Les Actualités / Lambros Couloubaritsis. De la souffrance à la pensée : un double souci

Lambros Couloubaritsis. De la souffrance à la pensée : un double souci

Savant, original, communicant, omniprésent, entreprenant, chaleureux,…, les qualificatifs se précipitent pour discerner la personnalité plus qu’attachante de Lambros Couloubaritsis. Pilier de la Faculté de philosophie de l’Université libre de Bruxelles, dont il dirigeait le Centre de philosophie ancienne, il n’a guère diminué son activité depuis sa prise de retraite. Outre les doctorants qu’il continue d’accompagner, il multiplie les conférences à l’étranger comme en Belgique et il anime avec Katy Tselentis, la prestigieuse maison d’édition Ousia à l’orientation résolument philosophique, une prouesse devenue rarissime dans le paysage médiatique contemporain ! Surtout, après des décennies consacrées à l’histoire de la philosophie ancienne et médiévale et marquées par la publication, outre d’innombrables articles, de deux sommes historiques où la question de l’Un apparaît cruciale face à la tradition de l’Être, il se consacre désormais à une œuvre personnelle où l’exigence de la pensée, de la proximité à la complexité, se joint au souci de la souffrance sous toutes ses formes, sans pour autant oublier l’importance du mythe dans la formation de la philosophie.

Il n’y a dès lors rien d’étonnant si, pour l’année 2014, il participe en les parrainant à pas moins de quatre interventions au Collège Belgique, tandis qu’il interviendra lui-même au colloque qu’il organise avec Antonin Mazzu sur « Génocides des populations grecques en mer Noire ». Tenter de discerner avec lui les lignes de force d’un parcours aussi multiple qu’ininterrompu s’impose avec évidence, sinon urgence !

Lambros Couloubaritsis, comment, d’origine grecque et né au Congo belge en 1941, devient-on professeur de philosophie à l’Université libre de Bruxelles ?


Après mes études secondaires en Grèce, j’ai travaillé deux ans au Katanga dans des affaires familiales. J’y ai vécu les guerres entre l’armée katangaise et celle des Nations unies qui m’ont beaucoup marqué. Ensuite, je suis venu en Belgique, où j’ai passé une candidature en chimie à l’Université de Liège et une licence en philosophie à l’ULB. J’ai travaillé quatre ans au Centre universitaire de Mons comme assistant de Robert Joly, professeur d’histoire de l’Antiquité. Puis, passant à l’ULB, je suis devenu assistant auprès de François Masai, professeur d’histoire du Moyen Âge. En 1978, je suis devenu titulaire du cours de philologie classique et d’histoire des idées et quelques années plus tard de philosophie du Moyen Âge. Entretemps, j’avais obtenu mon doctorat sur « La métaphysique d’Aristote », sous la direction du professeur Jeanne Croissant…

Vous vous êtes illustré par la publication de très nombreux articles et de livres d’histoire de la philosophie antique, en particulier par ces deux sommes que sont Histoire de la philosophie ancienne et médiévale et De la pensée archaïque au néoplatonisme – deux lectures historiques à rebours de la pensée dominante sur l’antiquité grecque : pouvez-vous les présenter en quelques mots ?

J’ai commencé par un livre sur la physique d’Aristote, publié en 1980, qui a montré l’institution par Aristote d’une science de la nature à partir de son ontologie. Mais très rapidement, j’ai découvert que j’avais négligé, comme l’ensemble des interprètes, la pensée de l’Un et du Multiple qui faisait de l’Un la mesure de toutes choses – alors que Protagoras parlait de l’Homme et Platon de Dieu comme la mesure de toutes choses. Ce qui, à partir de 1983, a orienté mon analyse de la pensée grecque dans cette direction en me fondant sur le Parménide de Platon qui analysait neuf façons d’envisager l’Un et le Multiple dont une seule concernait l’Être. Cela m’a permis de revenir à Parménide où j’ai montré que l’institution de l’Être s’accomplit à partir d’une approche mythique. L’Un et le mythe sont depuis déterminants dans mes recherches. Mes histoires de la philosophie ajoutent à la question de l’Être ces deux dimensions, ce qui modifie la thèse thomiste et heideggérienne d’une prédominance de l’Être dans la pensée occidentale.

Mais qu’apporte ce changement de point de vue ?

En premier lieu, cela enrichit l’histoire de la pensée dans la mesure où les pratiques de l’Un et du Multiple traversent toute l’histoire de la philosophie et débordent celle de l’Être, fondée au XIIIe siècle, reprise par la Contre-Réforme et en 1879 par le pape Léon XIII. Vatican I en a été la confirmation symptomatique. D’autre part, on oublie souvent que la philosophie du Moyen Âge est issue de la controverse entre le polythéisme gréco-romain et le monothéisme qui lui-même est fondé sur la Bible que l’on peut considérer comme un texte mythique. La présence du mythe est essentielle dans l’histoire de la pensée, cela n’a rien de péjoratif, mais souligne au contraire combien elle est au cœur de la pensée, de la littérature et de l’art. Sur la question du mythe, j’ai montré qu’il n’y a pas de passage de muthos à logos, mais d’une pratique archaïque du logos, sous forme de cata-logues parmi lesquels les généalogies, au logos argumentatif et au syllogisme qui eux-mêmes sont des types de catalogue. Mais la plus grande difficulté est de comprendre ce qu’est le muthos ! Grâce à Richard Martin, nous avons compris qu’à l’origine muthos ne signifie pas récit, mais une façon autorisée de parler qui crée un effet. Aristote encore, dans sa Poétique, considère que la tragédie est un muthos qui crée la crainte et la pitié. Quand nous allons nous-mêmes au cinéma, nous ne faisons qu’actualiser les sentiments que le film suscite.

En second lieu, cela apporte à la question ontologique la découverte de la différence entre les expressions eon/eonta qui signifient les choses qui sont dans le présent et on/onta qui signifient ce qui est et les choses qui sont… Cette différence négligée par les philosophes signe la séparation entre la philosophie avant Platon et après, confirmée par la découverte des papyrus de Deverni (trouvés dans une tombe, il s’agit d’un texte orphique, interprétant les rites et Orphée par rapport à la philosophie peu avant Platon et faisant clairement cette différence). Elle montre qu’avant Platon qui stabilise l’Être pour créer une science, il était question d’une temporalité plus singulière des choses, marquée par l’éphémère. Dans la 3e édition de mon livre sur Parménide, sans connaître le papyrus, j’ai tenu compte de cette perspective en traduisant eon par « ce qui est dans le présent » au lieu d’Être.

Plus récemment, vous développez une philosophie propre, marquée par la publication de La proximité et la question de la souffrance qui sera suivie d’un nouveau livre orienté par la question de la complexité. Comment ces sujets se sont-ils imposés à vous ?

Vers les années 2000, je me suis posé la question de savoir si j’avais encore des choses à dire sur la philosophie antique et médiévale. Or, depuis toujours, j’étais intéressé par la philosophie moderne et contemporaine et j’ai souhaité me consacrer davantage à cette période. Je l’ai été d’autant plus que j’ai constaté que les philosophies post-heideggeriennes insistaient sur le multiple et la différence, ce qui entrait dans la perspective hénologique (de l’Un et du Multiple), mais selon un point de vue renversé, le multiple étant à l’avant-plan. De plus, mon approche de la philosophie est basée sur la notion de proximité. Et des circonstances existentielles m’ont conduit vers la réflexion de la souffrance humaine. D’où la question  : quel type de proximité avons-nous à l’égard de l’être souffrant proche ou éloigné ? Alors que souvent on transfigure ou même on défigure la souffrance en la banalisant. Au cours de ce travail, j’ai mis en évidence la différence de la connaissance de soi-même, des autres et des choses, en relevant le caractère majeur de la notion de complexité. Mais, m’accordant à l’esprit du monde francophone, j’ai réduit mes références à la pensée d’Edgar Morin, sans m’apercevoir que cette question était au centre des recherches de l’Institut de Santa Fe, au Nouveau Mexique, dans un cadre surtout scientifique. De plus, je savais l’importance du travail de Prigogine sur les systèmes dynamiques non linéaires qui révèlent cette complexité. Tels furent les points de départ de mes recherches qui font l’objet de mon prochain ouvrage, La philosophie face à la question de la complexité. Le défi majeur du XXIe siècle, qui paraîtra en deux volumes en 2014.

Au programme des leçons et des colloques de l’Académie en 2014, vous n’apparaissez pas moins de cinq fois, sous les intitulés : Génocides grecs en mer Noire ; Images égyptiennes, sexualité et politique ; École et égalité ; Esthétique imaginiste ; Homme et psychopathologie… Vous parrainez ces interventions qui témoignent de la diversité de vos intérêts, mais vous-même prendrez directement part, avec Antonin Mazzu, au colloque sur Génocides des populations grecques en mer Noire : pouvez-vous nous y introduire ?

Effectivement, j’ai encouragé l’organisation de plusieurs conférences dans des domaines différents qui ne se réduisent pas à la philosophie. Mais nous organisons aussi un colloque sur un génocide moins connu, celui des populations grecques de la mer Noire, parallèle à celui des Arméniens. Le but du colloque n’est pas seulement lié à la question du génocide, mais à celle de la reconnaissance des victimes, ce qui inclut le problème du massacre. Car en portant exclusivement l’accent sur le génocide, on oublie de condamner les massacres, comme si ceux-ci n’étaient pas aussi douloureux. La différence, c’est que le génocide est fondé sur une intention d’éradication dont la condamnation doit passer par des institutions pénales, alors que, même lorsque des massacres sont évidents, l’on fait comme s’ils n’existaient pas. Le but du colloque est de considérer les victimes et la souffrance morale des proches. Il aura lieu les 20 et 21 février à l’Académie royale.

Propos recueillis par François Kemp

Choix bibliographique

La proximité et la question de la souffrance humaine, Bruxelles, Ousia, 2005, 759 p. (ISBN 2-87060-116).
Histoire de la philosophie ancienne et médiévale, Figures illustres, Paris, Grasset, 1998, 1326 p. (ISBN 2- 246-50991-2).
Aux origines de la philosophie européenne, De la pensée archaïque au néoplatonisme, Bruxelles, De Boeck, 1992, 4e édition 2003, 757 p. (ISBN 2-8041-4319-8).
L’avènement de la science physique. Essai sur la philosophie d’Aristote, Bruxelles, Ousia, 1980, 2e édition revue et complétée, La physique d’Aristote, 1997, 439 p. (ISBN 2-87060-062-3).
Mythe et Philosophie chez Parménide, Bruxelles, Ousia, 1986, 3e édition modifiée et complétée, La pensée de Parménide, 2008, 570 p. (ISBN 978-2-87060-142-6).

À paraître :

La philosophie face à la question de la complexité. Un défi majeur du 21e siècle, Bruxelles, Ousia, 2014 :
Tome 1 : Complexités intuitive, archaïque et historique (ISBN 978-2-87060-172-3).
Tome 2 : Complexités scientifique et contemporaine (ISBN 978-2-87060-173-0).





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