne confonde pas les domaines (comme dans le concordisme digne des créationnistes) mais qu’on envisage une relation, via une médiation. Comment justifier d’abord qu’une telle relation puisse exister ? En fait, cela vient du fait que la science dans sa pratique suscite en permanence des questions dont les réponses dépassent largement le champ de ses méthodes empiriques ou formelles. Les questions « méta-physiques » (fondement de l’existence même par exemple) ou les questions « éthiques » sont soulevées souvent par la pratique scientifique mais comme telles elles n’ont pas de réponse immédiate au cœur des sciences (la science présuppose l’existence d’une réalité mais ne peut répondre à la question de savoir pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien ; la science décrit, explique mais ne prescrit rien éthiquement parlant). Si, par hypothèse, on accepte certains présupposés théologiques, on peut à partir de ceux-ci tenter de construire des éléments de réponses aux questions philosophiques (métaphysiques ou éthiques) soulevées, débusquées, oserait-on dire, par les sciences. On obtient donc une relation entre science et théologie par la médiation de questions philosophiques : c’est cela que Ladrière appelait une articulation (et non pas une conciliation). Remarquons que cette articulation peut très bien échouer ! Il y a des théologies dont les conséquences sont contraires aux données de la science. Cette articulation est donc précieuse car elle permet logiquement d’éliminer des discours dont les conséquences logiques seraient incompatibles avec les informations scientifiques. S’il est important de ne pas faire de confusion entre les deux domaines, on voit que si le théologien risque l’articulation et s’il est honnête intellectuellement il doit être prêt à revoir ses représentations.

Pensez-vous, comme James Jeans, que grâce aux mathématiques l'esprit n'apparaît plus comme un intrus dans le royaume de la matière ?

Les mathématiques permettent de décrire et d’expliquer les régularités découvertes dans l'univers. Et, comme le disait le fameux mathématicien Hadamard, « les mathématiques sont une pensée sûre de son langage ». De plus elles constituent en elles-mêmes une sorte de réalité : il y a quelque chose dans les mathématiques qui est en partie au moins indépendant de l'activité du mathématicien, ce qui ne veut pas dire qu’il existe un « monde » mathématique indépendant de nous, à l’instar du monde platonicien des idées. Ce qui se passe dans notre cerveau, notre vie mentale ne se situe pas dans un autre monde, il n’empêche que certaines idées et images qui y germent nous échappent et peuvent même échapper à toute tentative d’énonciation dans notre langage. Les théories mathématiques une fois formalisées peuvent elles-mêmes constituer une nouvelle « réalité » autonome qui va engendrer de nouvelles questions, de nouveaux concepts,… Je pense que les mathématiques doivent se penser en analysant finement les interactions inédites entre trois mondes : celui de la pensée (du cerveau), celui de la réalité empirique et celui du langage formel. Une image mentale suscitée par l’étude d’un phénomène peut par exemple être traduite dans un langage par un diagramme. Mais ce dernier peut à son tour faire l’objet d’une étude purement formelle qui elle-même va susciter de nouvelles idées ou images mentales,… Bien entendu l’activité mathématique est trop riche pour être réduite à ce que je viens de dire sur l’interaction des trois mondes. Revenons un peu sur les images mentales. Dans un essai où il réfléchissait aux mécanismes qui président à la création mathématique, Hadamard soulignait le rôle essentiel des « images vagues » que l'analyse intellectuelle précisera ensuite. La représentation des nombres dans le cerveau humain est, en premier lieu, non verbale : elle ne fait appel ni aux mots, ni aux aires corticales du langage, mais dépend des régions pariétales associées à la perception de l'espace. En second lieu, elle est susceptible de s'activer en l'absence de toute conscience. Nous n'en réalisons l'importance que par sa détérioration, par exemple dans les lésions cérébrales qui entraînent l'incapacité de calculer. Il semblerait donc que les mathématiques, si elles se construisent ensuite par le langage et l'éducation, trouvent leur fondement élémentaire (concepts de nombre, d'opération, d'espace et de temps) dans l'organisation même de notre cerveau.

Revenons à l'éthique. Vous êtes très actif dans ce domaine, et pas seulement sur le plan académique. Vous êtes membre de comités d'éthique : à la Maison Saint-François à Namur, qui est un Centre de soins palliatifs... Vous travaillez aussi, au Centre Interdisciplinaire de l’Université de Namur, sur les rapports entre droit, éthique et société.

Quand on parle d'éthique, on pense immédiatement aux grandes questions liées au début ou à la fin de vie, mais il n'y a pas que cela. Je m'intéresse beaucoup aux questions éthiques liées à la robotique. Les drones qui nous survolent, par exemple, ces machines de guerre quasi-autonomes... Comment définir les limites et les conditions de leur usage ? On perçoit vite la gravité de ces questions, d'ailleurs liées au terrorisme. Je m’intéresse plus spécialement à la critique des pensées qui envisagent d’implémenter l'éthique dans ce type de machine, sous la forme étonnante de la « machine ethics »  ? Et ce type de réflexions couvre un champ très vaste : pensons à l'electronic trading où les ordinateurs passent des ordres de vente ou d'achat dans des mesures et à des vitesses inouïes... et sans la moindre éthique. Ce qui est passionnant ici, c'est le dialogue avec des roboticiens, des ingénieurs, des militaires... Mais pour ce qui est de l'éthique de fin de vie en particulier, je ne pense pas que l'imposition de convictions arbitraires puisse aboutir à quoi que ce soit de satisfaisant. Il faut garder raison et, si vous me passer l'expression, avoir foi dans la vertu du dialogue et avant tout de la rationalité. Une éthique purement fidéiste (basée sur la seule confiance à un système de valeurs mais niant tout rapport à l’intelligence) serait dangereuse. Mais symétriquement une éthique purement « naturalisée » ne correspondrait pas adéquatement à ce que l’on attend socialement d’une éthique. Il est important me semble-t-il de reposer d’une manière rationnellement rigoureuse la question des fondements de l’éthique.

Sur quoi fonder les limites au droit individuel de disposer de sa propre vie ? Une croyance ou une conviction majoritaire peuvent-elles fixer voire imposer de telles limites ?

Certainement pas une croyance purement arbitraire (qui peut être irrationnelle) ni une volonté simplement majoritaire (qui peut instituer majoritairement des discriminations ou des injustices). Ce qui me paraît essentiel, c’est de réfléchir aux arguments qui sont avancés pour déterminer ou nier ces limites et d’en évaluer la pertinence. Or souvent on néglige cette recherche ou en en nie la pertinence. L’évaluation de nos comportements se doit, me semble-t-il, de prendre en compte toutes nos dimensions : biologiques, psychologiques, individuelles mais aussi sociales et politiques,… Ceci permet alors de dépasser les frictions entre la « transcendance » et « l'immanence », entre une éthique dite « naturelle » héritée des techno-sciences et celle du libre choix purement individuel. « Il est plus facile de prêcher la morale que de la fonder » disait Schopenhauer ; un fameux défi pour aujourd'hui : comment fonder une éthique qui, dans le respect de chacun, pourrait manifester une pertinence un tant soit peu universelle ? Je pense qu’il y a là un enjeu central, car l’arbitraire pur sans médiation d’une approche rationnelle ne peut que déboucher sur l’affrontement violent entre positions sans justification, qui ne s’imposent que par la force. Le déficit de la raison dans ces domaines explique peut-être le regain de certaines violences…

Michel Gergeay - avril 2013

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