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Politique et Religion aux Temps modernes. Célébration et récupération. Entretien avec Monique Weis

Tournons-nous vers la génération des jeunes chercheurs, les trentenaires et les quadragénaires depuis peu, nous leur donnons trop rarement la parole dans cette rubrique !

Rencontre avec Monique Weis, nouvelle directrice du Centre interdisciplinaire d’Études des Religions et de la Laïcité (CIERL) de l'Université libre de Bruxelles, historienne moderniste, membre du Collège des Alumni de l'Académie royale.

En 2012, le Collège Belgique l'avait accueillie pour une leçon, éditée dans la collection « de poche » de l'Académie (1), sur Marie Stuart, reine d’Écosse, personnage historique et mythique, emblématique de la relecture de l'histoire par le mythe. Depuis ses premiers travaux d'histoire politique sur les relations entre les Pays-Bas et le Saint-Empire, Monique Weis s'intéresse aux questions idéologiques et religieuses et s'interroge sur les raisons qui nous poussent à recourir à la fiction pour écrire et réécrire l'Histoire. Plus récemment, c'est aux mythes de la coexistence inter-religieuse qu'elle s'est consacrée, à la faveur d'un grand projet de recherche sur « la religion de l'Autre », mené par le CIERL, en apportant à ce travail centré sur l'Islam, son regard extérieur nourri des événements des XVIe et XVIIe siècles autour des Paix de religion (2).

Docteur en philosophie et Lettres depuis 2001 et chercheur qualifié du FRS-FNRS depuis huit ans, Monique Weis s'est engagée dans d'autres voies de recherche : les racines confessionnelles des identités nationales, la relation Politique/Religion au travers de l'analyse des discours, de la littérature propagandiste et pamphlétaire, l'anti-catholicisme et la diversité des protestantismes depuis le XVIe siècle. La publication de plusieurs ouvrages, seule ou en collaboration, et d'articles scientifiques à un rythme soutenu ne l'empêche pas de se prêter volontiers à des exercices moins académiques en direction du grand public, pour tordre le coup à des raccourcis réducteurs ou simplistes sur l'utilisation du passé dans la compréhension du monde actuel. Elle a pris son bâton de passeur, ces derniers mois, notamment pour commenter, avec sens critique et rigueur, l'idée reçue de l'actualité des guerres de religion. Une manière de remettre les pendules à l'heure en soulignant différences et divergences entre hier et aujourd'hui mais surtout d'attirer notre attention sur l'impact des discours de haine et du dénigrement qui sont des armes de guerre redoutables et sur le retour du religieux avec ses minorités confessionnelles pourchassées et ses « martyrs », des phénomènes que l'on eut cru disparus à jamais.

Le 22 octobre prochain, Monique Weis donnera au Collège Belgique à Bruxelles, une conférence sur « D'autres Lumières », parce que le renouveau philosophique du dix-huitième siècle ne se limite pas à la France. Elle s'attachera surtout à l'Aufklärung de langue allemande, à l'Enlightenment anglais et écossais et à la Haskala des juifs d'Europe centrale, dans ses rapports à la religion.


Monique Weis, vous maniez avec rigueur et méthode les outils de l'historien pour débusquer les anachronismes, les à-peu-près, les visions romancées et légendaires du passé, avec pour fil conducteur l'objectivité du travail scientifique. Mais cette mise à nu, ce dégrossissement jusqu'à la gangue, n'assèche pas le récit, bien au contraire. Vous offrez aux lecteurs une histoire vivante, bouillonnante, un sens de l'accroche tantôt emprunté au genre du thriller, tantôt au roman psychologique. Je voulais d'entrée de jeu saluer ce double talent d'historien exigeant et de communicateur.


En guise d'ébauche d'explication, j'évoquerais ma formation universitaire d'abord en journalisme et puis en histoire. Dès ma sortie d'humanités, la littérature, l'histoire, la sociologie et l'anthropologie m'attiraient et choisir un cursus en communication, c'était une manière de faire tout cela à la fois. J'y ai glané le plaisir d'écrire et de raconter, ainsi qu'un art de mettre en forme, en scène même. J'y avais aussi mené un travail plus méthodologique, de quoi me donner l'envie d'aller plus en profondeur. J'ai donc repris des études en histoire, après mon diplôme en journalisme.

Une autre raison est sans doute liée à mon environnement familial. Luxembourgeoise, j'ai eu la chance de baigner très tôt dans un milieu transfrontalier, multilingue et multiculturel. Passer d'une culture à l'autre, d'un pays à l'autre était une évidence et cette ouverture se marquait aussi dans l'éducation. En classes de « secondaire », notre horizon littéraire, par exemple, englobait naturellement les œuvres allemandes, françaises et anglaises. En primaire, grâce à l'immigration, nous côtoyions des enfants italiens, portugais et de tout le pourtour méditerranéen.

Un terreau pour vous ouvrir l'esprit, vous aider à aller de l'avant, ...à partir. Mes professeurs m'ont encouragé à poursuivre sur le chemin de la connaissance. Mes parents, qui n'étaient pas des intellectuels, m'ont toujours aidée même si l'idée du départ à l'étranger pour faire des études n'était pas facile à admettre pour eux.

Ce brassage culturel et linguistique s'est avéré un atout aussi dans le choix d'un sujet de mémoire et de doctorat.

En effet, je voulais faire de l'histoire politique et j'ai opté pour une thèse consacrée aux relations politiques entre les anciens Pays-Bas espagnols et le Saint-Empire (3), que j'ai appréhendées, grâce à ma bonne connaissance de la langue allemande, au travers d'un fonds, important et peu exploité, de correspondances diplomatiques. Ce travail comporte une dimension archivistique autour du va-et-vient de ces correspondances au jour le jour entre princes protestants et catholiques dans un contexte de troubles religieux. Très vite, j'ai élargi mon spectre d'analyse à l'idéologie, au discours, à la propagande car c'est bien de cela qu'il s'agit malgré le côté très policé de ce type de courrier. Je me suis attachée aux discours idéologiques liés à la révolte des Pays-Bas, aux divisions confessionnelles et aux enjeux politiques.

Dès l'entame de votre carrière scientifique, vous avez donc été confrontée à la question fondamentale des rapports entre Politique et Religion.

Oui, c'est un thème transversal dans mes travaux, qui m'a valu d'étudier, entre autres, le blasphème et sa criminalisation, les minorités confessionnelles, la réception du XVIe siècle et de ses conflits religieux, et la « mémoire protestante » également.

Ce terrain d'investigation m'a amenée à m'interroger sur la notion d'identité à laquelle l'historiographie fait aujourd'hui la part belle. Mais j'estime que pour les temps modernes, identités politiques ou religieuses ne veulent pas dire grand-chose. Nous projetons nos propres questions. Ce concept des identités ne permet pas de saisir toute la réalité, c'est ma conviction après l'avoir étudié pour le Saint-Empire et pour l'Europe. Parler d'Angleterre protestante, par exemple, est à mon sens de l'ordre du mythe identitaire, au moins autant que de la réalité politique et religieuse.

Vos recherches sur Marie Stuart témoignent bien de l'empreinte de la fiction et du mythe dans la réception du personnage et de son époque, et de la difficulté à s'abstraire des interprétations dichotomiques ou clivantes.

Dans le fil de mes préoccupations scientifiques sur la réception du XVIe siècle, je me suis attachée au personnage et au mythe de Marie Stuart que l'historiographie et les arts en général ont mis à toutes les sauces, tantôt femme prise dans des tensions confessionnelles âpres, une martyre, quasi sanctifiée, tantôt une rebelle, la « fiancée du diable », une catin ou presque  ! Cette image duale, dichotomique va persister jusqu'au XVIIIe siècle, moment où émerge la figure de la romantique passionnée construite par contraste avec Elisabeth, froide et calculatrice. La littérature, l'opéra, le cinéma poursuivront cette appropriation mythique du personnage. Dans les années 60/70 du siècle passé, c'est en féministe que Marie Stuart sera « reçue », c'est le combat de la femme et son rapport au pouvoir qui seront mis en exergue.

Il y a une grande cohérence dans votre travail scientifique : quelques grands axes comme le phénomène de la « réception », qui favorise l'interdisciplinarité et des interrogations fondamentales pour l'historien, quelques thématiques appréhendées à travers l'espace et le temps et dont vous acquérez, à force, une belle maîtrise, quelques techniques dont l'analyse des discours, avec l'un ou l'autre points d'orgue autour de personnages exceptionnels comme Marie Stuart, ou Philippe de Marnix.

Oui, Philippe de Marnix est une belle et complexe figure du XVIe siècle. Calviniste, diplomate et Conseiller de Guillaume d'Orange, il s'impose comme un des chefs de file du soulèvement des Provinces du Nord et va effectuer des démarches auprès de princes protestants allemands pour qu'ils prennent parti pour ces provinces en révolte qui ont besoin de soutien. Ces tentatives n'aboutissent pas. Il est l'auteur de plusieurs pamphlets, des écrits de propagande politique, inspirée par la religion.

J'ai étudié plusieurs de ses pamphlets et écrits polémiques plus religieux. Marnix s'est attaqué d'abord à l'Église catholique et puis, à la fin de sa vie, aux nouvelles sectes nées dans le mouvement protestant, et notamment aux « Libertins ». Il s'agit de « spiritualistes » – le nom qu'ils se donnent – plus radicaux dans la Réforme, plus libres et ouverts. Philippe de Marnix les dénigre, les vilipende, les stigmatise comme se fourvoyant dans l'erreur. C'est pour lui une nouvelle forme d'hérésie. Et ceci est tout de même assez piquant à constater : un hérétique aux yeux des autres qui dénonce l'hérésie de tiers lui aussi.

J'ai consacré un livre  (4), en 2004, à Philippe de Marnix, comme porte-parole de la Révolte des Pays-Bas et quelques articles par la suite. Libertin ! Invectives et controverses aux XVIe et XVIIe  siècles vient de sortir de presse, un ouvrage que j'édite avec Thomas Berns et Anne Staquet et dans lequel je livre le résultat de mes recherches sur son rôle contre les « libertins spirituels » (5).

Cohérence à laquelle vous restez fidèle pour le futur !

Effectivement. Dans la suite de mes travaux sur l'identité, je compte approfondir la question du côté britannique. Comment se construisent les identités au départ d'un élément ? Quels sont les outils auxquels on recourt ? La recherche d'un ennemi comme point de ralliement fait l'affaire ! L'anti-catholicisme en l'occurrence est bien au cœur de cette identité. Le phénomène évolue mais il y a bien ce fil rouge qui traverse l'histoire des faits et des idées. Ces recherches s'inscrivent toujours dans mon intérêt pour le discours et la propagande.

La diversité des protestantismes sera un autre point d'ancrage de mes travaux, à la faveur des événements qui se préparent autour de la commémoration 1517-2017, et de la création, il y a cinq siècles, sous l'impulsion de Luther et à la faveur de ses 95  thèses  (6) dénonçant les scandales de l'Église catholique, d'un mouvement qui n'a cessé de se diversifier au fil du temps. Cette pluralité est bien le propre du protestantisme. Je m'intéresse à cette arborescence, à cette multiplicité, au fait que l'on peut être protestant de cent manières différentes !

Dans mes projets pour demain, je dois faire une large place à mes enjeux de tout nouvelle directrice du CIERL à l'ULB, pour renforcer les liens entre recherche et enseignement, notamment dans le programme de master lancé l'année prochaine, en 2014-2015 et pour rencontrer, avec si possible des solutions concrètes, les attentes des jeunes chercheurs qu'il faut attirer mais aussi pouvoir « stabiliser » par des possibilités de carrière.

Je continuerai aussi à m'investir dans le chœur de l'ensemble « Le Petit Sablon » dirigé par Thibaut Lenaerts. J'ai en effet commencé (et mené à terme) des études de solfège à l'âge adulte, puis de violoncelle et enfin de chant, que j'avais pratiqué, enfant, dans la chorale de mon village. Avec « Le Petit Sablon », nous préparons des programmes ambitieux avec des compositions de Bach, de Mozart, et de musique française des XIXe et XXe siècles.

Enfin, je fais partie du Collège des Alumni dont j'aimerais voir se réaliser bien vite l'objectif d'un rapprochement par affinité entre ses membres. Nous manquons tellement, nous jeunes chercheurs, de lieux pour dialoguer au-delà de nos « compartiments » préétablis par nos diplômes et disciplines.


Maud Sorède, septembre 2013.

(1) WEIS, Monique, Marie Stuart. L'immortalité d'un mythe, Académie royale de Belgique, collection l'Académie en poche, Bruxelles, 2013.
(2) WEIS, Monique et LUFFIN, Xavier (sous la direction de), Mythes de la coexistence inter-religieuse : histoire et critique, in Les Cahiers de la Méditerranée, 2013.
(3) WEIS, Monique, Les Pays-Bas espagnols et les États du Saint Empire (1559-1579). Priorités et enjeux de la diplomatie en temps de troubles, Éditions de l'Université de Bruxelles, Travaux de la Faculté de Philosophie et Lettres, 2003.
(4) Id., Philippe de Marnix et le Saint Empire. Les connexions allemandes d'un porte-parole de la Révolte des Pays-Bas 1566-1578, Société royale d'Histoire du Protestantisme belge, Études historiques, 10, Bruxelles, 2004.
(5) BERNS Thomas, STAQUET Anne et WEIS, Monique (sous la direction de), Libertin ! Invectives et controverses aux XVI e et XVIIe siècles, Classiques Garnier, Colloques, Congrès et Conférences sur la Renaissance européenne, 80, Paris, 2013.
(6) Les 95 thèses de Luther furent affichées sur les portes de l'église de Wittenberg le 31 octobre 1517.

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