Les Actualités / "Penser le monde à long terme", par François de Callataÿ

"Penser le monde à long terme", par François de Callataÿ

François de Callataÿ, membre de l'Académie et président du bureau du Collège des Alumni, a publié dans La Libre Belgique du 5 mars 2009 une carte blanche. En voici le texte :

Penser le monde à long terme

Le monde est en crise et il a besoin des académies plus que jamais. Ceci n'est pas un plaidoyer passéiste pour un retour à une soi-disant "sagesse des anciens" ou au rétablissement d'une hiérarchie obsolète, mais un constat très actuel résolument dirigé vers l'avenir.

Pour ceux qui en douteraient, la crise que nous traversons ne se résume pas aux subprimes, à une débâcle financière et à ses conséquences sur l'économie réelle. Ou plutôt : voilà les œufs de la poule. Cette crise-là - cela a été assez répété - n'a été rendue possible qu'en raison d'un abaissement généralisé des pratiques éthiques. Une crise des valeurs donc. Cela fait longtemps que les historiens et les sociologues (pensons à Max Weber), rejoints plus tardivement par certains économistes, ont développé des outils d'analyse qui, chacun à leur manière, reviennent à distinguer deux niveaux de rationalité lors des transactions opérées par les individus : un premier degré immédiat qui est guidé par le bénéfice individuel à court terme, lequel peut être connoté positivement ou négativement (pensons aux différences que l'on peut observer entre les éthiques financières catholique et protestante), et un second, à long terme, qui est guidé par l'espoir de perpétuer l'ordre établi, lequel est toujours perçu positivement. Comme l'ont démontré avec force Maurice Bloch et Jonathan Parry, deux anthropologues de la London School of Economics, dans leur livre Money and the Morality of Exchange (Cambridge, 1989), ces deux degrés existent dans toutes les sociétés, que celles-ci connaissent l'usage de la monnaie ou non.

On voit immédiatement la tension naturelle d'un modèle qui fait coexister la croissance (le premier degré transactionnel) avec la stabilité (le second degré), qui n'est rien d'autre que le monde durable dont on assiste à la prise de conscience massive aujourd'hui. Les sociétés précapitalistes n'ont refusé ni le progrès, ni l'enrichissement individuel mais elles auraient eu le souci de l'encadrer dans une contrainte expressément fixée par elles : la survie du groupe. Autrement dit : il est normal - et il l'a toujours été - que les acteurs individuels soient animés par l'esprit de gain personnel ; mais il s'est trouvé des instances supérieures à ces intérêts pour penser et assurer le long terme. Ce qui est contredit implicitement ici, c'est la "main invisible d'Adam Smith" par laquelle la somme des intérêts individuels rejoindrait ultimement l'intérêt collectif (ou plutôt l'usage qui en a été fait car Adam Smith lui-même n'a recouru à cette expression qu'à une seule reprise dans un passage nuancé par les mots "generally" et "frequently" : donc ni toujours ni même la plupart du temps). Que la "main invisible" soit une tromperie, c'est ce que les politiques et même de plus en plus d'économistes mainstream découvrent ces temps derniers avec une candeur que seuls justifient une absence de profondeur historique, une cécité face à un passé pourtant encore proche. En réalité, sauf à être dogmatique, nul ne pouvait ignorer que seules les interventions massives et répétées des États avaient dans le passé permis de remédier aux crises récurrentes du système (1).

La rationalité à long terme, celle qui envisage chaque transaction non pas en fonction d'un profit à court terme mais de ses conséquences sur l'ordre global souhaité par le groupe est clairement ce qui a fait le plus défaut dans la crise, très globale en vérité, à laquelle nous devons à présent faire face.

Or il se trouve que les Académies savantes réunissent trois atouts qui les désignent naturellement pour penser ce long terme de la façon la plus rationnelle possible. Le premier atout est d'être composées de personnalités qui, parvenues à une haute reconnaissance par leurs pairs, se trouvent - veut-on croire - plus indépendantes, davantage dégagées des contraintes de carrière, des luttes ascensionnelles et des querelles de pré carré. Ces conditions favorisent un surcroît collectif d'éthique qui est, à mon sens, la plus grande valeur ajoutée que le politique a à attendre des académies. Le second atout est de faire dialoguer au sein d'une même assemblée des spécialistes dépositaires de savoirs très différents. Il en résulte pour chaque académicien une invitation à davantage d'universalisme que ce qu'il aura pu expérimenter au sein d'équipes de recherche universitaire ou de commissions d'experts. Cet universalisme est un bien précieux. Le troisième atout est de faire se rencontrer les générations, et cela d'autant plus que des mesures viennent d'être prises pour rajeunir l'âge d'admission des académiciens. Quel autre type d'assemblée peut se prévaloir de faire interagir des spécialistes reconnus dont l'âge va du simple au double, de 45 à 90 ans ?

Les académies existent depuis longtemps. Beaucoup d'entre elles ont été créées par le pouvoir politique qui entendait bien y recourir pour éclairer ses jugements. C'est le cas de l'Académie royale de Belgique lorsqu'elle fut inventée en 1772 sous l'appellation d'Académie royale des Sciences et des Belles-Lettres de Bruxelles. Le développement des universités d'abord, des organismes de recherche ensuite (le FNRS ne fut créé qu'en 1928) ont peu à peu ravi aux académies le rôle moteur qu'elles occupèrent longtemps dans l'avancement des connaissances et du progrès technologique. Leur étoile, qui fut vive, en pâlit beaucoup et il n'est pas rare que, dans l'esprit du grand public d'aujourd'hui, les grandes académies nationales soient associées à des assemblées de vieillards qui furent mais ne sont plus, une galerie de gloires désormais inutiles.

Il est certain que les académies ne sont plus le lieu des grandes découvertes de la science ; ce rôle-là ne reviendra pas ; il appartient en priorité à de jeunes chercheuses et chercheurs dont le travail s'inscrit dans des univers très différents, par les moyens et par l'esprit, de celui des académies.

Mais le monde - et la crise actuelle se charge de nous le dire avec force - a plus que jamais besoin de guides. Il ne s'agit pas simplement de faire avancer la science ; encore faut-il avoir une idée du cap, une conception claire et argumentée du monde dans lequel nous voulons vivre, c'est-à-dire aussi de celui dont nous ne voulons pas. C'est précisément ici, dans cette nécessité de penser le monde à long terme, que devraient s'imposer l'utilité retrouvée des académies auprès du politique. Car enfin, si - comme il a été énoncé - les académies sont bien ces lieux d'autorités reconnues caractérisés par un surcroît d'éthique, une propension à l'universalisme et une rencontre plus large entre générations de spécialistes, alors on ne comprendrait pas que le politique s'en prive, lui qui a reçu mandat pour assurer le meilleur avenir possible de ses électeurs.

Signe des temps, veut-on croire : la Communauté française de Belgique vient de prendre une série de mesures bénéfiques à l'Académie royale de Belgique laquelle, sous la houlette de son actuel Secrétaire perpétuel, entend bien renouer les fils d'une utilité citoyenne.

(1) Voir ce qu'en avait dit, in tempore (presque) non suspecto, Georges Soros dans le Financial Times de janvier 2008 : "Chaque fois que l'expansion du crédit a provoqué des troubles, les autorités de régulation sont intervenues en injectant des liquidités et en trouvant d'autres biais pour stimuler l'activité économique. Cela a créé un système d'incitations asymétriques, également appelé "risque moral" (moral hazard), qui a encouragé la poursuite de l'expansion du crédit. Ce système a si bien réussi que certains ont fini par croire en ce que le président Reagan appelait la magie des marchés et que je nomme quant à moi le fondamentalisme de marché. Les fondamentalistes croient que les marchés tendent vers l'équilibre et que l'intérêt commun se voit le mieux servi lorsque l'on autorise les participants à poursuivre leurs propres intérêts. C'est d'évidence une conception erronée, car ce sont les interventions des autorités qui ont empêché les marchés financiers de s'effondrer, non les marchés eux-mêmes".
Top