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Plaidoyer pour la Science comme approche cognitive du monde, entretien avec Jean Bricmont

Jean Bricmont enseigne la physique théorique à l’Université catholique de Louvain. Ses activités de recherche, en physique mathématique et statistique sur les méthodes du groupe de renormalisation et les inégalités de corrélation, lui ont valu le prix Jacques Deruyts de l’Académie royale de Belgique en 1996 (dont il est membre de la Classe des Sciences) et le prix quinquennal FNRS en 2005. Parallèlement à ses travaux dans son domaine disciplinaire, il s’est engagé, depuis plus de vingt ans, sur le terrain de la philosophie des sciences au travers d’une réflexion, sans œillère ni langue de bois, sur la vérité et l’objectivité, sur la méthode scientifique et sur la science face aux pseudo-sciences, aux religions, à l’irrationnel. Réflexion qui l’a mené à la Présidence, de 2001 à 2006 de l’Association française pour l’Information scientifique.
Sa vision scientifique du monde a fait l’objet d’une série de leçons, au Collège Belgique en 2009 : « L’approche scientifique nous donne les seules connaissances objectives auxquelles l’être humain a réellement accès, qu’il s’agisse des étoiles, des animaux, de l’homme ou de la société ».

L’Académie royale lui a donné, en 2010, une nouvelle occasion de poursuivre ses interrogations philosophiques sur la science, sur son usage et sur le message qu’elle nous livre sur le monde en lui confiant la présidence du comité scientifique d’un colloque international, qui aura lieu du 15 au 18 septembre, sur le principe de précaution (cf. infra). Entre la peur et l’audace, entre la liberté et le risque, le sujet est exemplaire pour illustrer le regain de tension entre la volonté de vérité, fut-elle dérangeante ou inconfortable, si l’on veut préserver la démocratie, et la volonté de liberté drapée dans les atours du relativisme, du concept des rationalités multiples et du dualisme méthodologique ! Beau thème pour conjuguer responsabilités scientifique, politique et citoyenne et prétexte idéal pour aller à la rencontre de Jean Bricmont.

Jean Bricmont, la physique mathématique c’était une bonne façon de concilier la rigueur conceptuelle des mathématiques, votre inclination depuis le début de vos études, et la volonté de comprendre la mécanique quantique et en général « ce que disaient les physiciens » ?


Il y avait une sorte de grand écart dans notre formation, entre l'abstraction et la rigueur de la partie mathématique de l'enseignement, et les approximations faites dans la partie physique. Bien que ces approximations soient justifiées a posteriori par les résultats obtenus et leurs accords avec l'expérience, cela me gênait et j'étais attiré par les mathématiques, tout en ayant choisi d'étudier la physique. La physique mathématique était une sorte de compromis entre ces deux aspirations. Au départ, j'étais motivé par la volonté de comprendre mathématiquement la théorie quantique des champs, qui est à la base de la physique moderne des particules élémentaires et qui était particulièrement difficile à formuler rigoureusement. Une autre raison qui me poussait vers les mathématiques était que je trouvais incompréhensible la théorie quantique telle qu'elle nous était enseignée, dans l'interprétation dite de Copenhague. En réalité, comme je l'ai compris beaucoup plus tard, le problème là était conceptuel et non mathématique. Finalement, le hasard a voulu que je fasse ma thèse en physique statistique.

Où situer cette branche de la physique ?

La physique peut être divisée, en gros, entre l'étude de la structure fondamentale de la matière et celle de l’univers, et l'étude de ce qui se situe entre les deux, c'est-à-dire de tout ce qui est grand par rapport à un atome, mais petit comparé au soleil ! La physique statistique, fort bien représentée en Belgique grâce, entre autres, au groupe développé à l'ULB par Ilya Prigogine, s'insère dans la deuxième partie et cherche à expliquer les propriétés visibles de la matière, dites macroscopiques, en termes de ses constituants fondamentaux, microscopiques. Un des aspects les plus spectaculaires de ces propriétés sont les transitions de phase, par exemple le passage de l'état liquide à celui de vapeur ou de solide.

Ma thèse, défendue en 1977, portait sur un type de transition de phase ; suite à cela, j'ai été invité à poursuivre mes recherches aux États-Unis, d’abord à l’université de Rutgers au New Jersey, ensuite à Princeton où j’ai enseigné. J’ai poursuivi mes travaux en essayant de développer une théorie générale de ces transitions de phase. C’est à Princeton que je fais la connaissance d’un Américain, Alan Sokal et d'un Finlandais, Antti Kupiainen. Ce dernier m'initiera aux idées du « groupe de renormalisation » qui, au lieu d'effectuer le passage du microscopique au macroscopique en une seule étape, propose de l'envisager comme une succession de passages d'une échelle de grandeur à une autre. Pour des raisons difficiles à expliquer, cette idée trouve son origine dans la recherche d'une solution au caractère mathématiquement mal défini des théories quantiques des champs, ce qui me ramenait indirectement à mes préoccupations initiales. Je continue à appliquer ce genre d'idées, mais dans le cadre de la mécanique statistique de systèmes hors d'équilibre et de ce qu'on appelle parfois la « théorie du chaos ».

La décennie 90 est aussi le temps où se forgent vos conceptions philosophiques de la science et où s’ébauchent vos premières prises de position en ce domaine ?

En 1994, mon ami Alan Sokal, qui enseigne la physique à l'université de New York, soumet à la revue américaine Social Text un article, qu’elle accepte et publie en 1996, dans lequel il parodie certains discours postmodernes et certains courants relativistes en sociologie des sciences et dans les « cultural studies ». Il m’envoie cet article dont la publication, à notre grand étonnement, déchaîne les passions. Sokal m’avait également envoyé une série de citations d’auteurs français à la mode truffant leurs œuvres de concepts de physique ou de mathématiques mal compris. Nous avons alors décidé de publier ces textes assortis de commentaires. Ainsi parut en 1997, Impostures Intellectuelles, qui visait deux cibles : l’abus d’un jargon incompréhensible assorti du procédé consistant à recourir à des résultats de physique ou mathématiques pour habiller des conclusions politiques ou philosophiques d’une part, et le relativisme cognitif qui, de façon plus ou moins explicite selon les auteurs, encourage l'idée selon laquelle toutes les connaissances se valent, la science n'étant qu'un « récit » parmi d’autres !

Cet exercice à deux voix vous a donné une perspective assez personnelle sur la philosophie des sciences. Cette réflexion sur la connaissance, vous avez voulu la partager avec votre auditoire au Collège Belgique.

Mon objectif général était d’aller à contre-courant du discours dominant sur les sciences et de sa propension au relativisme, tout en s'opposant aussi au dogmatisme et en visant à réhabiliter un scepticisme raisonnable et une attitude empiriste. La première leçon était consacrée à la clarification des concepts d’objectivité et de vérité, la deuxième tentait d'expliquer comment séparer le vrai et le faux dans les discours des sciences, des pseudo-sciences et des religions. Le dernier cours abordait le déterminisme, le réductionnisme et le matérialisme.

Un des principaux thèmes du cours était qu'il y a évidemment des limites à la raison et des « trous » dans nos connaissances, mais qu'il faut refuser de les « combler » par la spéculation. En particulier, je rejette l'idée, présente dans certains discours philosophiques, psychanalytiques ou religieux, selon laquelle il existerait une « autre méthode », spécifique à ces disciplines mais rarement définie, qui permettrait d'accéder à des vérités profondes, sur l'être humain par exemple, sans passer par la vérification patiente d'hypothèses factuelles.

Vos projets pour la rentrée s’inscrivent dans la continuité ?

Oui avec un nouveau cours à l'UCL sur les grandes idées de la physique moderne qui mettra l’accent sur les concepts sous-tendant les « révolutions » de la physique, leur signification et leur évolution.
Autre enjeu majeur : mener à bien les préparatifs et la tenue du colloque international de la mi-septembre, à l’Académie royale. Consacré à l’esprit d’aventure et au principe de précaution en sciences et en arts, il abordera quelques questions brûlantes (les OGM, le climat, la biomédecine, le nucléaire) à travers diverses disciplines (le droit, l’économie, la politique…) le colloque vise à présenter des points de vue différents sur ces questions, présentés par des scientifiques et intellectuels éminents – belges et étrangers – et à laisser l’auditeur se faire sa propre conviction.

La question du risque est bien entendu au cœur de cette réflexion. Faut-il refuser cette notion ou l’accepter au nom du progrès ? Jusqu’où est-elle acceptable ? Un principe de précaution « proportionné » est-il pensable ? Comment quantifier le risque ?

Questions qu’il n’est pas simple d’aborder. Comment les appréhender dans la sérénité, après le choc provoqué par l’immense pollution pétrolière du golfe du Mexique, qui va légitimement susciter la volonté de rendre davantage des comptes et de renforcer les contrôles.
Quel équilibre trouver pour préserver les acquis des sciences et des techniques, entre une emphase excessive sur la précaution et sur l'idée d'une nature « bonne », et les thuriféraires de l’évolution technologique et de la rentabilité à tout prix ?

Maud Sorède, juin 2010.

Pour en savoir plus…

Programme du colloque, sur le site de l’Académie.

Pour les cours au Collège Belgique :

Jean BRICMONT, Comment peut-on être « positiviste » ?, in Psychanalyse, que reste-t-il de nos amours ?, Éd. F. Martens, Revue de l’Université libre de Bruxelles, Complexe, Bruxelles, 2000.
Jean BRICMONT, Qu’est-ce que le matérialisme scientifique ?, in Intrusions spiritualistes et impostures intellectuelles en sciences. Sous la direction de J. Dubessy et G. Lecointre, Syllepse, Paris, 2001.
Id., Éthique et Epistémologie. Autour du livre « Impostures intellectuelles » de Sokal et Bricmont. Sous la direction de A. Kremer Marietti, L’Harmattan, Paris, 2001.

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