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Lumières et Révolution. De l’histoire littéraire à l’histoire des hommes et des idées, entretien avec Valérie André.

« Aujourd’hui, on sait la véritable situation… Ce n’est donc plus aux ministres, c’est à la personne même du Roi que le peuple imputera nécessairement ses malheurs…

Le public…croit qu’on ne cherche à obtenir des impôts suffisants pour combler le déficit, et que dès qu’on entrera en jouissance de cette augmentation de revenus, bien loin de supprimer les dépenses, on se livrera encore à de nouvelles dissipations, et il faut encore avouer que le public est excusable d’être dans cette erreur…

Que, dans un moment critique comme celui-ci, on fera peut-être quelques légères réformes qui tomberont sur les personnes qui ont le moins de crédit pour se défendre… Enfin qu’aucun abus considérable ne sera réellement réformé parce que les grands abus ont toujours de grands protecteurs…

C’est cette opinion dont il est nécessaire de détromper la nation. Il faut lui inspirer une juste confiance non seulement dans les sentiments du Roi, mais dans la constance de ses résolutions. C’est pour cela qu’on a promis de publier à la fin de chaque année l’état des dépenses, et à la fin de celle-ci, l’état des réformations faites pour combler le déficit.

…Je finirai en observant au Roi… que ce mémoire doit rester secret. S’il peut produire quelques fruits, il faut que ce soit au Roi seul qu’on les attribue. Si on ne peut pas persuader le Roi des vérités qui y sont conte-nues, il ne faut pas qu’on sache qu’elles lui ont été présentées. »
(Malesherbes)


Ces commentaires, d’une sincérité et d’une modernité saisissantes, Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes les adresse au roi de France, Louis XVI, dans deux mémoires qu’il remet au souverain en 1787 et 1788. Si nous pouvons les lire in extenso aujourd’hui, en savourer la langue, l’audace et la clairvoyance et découvrir l’intelligence politique, la probité et l’humanisme de son auteur, c’est à Valérie André que nous le devons. Maître de recherches au FNRS et docteur es Lettres de l’Université libre de Bruxelles, elle s’inscrit, avec brio, dans la tradition « dix-huitièmiste » de l’ULB initiée par Roland Mortier et Raymond Trousson. Spécialiste du tournant des Lumières,
V. André s’est engagée dans l’élaboration d’une éthobiographie de Malesherbes. Au cours de ses investigations, elle exhume ces deux textes passés pour disparus, en saisit tout l’intérêt et ne résiste pas au désir de les publier sans attendre, dans une lecture inédite et critique (*). Valérie André sera l’invitée du Collège Belgique à deux reprises en 2011, pour un cours sur les Femmes des Lumières et pour une session spéciale consacrée aux Lumières révolutionnaires, belle opportunité de présenter Malesherbes et sa conception de la démocratie au grand public.

Valérie André, votre plongée dans le monde des Lumières, vous l’entamez avec votre thèse de doctorat, n’est-ce pas ?

En effet. Au départ d’une intention originelle de travailler sur le roman du tournant des Lumières qui s’avère un sujet trop vaste, je me heurte au problème méthodologique de la définition des catégories et sous-genres empreinte de la vision des fondateurs de l’histoire littéraire au XIXe siècle et de ce qui était jugé digne d’intérêt universitaire. Le roman libertin, par exemple, a été défini en fonction des seuls textes que la censure avait bien voulu garder. Je décide de consacrer mes recherches doctorales à l’étude des romans du libertinage entre 1782 et 1815, en m’interrogeant sur le terme même de libertin qui renvoie à deux figures, celle du libertin mondain et celle, plus « politique » du libertin actif. Libertinage de mœurs et libertinage d’esprit !

On est frappé par votre curiosité et votre esprit d’analyse qui vous permettent d’explorer tout le potentiel d’une thématique et de rebondir, à peine une étude terminée, vers d’autres dimensions, d’autres sujets collatéraux. Cette démarche qui s’inspire du principe des poupées gigognes a contribué à la richesse et à la diversité dans l’unité (voir infra) de vos travaux.

C’est vrai que mes recherches sur les libertins m’ont amenée à découvrir Jean-Baptiste Louvet et à consacrer à ce personnage fascinant ma thèse d’agrégation (*).

Louvet ne se destine pas au métier d’écrivain. Un beau jour, il se met à la plume pour raconter les amours et la vie du Chevalier de Faublas. Le récit lui vaut d’emblée un succès inespéré. Il rédige une suite puis une suite à la suite et publie les trois volets. Ce sont, en quelque sorte, les premiers pas du roman feuilleton. La Révolution intervenant en pleine construction du récit, le texte s’infléchit en fonction des événements politiques. Je le qualifierai, dans un de mes articles, de roman libertin corrigé par l’histoire !

Louvet décide de s’investir en politique, aux côtés des Girondins et abandonne sa carrière littéraire pour sa nouvelle vocation. Il entame sa deuxième œuvre, celle d’orateur politique et de journaliste. Il participe à la rédaction d’un journal-affiche, « La Sentinelle » et verse dans le journalisme militant. Inquiété, il choisit la fuite mais ne veut pas risquer l’infamie et la sanction réservées aux fuyards. De retour en France quelques années plus tard, il prétendra s’être réfugié dans des cavernes du Jura, alors qu’il avait émigré en Suisse. C’est Benjamin Constant qui se chargera de rapatrier son fils. Louvet a rassemblé des notes pour écrire une histoire de la Révolution et publie ses Mémoires. Ma thèse d’agrégation qui leur est consacrée paraît chez Champion en 2000, sous le titre « Les Mémoires de Jean-Baptiste Louvet ou la tentation du roman ».

Ensuite, vous vous attachez à la comédienne Louise Fusil. Toujours l’effet gigogne mais aussi le « flair », pour dénicher des personnalités hors du commun et aiguiser votre inclination pour l’histoire.

Oui, à nouveau, c’est en lisant des témoignages sur Louvet que je trouve des allusions à Louise Fusil dont les mémoires ont été « massacrés » par son premier éditeur scientifique en 1904. Je décide de refaire une édition, critique, de ces « Souvenirs d’une actrice » et l’ouvrage est récompensé par le Prix Emmanuel Vossaert décerné par l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique (*).

La comédienne quitte la Lorraine natale pour Paris qu’elle fuit à la Révolution. Elle vit quelque temps à Bruxelles et joue notamment au Théâtre du Parc. Après des séjours à Anvers et Gand, elle abandonne la scène et émigre en Russie où elle est engagée comme lectrice dans des familles aristocratiques. Elle refait du théâtre à Saint-Petersburg et à Moscou et se lance dans l’écriture en racontant la vie quotidienne avec son regard de française émigrée. Les hostilités entre la France et la Russie la poussent à un nouvel exode (elle est une des survivantes de la Bérézina). Via la Suède, elle revient en France avec une gamine dans ses bagages qu’elle prétend avoir sauvée à Vilnius. Il s’agit vraisemblablement de sa propre fille qu’elle exhibe tel un singe savant dans tout Paris et d’autres capitales européennes.

Louise Fusil meurt ruinée, à l’hospice, en laissant ses mémoires qu’elle a commencé à rédiger en 1830, au moment où elle sombre dans la précarité, et qui attireront l’intérêt de ses contemporains et des historiens jusqu’à nos jours.

Toujours active sur le terrain dix-huitièmiste, avec des travaux sur Voltaire, Diderot, le Prince de Ligne, vous ne voulez pas vous y enfermer, ouverte à d’autres défis, notamment pour appréhender scientifiquement certains préjugés.

J’ai eu l’occasion de découvrir, alors qu’Alain Van Crugten préparait son roman « Korsakoff », les moqueries dont souffre un enfant roux. J’ai voulu en savoir davantage sur le comment se monte un préjugé et en comprendre les causes. J’ai alors étudié la réfraction dans la littérature et la culture des préjugés liés à la rousseur et me suis rendue compte de la similitude de comportements des personnes victimes de discrimination. D’où le titre choisi, vu la dimension phénoménologique, par mon
éditeur « Réflexions sur la question rousse », clin d’œil aux lecteurs en référence à l’ouvrage de Sartre sur la question juive !

Il y a une cohérence, une unité dans vos recherches. Entendez-vous la maintenir dans le futur ?

L’ensemble de mes travaux s’arrime autour de l’étude du dix-huitième siècle et des Lumières.

Un premier domaine d’intérêt concerne le roman français de la fin du XVIIIe-début XIXe s., selon trois axes de réflexion : les romans du libertinage, le rapport entre l’émigration française sous la Révolution et la pénétration des grands courants européens dans la France du début du XIXe et l’influence du romantisme européen sur le roman français.

Un deuxième axe, depuis mes recherches sur Louvet, porte sur la rhétorique du discours, l’argumentation journalistique et les mémoires autobiographiques.

Voltaire, avec mon édition du Traité sur la Tolérance assortie d’une analyse et d’une mise en contexte des questions religieuses à travers toute son œuvre, et l’étude de la réception du grand philosophe entre 1778 et 1878, constitue un autre fil conducteur.

Demain, je poursuivrai selon cette trame avec deux priorités : la biographie de Malesherbes et le Dictionnaire des Femmes des Lumières avec ma collègue française qui en a eu l’idée, Huguette Krief.

Les Femmes des Lumières, c’est précisément le sujet de votre cours au Collège Belgique, fin novembre 2011.

Ce cours sera une belle occasion de promouvoir les objectifs du Dictionnaire dont les entrées sont soit nominatives (des femmes ayant eu une action dans tous les domaines) soit notionnelles (des thématiques telles que la maternité, le voyage, la prostitution…). Pour le Collège Belgique, nous mettrons en exergue des figures emblématiques et d’autres qui ne sont pas connues.

On parlera certainement de Mme du Châtelet, compagne de Voltaire, qui a traduit le « Principia Mathematica » de Newton et a introduit sa philosophie en France. Elle a fait de l’exégèse biblique aussi. Ce n’est pas du tout une féministe mais avant tout une femme de science. Elle meurt des suites d’un accouchement et la férocité dont elle est victime à titre posthume de la part de ses contemporains montre à quel problème se heurte celle qui veut s’imposer comme être pensant.

Nous aborderons les mémorialistes comme Olympe de Gouges ou Constance de Salm, auteur d’un roman méconnu « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme sensible » et féministe militante qui s’est impliquée dans la « querelle des dames », s’opposant à des écrivains comme Sylvain Maréchal et Ecouchard-Lebrun. Nous n’éluderons pas la question du comportement misogyne de certains grands hommes des Lumières !

Vous coordonnez la session spéciale du Collège Belgique sur les Lumières révolutionnaires prévue pour octobre 2011 et interviendrez personnellement pour présenter Malesherbes et la « démocratie royale ».

Prenant le contre-pied de la doxa historique, notre objectif est bien de concilier Lumières et Révolution en montrant les éléments qui ont percolé entre les deux. Nous ferons appel à des spécialistes de la musique (Béatrice Didier), de l’art à propos des figures de l’égalité dans l’imagerie révolutionnaire (Martial Guédron) et de la littérature (Raymond Trousson et Jean-Noël Pascal). Guy Haarscher mettra l’accent sur l’actualité des Lumières. Huguette Krief avec laquelle je prépare un autre ouvrage consacré aux Lumières révolutionnaires sera bien évidemment associée à cette session du Collège Belgique.

Malesherbes est un homme des Lumières et du XVIIIe siècle mais ses Mémoires sont révolutionnaires. À ses yeux, il s’agit bien de « casser » pour faire du neuf, de ne pas suivre les rails tracés par Louis XIV et Louis XV. Son aversion pour le despotisme et son sens de l’État et du bien public le conduisent à l’idée d’une Constitution pour la France.

Comme Directeur de la Librairie de France, équivalant à un ministère de la Censure en quelque sorte, il agit en défenseur du droit à la vérité et donc de la liberté d’écrire. Deux siècles avant les masses médias, il a compris le rôle de l’imprimé. La lecture et l’alphabétisation sont des mouvements irrépressibles, des facteurs d’émancipation contre lesquels personne ne peut combattre.

Dans ses Mémoires de 1787 et 1788, il veut faire prendre conscience au Roi de ce qui a changé par rapport aux autres siècles : la diffusion d’un esprit d’indépendance, l’ampleur du déficit financier qui ne peut être comblé qu’en surchargeant un peuple déjà épuisé et la responsabilité personnelle du Roi à cet égard, et l’existence d’assemblées régulières de représentants de la nation. Un seul remède s’impose, faire des économies ! Malesherbes enjoint Louis XVI à s’engager de plain pied dans une refonte des dépenses avant toute nouvelle levée d’impôt et de soumettre préalablement celle-ci au consentement des représentants nationaux.

On ne peut qu’être frappé par la prodigieuse actualité des questions soulevées par Malesherbes face à la banqueroute de la France à la fin du XVIIIe siècle.

Malesherbes s’exprime aussi sur le terrain des libertés individuelles et droits fondamentaux, en plaidant pour la suppression des Lettres de cachet et de l’arbitraire, pour un amendement de la justice et du système carcéral. « L’humanité est la première de toutes les lois ! »
Comme Secrétaire d’État à la Maison du Roi, il aura en charge deux dossiers, les dépenses et l’Église réformée. Ses travaux sur cette dernière question amèneront Louis XVI à signer l’Édit de Tolérance qui rend un état civil aux protestants.

Au travers de ses écrits, on découvre sa position subtile sur les religions qu’il cantonne à leur dimension spirituelle. Les questions temporelles relèvent de la sphère publique et des politiques.

Malesherbes n’a pas été écouté de son vivant malgré sa stature morale et sa clairvoyance. La postérité ne l’a guère mieux traité ; il est aujourd’hui totalement méconnu du grand public. Comment expliquez-vous ce constat ?

Je pense qu’il a pâti de l’hagiographie qui s’est faite autour de lui après sa mort sur l’échafaud et la première Restauration, qui a voulu mettre en exergue la figure du Ministre martyre, son image d’avocat de Louis XVI.

Le personnage était trop modeste et ne tenait pas à occuper le devant de la scène.

De plus les trois quarts de ses écrits sont restés inédits. La plupart ont été considérés comme perdus. Le fonds Lamoignon des archives du château de Rosanbo comprend les textes les plus importants de Malesherbes. J’ai eu beaucoup de chances d’être autorisée par la famille de Rosanbo à consulter ce « trésor » interdit au public depuis un procès intenté à un historien qui s’était livré à une reproduction littérale de centaines de pages d’archives, conduite ressentie par les ayants droit comme un véritable pillage.

Je poursuis ma découverte du personnage et de son œuvre, consciente d’être bien loin d’en avoir fait le tour !

Maud Sorède, janvier 2011.

Pour en savoir plus…

ANDRE, V., Malesherbes à Louis XVI ou les avertissements de Cassandre, Paris, Tallandier, 2010.
Id., Réflexions sur la question rousse, Paris, Tallandier, 2007.
Id., Louise Fusil, Souvenirs d’une actrice. Texte présenté et annoté par
V. André, Paris, Champion, 2006.
Id., Les Mémoires de Jean-Baptiste Louvet ou la tentation du roman, Paris, Champion, 2000.
Id., Le Traité sur la tolérance de Voltaire. Un champion des Lumières contre le fanatisme, Paris, Champion, 1999.
Id., Le Roman du libertinage, 1782-1815. Redécouverte et réhabilitation, Paris, Champion, 1997.




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