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Martine Durez-Demal : un grand patron, académique et gestionnaire, au service du bien public.

Martine Durez-Demal nous accueille dans son bureau de Présidente du Conseil d’administration de la Poste, sans formalisme et disponible pour aller à l’essentiel. De prime abord réservée et peu soucieuse de se mettre en évidence, elle se révèle rapidement, au cours de la conversation, comme un grand patron et une personnalité d’envergure. Ses compétences n’y sont pas pour rien : une maîtrise théorique doublée d’une expertise peu commune en gestion financière, une grande capacité d’écoute, d’analyse et de décision. Ce profil d’académique-entrepreneur, conscient des enjeux sociaux, du bien public et des devoirs de l’universitaire envers le développement de la société rencontre idéalement les objectifs de la Classe « Technologie et Société » de l’Académie. Martine Durez-Demal en est devenue membre en mai dernier. Gageons qu’elle ne manquera pas d’enrichir les travaux par son expérience croisée et ses connaissances de l’université, de l’entreprise et du monde politique.

Martine Durez-Demal, le lieu de naissance d’un individu et le cadre des années d’enfance ne sont pas sans influences sur sa destinée.

Naître dans un milieu universitaire et laïc, à Frameries, dans le Borinage des années 50’ constitue, il est vrai, un terreau où j’ai pu ancrer mon parcours, une caisse de résonnance aussi pour forger mes convictions.

L’université, après le Lycée Bervoets à Mons, allait de soi, comme de s’inscrire à l’ULB par tradition familiale. Mon désir de choisir un cursus polyvalent m’a conduite à l’École de Commerce Solvay. J’y entre en 1968 et en sors, cinq ans plus tard avec un diplôme d’ingénieur commercial et… mon premier enfant né pendant mes études !

Je reste à l’ULB comme assistante du Professeur Gillet et remplace André Farber au Séminaire de recherche opérationnelle pendant son séjour à Cornell University. À son retour des États-Unis, je poursuis l’assistanat quelque temps et bifurque, en 1974, vers un mandat FNRS auprès du Professeur Huyberechts.

Votre intérêt pour la Finance, gestion et métiers financiers, se marque très rapidement ?

Oui, j’aime l’économie appliquée et ma thèse de doctorat, menée sous la codirection de Huyberechts et Farber, porte déjà sur la Finance. La suite de ma carrière académique se fera à l’Université de Mons-Hainaut où j’assurerai les cours de gestion et d’analyse financière et de gestion d’entreprises.

Économie appliquée mais aussi goût du concret, du travail de terrain !

Pour moi, c’est un fondement de l’ethos académique que de s’investir dans la troisième mission de l’université – le service à la communauté. C’est un devoir envers la société de contribuer par ses travaux au développement de la société. Dans ma discipline, le « terrain » permet d’enrichir les horizons et de bien comprendre les aspects humains et sociaux des théories économiques. C’est de plus une valeur ajoutée pour les étudiants d’avoir des enseignants soucieux de montrer comment les concepts se traduisent dans la réalité. Pour l’institution universitaire, c’est une façon de renforcer sa visibilité.

La liste de vos publications scientifiques témoigne du dynamisme et de la diversité de vos recherches. Tentons d’en faire une synthèse en quelques lignes, voulez-vous ?

Une grande partie de mes recherches tourne autour de la question du marché immobilier, vu dans toutes ses dimensions (rendements, constructions neuves, logement social etc...).

Pour le logement social, il s’agissait de voir à qui il bénéficiait et d’analyser si les conditions d’obtention se référant à des niveaux de revenus au moment de l’introduction du dossier s’avéraient adéquates jusqu’à la fin du processus. En d’autres termes quand les demandeurs entraient dans leur logement, étaient-ils encore, vu la longueur des délais, des personnes à revenus modestes. Les recommandations aboutissaient à la nécessité de trancher : soit la diversité sociale des bénéficiaires était un facteur positif, soit on voulait favoriser les plus démunis et dès lors un changement du dispositif s’imposait !

J’ai étudié également l’immobilier en termes de placements financiers, en m’attachant aux théories sur l’efficience des marchés des capitaux et la mesure des risques des placements. La recherche visait surtout les actifs liquides (actions et obligations) mais j’étais consciente de l’implication d’autres actifs comme les œuvres d’art, les timbres ou l’immobilier. Je me suis intéressée en particulier à vérifier si les placements immobiliers offraient une protection adéquate contre l’érosion monétaire.

La situation des entreprises, des P.M.E, le système des franchises, la création d’entreprises dans des régions plus vulnérables au plan socio-économique ont fait l’objet d’autres travaux de recherche et de publication et enfin mon rôle d’expert et de chef de cabinet adjoint de deux Ministères m’a conduit à examiner d’autres questions : le management des écoles, la qualité de l’enseignement supérieur et l’essaimage académique.

Vous évoquez un autre aspect de votre carrière, l’expertise « politique », c’est votre collègue à l’université de Mons, Elio Di Rupo qui va vous y entraîner progressivement ?

Les recherches que nous faisions à l’UMH étaient intéressantes mais à mon sens il manquait un levier pour que nos recommandations ne restent pas lettre morte. C’est Elio Di Rupo, jeune chercheur parmi nos collègues, qui va nous permettre de faire le lien avec le monde politique. Di Rupo en est, à ce moment, à ses débuts en politique et Bernard Lux et moi-même nous lui préparons des dossiers, des propositions sur les thèmes sociaux qui nous sont chers. Une fois devenu Ministre, il nous demandera de l’accompagner. J’exercerai les fonctions de chef de cabinet adjoint et d’expert du Ministre de l’Éducation entre 1992 et 1994 et puis de 94 à 95, du Ministre des Communications et des Entreprises publiques.

J’aurai, ce faisant, l’opportunité de prendre en charge les dossiers relatifs aux relations Écoles/Entreprises et à la mise en place d’une charte de l’enseignement en alternance et à la consolidation stratégique de Belgacom.

Cette expérience vous permet d’ajouter aux atouts du chercheur et de l’enseignant une connaissance directe des visions et des besoins de l’entreprise. La suite du parcours oscillera entre ces deux mondes.

C’est exact. En 1994, je deviens administrateur de Belgacom, quitte le cabinet et retourne à l’Université de Mons-Hainaut. En 1997, je suis pressentie pour occuper pendant dix-huit mois la fonction de directeur financier de la Poste. J’y vois un intérêt à deux égards : le secteur postal allait vivre une évolution parallèle à celle des télécommunications et les enjeux du passage du public à une gestion plus privée me permettaient de mettre en pratique les enseignements de gestion financière. En plus, c’était pour une période limitée. J’accepte le poste et change de statut académique à l’UMH (je serai alors professeur extraordinaire).

18 mois ! C’était sans compter votre dynamisme…

Pendant cette année et demie, nous ne restons pas inactifs en effet. Sur le plan financier, la Poste met sur pied des projets d’envergure : un ERP, un système d’« activity based costing », la mise en place d’IFRS et la consolidation des comptes, la soumission à la TVA. Au terme des dix huit mois, je reste à la Poste toujours comme directeur financier. Je décide qu’à la conclusion du partenariat, je tirerai ma révérence. C’est à cette échéance, en 2006, que je me vois proposer la présidence de l’entreprise que j’accepte avec enthousiasme et que j’exerce encore aujourd’hui.

Quelle est la spécificité d’une entreprise comme la Poste ?

C’est une entreprise à capitaux mixtes, avec une gestion totalement inspirée du « privé » mais avec le maintien de missions de service public. Elle continue à exercer ces missions dans le cadre d’un contrat de gestion qui lui vaut un remboursement des coûts mais pas de bénéfices. Il s’agit par exemple du paiement de pensions à domicile, de distribution de journaux, etc…

La deuxième caractéristique concerne le personnel : La Poste conserve un personnel statutaire important en nombre. En janvier 2011, nous entrerons dans un monde libéralisé, et donc dans un contexte concurrentiel. Le défi est de taille ! Il faut donc moderniser l’entreprise en maintenant services publics et gestion des ressources humaines sans licenciements.

Disposer de personnel statutaire comporte aussi des avantages : solide esprit d’appartenance à l’entreprise, bonne connaissance du terrain et vision à long terme, dialogue possible et capacité à comprendre les efforts et les enjeux.

Janvier 2011, c’est demain ! tes-vous confiante pour l’avenir de la Poste ?

Mes craintes sont liées surtout à la substitution électronique du courrier, et dès lors à la perte de volumes pour une entreprise dont la base de coûts fixes est très lourde. S’il y a baisse de volumes, automatiquement il y aura une répercussion sur le prix de revient. D’ici quelques mois, des concurrents potentiels pourraient affronter cette situation avec une approche de travail plus flexible.

Il faut donc se moderniser d’une part pour dégager des gains de productivité importants mais disposer d’autre part d’une loi pour déterminer les conditions d’entrée des nouveaux opérateurs sur le marché belge. Ceux-ci devraient atteindre par exemple un certain taux de couverture du pays et de fréquence des distributions. Cette loi devrait prévoir également que dans le secteur postal, le contrat de travail salarié sera la norme (pour éviter le recours à des indépendants travaillant à la pièce).

Si nous disposons de cette loi en attente de vote au Parlement qui nous donnera une sécurité juridique et si nous menons à bien nos projets de productivité, je suis confiante. Si nous n’avons pas cette loi, la concurrence sera sauvage et nous assisterons à du dumping social.

Depuis mai dernier, vous êtes membre de l’Académie. Vos premières impressions ?

J’ai tout de suite été séduite par l’approche : mettre l’Académie au cœur de la société, ce qui rejoint mon inclination pour sortir du cadre académique, diffuser les connaissances et contribuer à faire avancer la conscience citoyenne. La première prise de position de la toute nouvelle Classe « Technologie et Société » sur la désindustrialisation de l’Europe en donne un bel exemple.

L’Académie est probablement un des derniers lieux d’échange et de maturation de connaissances désintéressées, constructives et multi- disciplinaires.

Mes premières impressions sont donc très positives.


Maud Sorède, octobre 2010.

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