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Michel Crucifix, maestro du climat : entre harmonies et mélodies !

Quel merveilleux accueil nous a réservé en son antre universitaire ce véritable maestro du climat qu’est assurément Michel Crucifix ! Une singulière personnalité, du reste fort attachante, avec une constante humaine faite de deux coordonnées quasi musicales : simplicité d’âme et profondeur de pensée qui, se donnant la main, font de ce membre élu en 2015 dans la Classe des Sciences de l’Académie royale de Belgique un chercheur à large spectre tout en rythme et silence éloquents. Docteur en Sciences, licencié en Sciences physiques, maître de recherches au FNRS et professeur à l’Université catholique de Louvain au Centre de Recherche de la Terre et du Climat Georges Lemaître où il enseigne entre autres la météorologie, la physique du climat et les méthodes numériques. Cet éminent scientifique n’a de cesse de comprendre la dynamique du climat de notre Terre, avec ses âges et ses caprices, ses turbulences, ses variabilités naturelles et artificielles, ses changements et ses influences sur notre planète ; bref, ce qu’avec finesse il nomme quant au climat ses harmonies et ses mélodies. Ce sont donc les études des variations du climat dans ses changements les plus subtils qui sont déclinées dans ses recherches où, telle la musique de Mozart ou celle d’un compositeur contemporain, fréquence, battement et résonance résonnent aussi bien dans ses quêtes scientifiques que dans le cheminement personnel de cet explorateur du temps.

Michel Crucifix donnera tout prochainement à Bruxelles deux cours-conférences, avec Sophie Verheyden et Nathalie Fagel, dans le cadre du Collège Belgique, ayant comme titre Harmonies et mélodies du climat : une rencontre avec les paléoclimats en Belgique. Le premier, le jeudi 13 octobre à l’Académie royale de 17 à 19 heures, concerne les variations naturelles du climat, et le second, le jeudi 27 octobre, fournira à partir des paléoclimats les clefs du futur. Écoutons-le donc !

Michel Crucifix, votre passion pour la climatologie est-elle née dès le début de vos études ?


Le moment décisif où j’ai commencé à étudier le climat a été la fin de ma licence de physique. J’avais entendu qu’un camarade de cours avait contacté le professeur et climatologue André Berger. Je me suis dit : pourquoi pas ? (rires) Je lui ai donc écrit un courrier, très probablement maladroit, pour un étudiant d’une vingtaine d’années. Il n’a pas répondu ! Je me rappelle le moment où j’ai pris mon courage à deux mains. J’ai pris le téléphone en demandant timidement à la secrétaire si le professeur Berger était là, avec l’espoir qu’il ait lu ma lettre. Je vais vous le passer me dit-elle ! Il m’a immédiatement invité à le rencontrer. Oui, vraiment, le moment décisif !

Dès lors, n’entamez-vous pas très vite une thèse de doctorat en climatologie ?

Oui, immédiatement ! Et en ne connaissant à peu près rien. Revenons un peu en arrière si vous le voulez bien. Je fais partie de cette génération d’enfants qui s’éveillent aux sciences très jeunes. Ce sont, pour moi, les cartes et le ciel. Comme astronome amateur, le ciel, les étoiles et les nuages me fascinaient. Je me souviens d’avoir construit mon petit baromètre ! Et les cartes, car j’étais aussi fasciné par les grands voyages de Mercator (pour la petite histoire, je me retrouve dans le bâtiment Mercator où nous sommes), de Cook et de La Pérouse.

On revient en fait au choix des études, bien avant la thèse !

Oui, en effet, avec cet autre moment décisif autour de mes dix-sept ans. Mes parents étaient commerçants. Ils m’ont enseigné le labeur et le courage mais pas les sciences. À Liège, un professeur nous avait expliqué qu’il ne fallait surtout pas faire la physique car il n’y avait aucun débouché. Il fallait devenir ingénieur. J’ai ainsi passé mon examen d’entrée comme ingénieur civil car je voulais être certain que je ne choisissais pas la physique parce que je ne savais pas entrer chez les ingénieurs. Puis, je me suis inscrit en physique. Voilà toute l’histoire !

Refaisons le trajet en sens inverse : que se passe-t-il pendant la thèse ?

Oui, la thèse s’est bien déroulée. J’ai surtout découvert que le monde scientifique est un monde social. Je me suis rendu compte qu’être scientifique aujourd’hui, c’est aussi se rendre à des conférences, des repas, connaître beaucoup de monde, s’exprimer. Comme mon travail était très théorique – la dynamique des cycles glaciaires –, vous voyez la coexistence de deux mondes très différents : le monde abstrait des chiffres, et celui parfois un peu artificiel de la société scientifique. Il faut lutter quotidiennement pour ne pas se laisser aspirer par ces deux mondes. Si vraiment je dois aller au fond des choses, il reste quand même une petite insatisfaction : après la licence en physique, je n’ai plus jamais eu l’occasion de mettre les mains dans le matériau ! On compense néanmoins par les randonnées en forêt et la beauté du monde.

Que vous arrive-t-il après la soutenance de votre thèse ?

C’était quand même un petit coup de veine ! J’ai pu partir quatre ans pour le Meteorological Office en Angleterre. On dit le Met Office. Ils engageaient encore sous contrat de fonctionnaire. J’aurais pu y rester ! Encore un autre monde, celui du monde professionnel rigoureux, structuré et hiérarchique. Entre autres, ils conseillent le gouvernement sur les changements climatiques. Le Met Office vous donne également la possibilité de publier, de poursuivre vos recherches, et dans mon cas de continuer à travailler sur les périodes glaciaires. J’ai surtout appris à travailler en équipe. Mais j’ai aussi compris que je ne resterais pas là !

Retour en Belgique, à l’Université catholique de Louvain, avec un mandat au F.N.R.S !

Oui, je suis toujours mandataire du F.N.R.S. C’est un contrat fabuleux au sens où vous est donné mandat de créer, avec la liberté de chercher, de penser et de former une équipe. C’est le tournant car équipé de ma thèse et du professionnalisme gagné chez les Anglais, on a pu faire du bon travail depuis maintenant dix ans.

En définitive, une brillante carrière de recherches !

Ce n’est pas une ligne droite. Cela fait davantage penser à un chemin de montagne avec des chemins de traverse et des erreurs, des allers-retours, des épuisements. Mais il y a une leçon ! Il faut savoir s’entourer des bonnes personnes et savoir de combien. Certains visionnaires voient le produit fini et comprennent de suite qu’il leur faudra vingt personnes pour y arriver. Je ne fais pas partie de cette catégorie. Je me sens vraiment comme un explorateur où se tromper et rebondir font partie de la recherche. De même, si pour aboutir à un résultat vous avez besoin des toutes dernières technologies, c’est que vous faites fausse route car vous êtes esclave de votre technologie. Être un chercheur, c’est avant tout être un humain. C’est un acte fondamentalement humain. Ce qui veut dire utiliser la technologie comme étant une marche pour arriver à un résultat, mais c’est vous qui maîtrisez les choses.

Pourriez-vous nous dire quelques mots introductifs au sujet de vos deux cours-conférences, dans le cadre du Collège Belgique, ayant comme titre Harmonies et mélodies du climat : une rencontre avec les paléoclimats en Belgique. Le premier, le jeudi 13 octobre à l’Académie royale de 17 à 19 heures, concerne les variations naturelles du climat et le second, le jeudi 27 octobre, fournira à partir des paléoclimats les clefs du futur ? Bref, ne sont-ce pas aux pulsations du temps et des temps auxquelles vous nous conviez ?

D’abord, je suis heureux de présenter ce cours avec Sophie Verheyden et Nathalie Fagel, deux femmes exceptionnelles qui connaissent le terrain et qui vont nous montrer comment reconstituer les climats du passé grâce, entre autres, aux stalagmites et aux tourbières des Fagnes.

Alors, oui, effectivement, la physique est la science du temps. Le titre fait surtout référence à une autre grande passion dans ma vie : la musique. L’harmonie est le fait d’être ensemble et le système climatique est un ensemble harmonieux où tout interagit avec tout. Un fond musical, l’harmonie, et des modes musicaux, les mélodies. Il faut savoir que le climat évolue sur des échelles de temps extrêmement longues, des dizaines de millions d’années. Or, nous n’avons des mesures vraiment précises que sur les cinquante dernières années. Si vous voulez étudier le système climatique, il faut remonter beaucoup plus loin. Nous avons la certitude qu’aujourd’hui nous changeons de climat pour une très longue période. Nous sommes à l’aube d’une nouvelle ère, certains parlent d’anthropocène. Le cycle des glaciations que nous vivons depuis un million d’années va s’arrêter.

Doit-on comprendre que l’anthropocène est cette révolution qui consiste dans le fait que l’homme, par son activité, modifie le climat ?

C’est en cela qu’il faut bien comprendre le système climatique. Nous entrons dans un autre climat dont nous ne connaissons pas le mode de fonctionnement, mais dont la physique intrinsèque qui gouverne les grands équilibres sera toujours présente à l’avenir. Cette physique sera couplée à une composante supplémentaire qui est l’activité humaine. On va donc vers un autre système. Entre pessimisme et optimisme, je ne suis pas nécessairement le plus pessimiste mais il faut bien comprendre ce qui nous arrive. Lorsque la vie est apparue il y a des milliards d’années, le système climatique a alors changé complètement. La concentration en CO2 a chuté et aujourd’hui ce gaz représente 0,04 % de la masse de l’atmosphère. L’humain et sa technologie sont maintenant là et cette concentration va tripler, peut-être quadrupler en l’espace d’un siècle ou deux. Mais quel est le véritable pari humaniste ? Une Terre plus chaude peut nourrir, sur le papier, 15 milliards d’habitants. Nous sommes face à une nouvelle transition, compliquée et risquée. Nous vivons un accouchement et c’est un moment dangereux. Cela peut mal finir. Mais si on le gère bien, on ira vers une société où l’être humain restera attaché à ses racines naturelles. Nous pouvons générer une société qui a trouvé ses modes de fonctionnements au niveau local pour que le système global lui aussi fonctionne. Ce ne sera plus celui des âges glaciaires. Ce sera un nouveau système. De tout cela, il sera donc question.

Les scientifiques ne deviennent-ils pas incontournables dans cette nouvelle gestion de la société ?

Je répondrais par ce qui est presque devenu une obsession chez moi : intensifier la responsabilité du scientifique. Celle de vivre dans un monde multidisciplinaire, de rester soi-même discipliné et donc de réinventer nos professions. Plus que jamais, nous sommes citoyens. Nous sommes nous-mêmes rats de laboratoire philosophique. Regardez : je vais partir en avion au Danemark, ce matin j’ai pris ma voiture. On fait tout ce qu’on dit de ne pas faire ! On est pris dans cette dissonance morale. Donc l’introspection, dont l’Académie et le Collège Belgique permettent également le déploiement, est nécessaire sinon le travail quotidien perd tout son sens.

Parlons-en ! Depuis que vous avez été élu, en 2015, à l’Académie royale de Belgique, quels sont les moments que vous retenez, en somme, de cette nouvelle vie ?

Beaucoup d’émotions ! Avec un accueil très chaleureux dans un lieu public de liberté, un forum citoyen, où l’on peut s’exprimer ! De plus, je n’ai que quarante ans et je me retrouve avec des gens qui ont contribué de façon majeure à la science et à son développement. Dès lors, beaucoup d’humilité, même si c’est… un peu flatteur d’être dans une Académie du XXIe siècle.

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations :

Nous renvoyons le lecteur au site personnel de Michel Crucifix et à celui du Centre de recherche sur la Terre et le Climat Georges Lemaître, dans lesquels vous aurez le loisir de découvrir de nombreuses informations et articles à lire : http://perso.uclouvain.be/michel.crucifix et http://www.uclouvain.be/teclim. Signalons également que vous retrouvez Michel Crucifix, en audio, sur le site de l’Académie royale de Belgique : L’ingénieur face aux changements climatiques : http://lacademie.tv/conferences/l-ingenieur-face-aux-changements-climatiques

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