Les Actualités / Richard Miller. Pensée et action : inséparables

Richard Miller. Pensée et action : inséparables

Entre l’étude et la recherche philosophiques, l’écriture sur l’art de Cobra, l’affection et la curiosité pour la région de Mons joints au souci de ses citoyens, la pensée politique libérale et l’engagement d’un ministre, député, échevin, conseiller communal, sénateur de communauté, que peut-il y avoir de commun ? La réponse est là devant nous, en acte : Richard Miller et l’unité profonde dont il marque l’ensemble de ses activités. Depuis sa licence et son doctorat en philosophie, à l’Université libre de Bruxelles, jusqu’aux responsabilités qu’il exerce aujourd’hui comme administrateur délégué du centre d’étude du Mouvement Réformateur, le Centre Jean Gol, son parcours peut surprendre, il ne peut faire douter de sa cohérence. Homme d’initiatives, il s’affirme à la fois débonnaire et inflexible. Mais inflexible, il ne l’est évidemment pas dans les rapports humains où sa disponibilité surprend, en contraste avec la distance affectée de certains personnages universitaires ou politiques. Inflexible, il l’est dans la quête de l’harmonie entre tous ses combats différents – culture, liberté, questionnement, entreprises (y compris au sens économique : il s’apprête à fonder une maison d’édition)… Et ce qui relie cette diversité, à coup sûr, reste l’écriture : outre de nombreux articles, Richard Miller est l’auteur de près d’une quinzaine de livres. L’entretien qui suit donne la mesure de cette unité dans l’ouverture chaleureuse.

Richard Miller, votre parcours peut surprendre, de formation philosophique, attaché à la réflexion et à la publication, vous êtes aujourd’hui et depuis longtemps engagé très activement en politique…


J’ai toujours mené une double carrière, inséparable : toujours politisé, toujours fasciné par la lecture des grands auteurs. Né dans le milieu ouvrier carolo, je n’en ai pas moins été capté par la philosophie et les grands textes. Sans choix, naturellement, je manifestais déjà, à quinze ans, à Charleroi, pour défendre les entreprises verrières. Avec ce souci très marqué pour la justice sociale, j’ai eu une jeunesse contestataire. Trois événements ont été décisifs pour mon orientation libérale. Le premier eut lieu en 1973, à l’occasion d’un voyage de rhétoriciens en URSS : ce fut la révélation négative de la pauvreté, de la prostitution, de l’absence d’accès à la modernité, à la musique pop… Le deuxième m’apparut lorsque des professeurs de l’Université libre de Bruxelles, dont Hervé Hasquin, et des vedettes comme Joan Baez se sont rendus à la frontière du Cambodge pour dénoncer les exactions des Khmers rouges. Et le troisième surgit de la lecture des Recherches sur la liberté humaine, de Schelling, grand philosophe allemand du XIXe siècle. Il en résulta un glissement intellectuel décisif qui m’a convaincu que la réponse marxiste n’est pas la bonne. À la fin des années 70, j’ai rencontré un homme exceptionnel, Louis Michel. En même temps que la sympathie et l’amitié naissaient entre nous, il m’a fait comprendre qu’il y a une réponse à trouver dans le libéralisme à vocation sociale. C’est devenu la base de mon engagement libéral, celui d’un libéralisme qui ose se poser la question de l’égalité. Parallèlement, du fait de ma vie intellectuelle, je me suis toujours préoccupé de la politique culturelle. Au début des années 80, le monde politique manifestait peu d’intérêt pour la culture. Mais les choses ont évolué. Force est de reconnaître que la situation s’est renversée. Il n’y a plus un seul domaine qui ne soit culturel comme l’indiquent le tournant du numérique, l’importance du vivre ensemble, l’enjeu de l’exception culturelle dans les négociations économiques avec les USA, la nécessité de l’intégration européenne qui se heurte aux résistances nationalistes,… La culture est devenue un nœud problématique essentiel. Voilà pourquoi je me sens bien là où je suis, à la recherche d’idées libérales dans le laboratoire qu’est le Centre Jean Gol. Je n’ai jamais fait de séparation entre mes activités intellectuelles et politiques. Le combat politique est aussi d’idées. De plus et surtout, la politique est axée sur les êtres humains. Elle essaie de prendre en compte leurs soucis et j’ai toujours eu le sentiment que, pour appréhender les problèmes humains, la création romanesque et l’expression artistique sont des instruments privilégiés. Un politique apprend plus d’un grand roman que de la lecture des dépêches d’actualité.

Avant et en même temps que votre action politique, vous avez publié des livres, en particulier autour du mouvement Cobra (qui réunit des artistes de Copenhague, Bruxelles et Amsterdam) et récemment sur L’imaginisation du réel. L’illusion du Bien (saint Georges) et la vengeance fictive (Quentin Tarantino). De la peinture au cinéma, il y a le lien de l’image et de « l’imaginisation » – un drôle de mot dont vous avez fait un concept…

Cette notion d’image, j’en ai eu la révélation très tôt. Je me revois, sur les bancs de l’université, écoutant le professeur Marc Richir et me disant : il y a plus dans cette notion que ce que la philosophie y met. J’ai cherché un concept différent de l’image qui permettait d’exprimer que nous ne voyons jamais le réel, mais un monde que l’on se crée continument et spontanément. C’est ce monde que j’appelle imaginisé : nous ne voyons jamais qu’une image du réel. Je préfère « imaginiser » à « imaginer » qui renvoie trop à l’imaginaire comme irréalité. Ce qui m’intéresse, c’est la constitution d’une « image de la réalité », par laquelle chacun entrelace pour soi des éléments « réels » et « fictifs ». La lecture de Kant par Éric Clemens, au moment où je l’ai lu, a été un encouragement à poursuivre. Nul ne peut échapper à ce travail d’imaginisation du réel, et cela est continu, y compris à travers les rencontres. Les images-de-réalité que l’être humain se crée pour lui-même mobilisent des constantes communes à notre espèce : temps, espace, être, nombre… De même que des contenus individuels qui singularisent chacune et chacun : souvenirs, croyances, peurs, désirs, espoirs, acculturations, qualités corporelles, connaissances, appartenance à un groupe social… Il en résulte que tout être humain est un imaginaire singulier. Si la faculté d’imaginiser la réalité est la condition de la liberté humaine, voire la liberté elle-même, le caractère spontané des images-de-réalité en fait aussi une contrainte : personne ne peut y échapper et elles ne cessent d’évoluer, de se transformer, de devenir autres. C’est pourquoi je parle de devenir-images.

D’où était venu votre intérêt pour Cobra ?

Ma première découverte est celle de Max Loreau sur Dotremont. J’avais vécu en Suède. Peu après, j’ai rencontré à Paris le peintre suédois Bengt Lindström qui m’a proposé de faire un livre ensemble. Ce fut un argument pour Éliane Allégret, directrice des Nouvelles éditions françaises, qui préparait une collection consacrée à la création européenne d’après 1945. Le livre sur Cobra en est sorti et m’a permis de rencontrer Appel, Constant, Alechinsky et d’autres membres du groupe. J’ai perçu alors que beaucoup d’idées de Deleuze étaient déjà en acte chez Cobra, le nomadisme en particulier. J’ai aussi été fasciné par la coïncidence de 1948, début de l’union européenne dont Cobra est une préfiguration par son caractère transnational.

Côté politique, un autre mot vous oriente, celui de liberté. En quel sens l’entendez-vous ? Et définit-il l’ensemble de la théorie libérale ?

J’ai la conviction que la difficulté du projet libéral, c’est l’absence d’une compréhension complète de ce qu’est la liberté. Le projet libéral est un projet global fondé sur une caractéristique de l’être humain qui est insaisissable. Comment définir la liberté ? Or le libéralisme est fondé sur cette essence de l’être humain. Je suis reparti de Schelling : « La liberté est un pouvoir pour le bien et le mal. » Et il ajoute que ne pas le comprendre est une attitude non libérale. Raymond Aron, le grand sociologue, disait qu’« Il faut être un libéral lucide. » et la lucidité, c’est que la liberté n’est pas bonne à tout coup. C’est pourquoi le libéralisme est nécessaire, en tant qu’il s’efforce de maintenir toute la puissance créatrice de la liberté, tout en s’opposant à ses excès : l’exemple type aujourd’hui est la lutte contre les excès de la « liberté » financière. Et j’y ai ajouté l’imaginisation. Cela me permet de dégager les trois traits de l’être humain : l’uniquité, le fait que chaque être humain est unique et mérite le respect ; l’inter-personnalité, le fait qu’il est en contact avec les autres ; la pluralité de chaque vie qui se réduit au fil du temps. Le projet libéral doit garantir aux personnes l’exercice de la plus grande pluralité.

Votre dernier livre, Littérature. Mons en Hainaut, témoigne aussi de votre ancrage régional, confirmé par votre travail sur saint Georges, patron de Mons. Le local peut-il rejoindre l’universel ?

Je commence par un aveu. Je n’avais jamais trouvé le déclic, pour entamer vraiment la rédaction de ma thèse sur le rapport entre réel et fiction, le livre ne démarrait pas. À l’époque, j’étais à Mons et j’y découvris le folklore montois, rassemblant des milliers de gens autour d’un imaginaire auquel tout le monde adhère – bel exemple d’interpénétration du réel et de l‘imaginaire. Plus je découvrais le saint Georges, plus je trouvais des effets de réalité, tels que saint Georges banquier à Venise ou patron de l’Angleterre grâce à Richard Cœur de Lion… J’avais en main un exemple précis que j’ai développé. Même Schelling ou Sartre ont écrit sur saint Georges. Ainsi, l’attachement local m’a profondément influencé. Le livre part aussi de cela. Je me suis rendu compte que Verhaeren, vivant dans la région de Mons, publie un poème sur saint Georges dont il dit qu’il est un tournant pour son art poétique. Quant à Hemingway, en 1923, il est à Paris auprès d’autres écrivains américains, Ezra Pound et Gertrud Stein, « pour apprendre à écrire ». Il publie ses premières nouvelles et il reprend les récits d’un ami qui a participé à la bataille de Mons en 1914 ! C’est tout le mystère de la création, à mes yeux : il n’y a pas d’universel sans ancrage local.

Le 24 septembre prochain, au Collège Belgique à Bruxelles, vous interviendrez sous le titre « Philosophie de l’art : éléments pour une esthétique imaginiste.  » S’agira-t-il d’éléments purement théoriques ?

Ayant proposé un concept, celui d’imaginisation, je me suis rendu compte qu’il y a un type d’images particulier, celles des créations artistiques. Je pars de l’idée que l’artiste est tel d’abord en tant qu’être humain, doté de cette faculté d’imaginiser le réel. Mais tous ne créent pas des œuvres d’art, seuls le font ceux qui ont l’irrépressible besoin de créer, d’inscrire dans un matériau l’imaginisation. J’ai le sentiment qu’il y a de nos jours une déperdition, une uniformisation de l’image, par les instruments techno-médiatiques, mais aussi par le fait que l’art contemporain me semble être parvenu à des limites qu’il peine à surmonter. Par conséquent l’image se vide de son contenu humain. J’ambitionne la rédaction d’un Manifeste imaginiste qui appelle à retrouver cette capacité d’imaginiser. En cherchant, je me suis souvenu que le mot « imaginiste » a été utilisé par les poètes russes opposés à Maïakovski, Les Imaginistes, dont Essenine. Le mot a aussi été utilisé par des peintres suédois qui ont préfiguré Cobra. Après la fermeture du Bauhaus, on a cherché à le refondre, ce que fit Max Bill, son directeur à Ulm en 1955. Asger Jorn, fondateur de Cobra, a attaqué cette tentative sous le titre « Mouvement pour un Bauhaus imaginiste », rejoint par Guy Debord. Enfin, Dotremont a publié des « Mémoires d’un imaginiste »… Voilà des éléments qui seront développés.

Propos recueillis par François Kemp

Choix bibliographique
- Beng Lindström. L’origine et son expression, Andenne, 1989, Magermans.
- Cobra, Paris, Nouvelles Éditions Françaises, 1994.
- L’imaginisation du réel. L’illusion du Bien (saint Georges) et la vengeance fictive (Quentin Tarantino), Bruxelles, 2011, Ousia.
- Liberté et libéralisme ? Introduction philosophique à l’humanisme libéral, (http://academie-editions.be/philosophie/24-liberte-et-liberalisme-.html), Préface de L. Couloubaritsis, Bruxelles, 2012, L’Académie en poche.
- Littérature. Mons en Hainaut, Mons, 2013, HCD.






Zoom

 

Top