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Urgence et négligence, ou comment agir sur les évolutions démographiques ? Entretien avec John May

Malgré un nom et un prénom qui fleurent bon le bocage anglais, John F. May, né à Lubumbashi au Congo en 1950, est belge, de parents belges. L'origine de son nom n'est pas clairement établie mais celle de son prénom tient à la sympathie du grand-père pour le monde anglo-saxon. John May entame ses études universitaires à l'Université catholique de Louvain, en histoire moderne avant de décrocher une maîtrise en démographie. Il obtient un doctorat à l'Université de Paris-V (la Sorbonne) en 1996. Il consacre l'essentiel de sa vie et de sa carrière à l'étude des politiques de population : démographie, développement, programmes de planification familiale, etc. Il parcourt la planète en tous sens, pour le compte de multiples associations et institutions internationales, ses recherches lui permettant de se rendre dans la totalité des dix-huit zones ou régions qui quadrillent la planète sur le plan géographique. Il travaille en particulier pour les Nations unies (FNUAP, UNICEF...) en Haïti de 1976 à 1979, puis en Nouvelle-Calédonie couvrant la région Pacifique, de 1980 à 1983, avant de revenir quelques années en Belgique, à l'IUSSP dont le siège était alors à Liège (en français UIESP : Union internationale pour l'Étude scientifique de la Population)  ; il part ensuite à Washington, DC, travailler successivement : auprès du Futures Group International de 1987 à 1997 (une société de conseil américaine spécialisée dans la modélisation et les politiques démographiques), à la Banque mondiale de 1997 à 2012, au Center for Global Development en 2012 et maintenant au Population Reference Bureau (PRB) à Washington en tant que chercheur invité. Il est aussi professeur associé à l'Université de Georgetown. John May est membre associé de l'Académie royale de Belgique. Son dernier livre, paru chez Springer en 2012, World Population Policies : Their Origin, Evolution and Impact, a obtenu le Prix du meilleur livre sur la démographie, attribué par l'Institut pour la Population.

Monsieur May, comment passe-t-on d'historien moderne à démographe et statisticien des populations contemporaines ?


Déjà au cours de mes études, je m'étais particulièrement attaché à la démographie historique : j'avais ainsi étudié les épidémies de peste au XVIe siècle et leurs conséquences en termes de démographie. C'est un de mes professeurs de l'UCL, Guillaume Wunsch, également membre de l’Académie, qui m'a orienté vers la démographie pure.

Ce livre, important, sur les « Politiques démographiques mondiales » (chez Springer, 2012), vous a valu une reconnaissance internationale dans un domaine qui n'est pourtant pas exempt de pièges, compte tenu des réticences, des susceptibilités, des idéologies qui accompagnent les données démographiques et la révélation de leurs conséquences. Vous étiez sûr de vous ?

C'est un gros travail, qui m'a occupé 17 années de lectures, d'études et de voyages un peu partout dans le monde. J'ai été convaincu de me lancer dans la préparation et l'écriture de ce livre par le grand démographe français Jean-Claude Chesnais lors de la Conférence du Caire en 1994. La seule rigueur analytique ne suffisait pas, il fallait aussi quelqu'un qui ait l’expérience du terrain. Or mes travaux, au sein de nombreuses institutions internationales, m'amenaient fréquemment à confronter des situations concrètes, en particulier dans les pays en développement, où l'on prend, dramatiquement, la mesure des variables démographiques et la conscience des politiques publiques, de leur urgence, de leur nécessité, de leur faiblesse aussi. Je me suis ainsi spécialisé dans l'analyse des politiques de population, des programmes de planification familiale, des relations entre démographie, développement et gouvernance.

Précisément, on assiste au grand retour, sur la scène des politiques de population, du planning familial.

Oui, mais il faut se rappeler que les premières prises de conscience du choc démographique dans les pays en développement datent de la fin des années 1940, au vu des résultats des premiers recensements modernes. La croissance démographique rapide, surtout en Asie, interpellait les responsables politiques. On mit alors en place des programmes de planification familiale. L’Inde fut le premier grand pays à adopter une politique nationale de population en 1952. Pourtant, la planification familiale allait se heurter à de nombreuses conventions et traditions sociales, à une hostilité qu'on imagine mal aujourd'hui. Mais cela débouchera malgré tout sur la création à Londres, en 1952 aussi, de l'IPPF (International Planned Parenthood Federation) par huit associations nationales de planification familiale. Soixante ans plus tard, l’IPPF compte 152 associations membres travaillant dans 172 pays, avec 65.000 antennes et près de 90 millions de personnes bénéficiant de services de santé sexuelle et reproductive. D’autres institutions de population verront le jour dans les années 1960 et 1970.

Cependant, on comprit rapidement que le seul planning familial n'était pas suffisant. Il fallait aussi tabler sur un développement social et économique. D'autant que ces politiques de restriction des naissances ont connu des embardées : qui ne se souvient des dérives en Inde avec les stérilisations forcées (ou achetées) dans les années 1975-1977, ou encore la politique de l'enfant unique en Chine, datant de 1979 mais toujours d'actualité ? Il y eut alors cet « Agenda du Caire », en 1994, qui établit « les droits de la reproduction ». La Conférence sur les Droits Humains de Téhéran, en 1968, reconnaissait déjà, dans son article 18, cette liberté pour tous les êtres humains, de décider quand et combien d'enfants ils veulent. On n'en est plus désormais à souhaiter l'instauration de politiques autoritaires en la matière. L'effort porte plutôt sur la conviction, en particulier auprès des autorités, des gouvernants et des élites, qu'il faut consacrer des moyens à l'éducation des filles, à l'aide financière en faveur des parents pour poursuivre la scolarisation de ces filles, à toute une série d'actions encadrant et facilitant cette décision individuelle. Le choix ultime d'une planification des naissances doit rester l'apanage des individus, mais cette liberté individuelle doit aussi s'accompagner d'une responsabilisation collective.

Les chiffres que vous citez sont tout de même inquiétants, en particulier pour ce qui concerne l'Afrique subsaharienne.

La difficulté majeure, et c'est mon combat, c'est d'alerter, de sensibiliser, de convaincre les leaderships africains, surtout en Afrique francophone. Je me suis aussi beaucoup intéressé à une autre zone, avec le Pakistan ou le Bangladesh, mais en Afrique subsaharienne, la situation est très préoccupante encore que peu de responsables, africains ou occidentaux, en soient pleinement conscients.

John Wilmoth, qui dirige la Division de population à l'ONU, citait des chiffres, dans Le Soir du 7 août dernier : l'Afrique, pour sa partie au sud du Sahara, compte aujourd'hui 1,1 milliard d'individus mais passerait à 2,4 milliards en 2050 et 4,2 milliards en 2100.

Je suis surtout sensible aux taux, par exemple au taux de fécondité. On peut diviser le monde en trois zones : la première a un taux de fécondité inférieur à 2,1 enfants par femme, donc sous le seuil de renouvellement de la population, et réunit des pays en voie de dépeuplement naturel (certains parlent même de « crash démographique »). Cette zone regroupe la très grande majorité des pays développés mais pas seulement, et pas tous : Israël par exemple à un taux très élevé : 3 enfants par femme alors qu'à Shanghai le taux de fécondité est de ...  0,6. Globalement, c’est l’Europe et l'Asie qui connaissent aujourd'hui les baisses de fécondité les plus spectaculaires. Cette première zone représente 48 % de la population mondiale. Il faut noter que cette dépopulation peut aussi représenter une forme de catastrophe et inquiète les gouvernements. La Corée du Sud, par exemple, est si sensible à la question qu'elle héberge cette année 2013 à Busan le 27e Congrès international de la Population de l'UIESP. Busan est cette ville de Corée où l'on peut voir un phare représentant un ...  biberon ! Car une pyramide des âges ne s'inverse pas ainsi : il y a le fameux « momentum de population », ou potentiel de croissance, lié à l'inertie démographique de la structure par âge, un potentiel qui peut être positif ou négatif. Ainsi la Russie (taux de fécondité de 1,7) a beau mener des politiques natalistes, la pyramide des âges y est si abîmée que le momentum reste négatif. Une deuxième zone regroupe les pays dont les taux de fécondité varient de 2,1 à 4 enfants par femme, donc avec une croissance assez nette de population. Cette zone compte pour 39 % de la population mondiale. Le drame concerne les 13 % de la troisième zone, dont quasi toute l'Afrique subsaharienne, avec des taux supérieurs à 4 enfants par femme. Le Niger, par exemple, qui est un des pays les plus pauvres de la planète, connaît un taux de ...  7,6 enfants par femme, ce qui est dramatique pour un pays dont les quatre cinquièmes sont désertiques et impropres à toute agriculture... Mais même dans de meilleures conditions de sol et de climat, un taux de fécondité aussi élevé ne peut que poser d'insurmontables problèmes en termes d'éducation, de soins de santé, d'emplois disponibles...

Est-ce de l'inconscience, ou du fatalisme, un sentiment d'impuissance devant l'ampleur du phénomène ?

Le poids des habitudes, des traditions, coutumières ou religieuses, la difficulté d'en faire prendre conscience à la population... Lorsqu'au Mali, les autorités ont voulu légiférer pour retarder l'âge du mariage pour les filles (à 18 ans au lieu de...  14), il y a eu des manifestations monstres dans la rue. Dame, une des dernières épouses du Prophète était bien jeune aussi... Il est donc urgent et indispensable de provoquer un changement de normes, dont celles qui portent sur ces mariages précoces. Il faut savoir qu'un des drames humains les plus poignants dans ces régions, c'est le cas des jeunes filles fistuleuses : mariées alors qu’elles sont encore des enfants, elles sont subi des dommages irréparables lors du premier accouchement et souffrent de fistules vésico-vaginales qui les rendent incontinentes, donc ostracisées, méprisées, rejetées. Il faut aussi mettre fin aux campagnes qui s'opposent à la contraception, promouvoir la planification des naissances, construire et défendre les droits des femmes, il faut faire tant de choses et en interaction avec les autres objectifs de développement et avec si peu de moyens pour les États concernés, que les gouvernements rechignent à s'attaquer aux racines, sociales et culturelles, du problème. À leur décharge il faut reconnaître que ces pays, comme tous les autres mais dans des proportions dramatiques, sont confrontés à une triple transition : démographique, épidémiologique et migratoire, qui ne facilite pas les prises de décision alors qu’il y a urgence.

Vous venez de relever quelques obstacles : les traditions sociales et religieuses...

Bien sûr, cet obstacle est énorme et immédiatement perceptible dans ces régions dont la vie sociale est fondamentalement structurée par des valeurs coutumières ou religieuses. Mais il y a aussi les illusions économistes, celles qui assuraient que le taux de croissance d'une population baisserait quasi automatiquement avec son développement économique. « Le développement est le meilleur contraceptif », disait-on. Mais lorsque le développement économique, trop faible, est dévoré par une natalité trop forte ? C'est la question du fameux dividende démographique qui lie croissance économique et évolution de la pyramide des âges : lorsque la baisse du nombre de jeunes couplée à la hausse du nombre d'adultes en activité crée une opportunité de croissance par la réduction des investissements nécessaires à l'éducation et à la santé, on peut espérer la mise en place du cercle vertueux consistant à améliorer le capital humain, l'éducation et la productivité économique. Mais lorsque le cercle est vicieux parce que la pyramide s'élargit toujours à la base ? Cela dit, les oppositions sociales et religieuses à une réduction de la natalité constituent des obstacles particulièrement difficiles à contourner parce que cette réduction implique, je l'ai dit, un changement de normes et qu'une telle révolution, dans des sociétés pauvres et précarisées, exige de grands moyens. D'autant que ces freins sont parfois institutionnalisés : en RD du Congo, l'hymne national reprend la phrase « nous peuplerons ton sol »... [Pour ceux qui s'intéressent à la RDC sur ce sujet, je renvoie au livre classique d'Anatole Romaniuk, La fécondité des populations congolaises]. Le dividende démographique, qui rend donc la force de travail relativement plus importante dans une société où le taux de fécondité baisse, est déjà une réalité positive en Asie de l'Est mais on est loin de connaître une évolution comparable en Afrique subsaharienne. La baisse de la fécondité devrait y être beaucoup plus rapide. Les élites locales n'en sont pas encore suffisamment conscientes, je le crains. Notons que cette « illusion économiste » est aussi présente chez nombre de décideurs occidentaux : certains puisent un certain optimisme dans... les réserves d'uranium et de pétrole du Niger pour enclencher un processus de développement, par exemple. Au contraire, la Fondation Bill & Melinda Gates est bien plus sensible à la gravité et l'inertie du problème.

La lutte pour contrôler la natalité doit-elle mettre les principes démocratiques entre parenthèses ?

La démocratie implique davantage que la garantie des libertés individuelles, elle tend à rencontrer en même temps l'intérêt le plus général. Jean-Jacques Rousseau déjà mettait en garde contre la confusion entre intérêt général et somme des intérêts individuels. Ces derniers expriment en quelque sorte des désirs alors que l'intérêt général porte sur les besoins. Tout homme peut désirer atteindre un niveau de consommation occidental, mais la planète ne peut pas répondre à une telle demande. Tous les parents rêvent de voir leur enfant devenir médecin ou avocat, mais 100 % d'universitaires de ce type dans un pays serait une catastrophe... Certes, il n'est pas ou plus question d'imposer des comportements particuliers par la contrainte mais, et c'est le pari que fait un organisme comme le PRB (Population Reference Bureau) auquel je participe, on peut informer au mieux la population et les décideurs sur ces données démographiques, sur la santé, sur l'environnement, les sensibiliser et faire en sorte qu'une telle information serve à orienter leurs décisions dans un sens favorable à l'humanité actuelle et future. Le site www.prb.org/DataFinder reprend ces données statistiques.

Ces tableaux impressionnent en effet. En les parcourant et en les analysant, on peut voir se dessiner le monde tel qu'il sera dans vingt, trente ou cinquante ans. Pour certains pays, et je pense au Niger par exemple, c'est un voyage dans le temps fort inquiétant.

Les chiffres sont neutres et parlent froidement d'une réalité brûlante. Le Niger, que vous citez, a un taux de fécondité de 7,6 enfants par femme (7,1 dans le tableau statistique publié mais hélas il a fallu revoir ce chiffre à la hausse). Cela signifie que ce pays aride et démuni verra sa population passer de 17 millions d'individus en 2013 à 27 millions en 2025, soit une augmentation de la population d'environ deux mille trois cents habitants ... chaque jour. Imagine-t-on ce que cela implique en termes de construction d'écoles, de soins de santé, d'augmentation du marché de l'emploi...  ? Une baisse du taux de fécondité est urgente, essentielle, vitale. Or, au Niger la prévalence contraceptive ne s'élève qu'à 14 %, dont seulement 8 % de moyens contraceptifs dits « modernes », avec une réalité particulièrement défavorable en milieu rural. Par ailleurs, la mortalité infantile a heureusement beaucoup régressé, même si elle atteint encore 51 décès pour mille nouveau-nés au cours de la première année et 81 décès pour les enfants de un à cinq ans. Car ces pays ne sont pas restés inactifs. Les vaccinations, les sels de réhydratation, les moustiquaires imprégnées, etc. ont eu des effets positifs sur la santé et la survie. Mais, c'est l'évidence même, la baisse des taux de mortalité et la hausse de l'espérance de vie boostent encore ce dynamisme démographique. Je renvoie ceux que ce cas du Niger intéresse plus particulièrement au rapport de la Banque mondiale : Nourrir, éduquer et soigner tous les Nigériens : La démographie en perspective que j'ai écrit en collaboration avec Harouna Soumana, un démographe nigérien, et Jean-Pierre Guengant, de l'Institut de recherche pour le développement (IRD).

L'ampleur de la tâche devrait renforcer le sentiment d'urgence plutôt que décourager ceux qui tentent d'enrayer cette croissance démographique incontrôlée en Afrique subsaharienne. S'il fallait, en quelques mots, résumer le problème et ébaucher la solution, que diriez-vous ?

Je pense que l'époque est venue de penser la survie du monde en termes collectifs, dans le respect des droits humains certes, mais en pleine conscience des conséquences pour chaque région du monde concernée et pour l'ensemble de la planète. La poursuite des efforts en matière de planification familiale est nécessaire. Une telle planification est urgente, devrait relever d'un choix libre et volontaire, ne pourra se faire que dans un cadre protégeant et développant le droit des femmes, se faire enfin en liaison avec d'autres objectifs de développement comme l'éducation des filles ou l'accès des femmes aux emplois, etc. Les dons, transferts financiers et aides de toutes sortes sont indispensables. Les gouvernements devront oser s'attaquer aux obstacles dressés par certaines traditions sociales ou religieuses, en multipliant les moyens non autoritaires, tels que l'éducation des filles et des femmes, les médias sociaux, les technologies, tenter de capturer ce fameux « dividende démographique » tout en améliorant la justice sociale (car le dividende démographique est surtout profitable aux plus riches), donc améliorer la gouvernance publique. Je crois que tout commence aussi par une véritable « formation démographique » dans ces pays. Sans prise de conscience par les décideurs eux-mêmes des faits et des évolutions, le problème sera insoluble.

John May fera une leçon-conférence au Collège Belgique ce mardi 24 septembre 2013 de 17 à 19 heures, au Palais des Académies) sur les « Politiques de population », leçon au cours de laquelle, après avoir brossé le tableau de la situation et de la transition démographiques, si variables selon les régions, il évoquera le rôle futur des politiques face aux nouveaux défis démographiques du XXIe siècle. Son livre Agir sur les évolutions démographiques sortira au même moment dans la collection « L’Académie en poche ».

Michel Gergeay - août 2013

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