Les Actualités / Xavier Luffin, la littérature arabe à portée de tous ou l’esprit de rencontre

Xavier Luffin, la littérature arabe à portée de tous ou l’esprit de rencontre incarné !

Quelle aubaine et quel plaisir de s’entretenir avec Xavier Luffin, tout fraîchement élu membre de l’Académie royale de Belgique, le 30 mars 2015, dans la Classe des Lettres et des Sciences morales et politiques ! Conférencier au Collège Belgique, docteur en philosophie et lettres, professeur de langue et littérature arabes, découvreur et passeur pour ses étudiants comme il aime le préciser, ce chercheur éclectique et éclairé a baigné tout jeune dans un Bruxelles multiculturel. Xavier Luffin découvre le bassin méditerranéen avec ses parents et se passionne pour l’archéologie et l’histoire du Moyen-Orient. Très vite, à l’Université, ce sont les langues orientales qui ne cesseront de le poursuivre car ce polyglotte, qui parle rien de moins que neuf langues, consacre son doctorat à la description linguistique d'un créole arabe parlé en Afrique de l'Est (principalement en Ouganda et au Kenya), le kinubi. En 2008, il est nommé chargé de cours à titre définitif, puis professeur en 2013 à l’Université libre de Bruxelles où ses recherches portent, outre sur des traductions en français d’ouvrages littéraires contemporains, sur l’arabe du Bongor parlé au Tchad, l’arabe du Juba au sud du Soudan, celui que l’on parlait au Congo avant la colonisation mais également sur le karamanli, un turc noté en caractères grecs. Recueillant pendant ses voyages les témoignages au fil de longues conversations, ses retranscriptions font l’objet de publications où plane toujours un subtil esprit de rencontre qui se décline, par exemple, entre le monde arabe et l’Afrique ou entre la Turquie musulmane et la religion grecque orthodoxe. Esprit de rencontre de l’autre, incarné dans ses nombreuses publications, comme par exemple ce livre destiné aux enfants : Hawaya et l’hyène, et entre autres, celles publiées aux éditions de l’Académie royale de Belgique, L’Académie en poche, comme la dernière livraison en date : Printemps arabe et littérature. De la réalité à la fiction, de la fiction à la réalité. C’est dans son bureau de l’Université libre de Bruxelles qu’il nous en a dit davantage sur son formidable parcours, le tout avec finesse et profondeur.

Qu’est-ce qui a été déterminant pour avoir donné naissance à cette passion pour l’archéologie ?


J’ai eu cette passion très tôt, dès l’école primaire. En première secondaire, le professeur nous avait demandé ce que nous voulions devenir plus tard. J’ai répondu : archéologue ! Donc suivirent des études de grec, surtout, mais aussi de latin. Puis, j’ai commencé mes études d’archéologie à l’Université libre de Bruxelles. Mais dès les premières années de mon adolescence, parce que j’ai grandi à Schaerbeek dans un milieu multiculturel, j’ai été intéressé par les langues orientales. Je me suis dit que cela pouvait être un bon complément.

Vous ne connaissiez donc pas l’arabe ?

Non, mais c’est une langue que j’entendais beaucoup chez mes amis. Ce qui est très curieux, et on m’a souvent posé la question de savoir pourquoi j’ai étudié l’arabe, c’est que j’en avais oublié la raison. En réalité, mon meilleur ami était arménien mais de Turquie. La langue qu’il parlait à la maison était le turc. Cette langue m’attirait beaucoup. Plus tard, j’avais remarqué qu’à l’ULB on pouvait aussi apprendre le turc. Mais pour cela, il fallait choisir comme première langue l’arabe ! Ce n’était donc pas mon premier choix. Dès que j’ai commencé l’arabe, j’ai eu une affection particulière pour cette langue. Et elle a fini par prendre le dessus et sur l’archéologie et sur la langue turque.

Oui, et jusqu’à soutenir votre thèse de doctorat sur le créole arabe parlé en Afrique de l’Est, le kinubi ! Comment est-ce donc possible ?

En fait, une nouvelle passion s’est jointe aux précédentes. En terminant ma licence (master), j’ai commencé à voyager et à travailler en Afrique, au Burundi plus particulièrement. C’est là que j’ai eu mes premiers contacts avec le swahili ! En l’apprenant, je me suis rendu compte que c’était une langue très influencée par l’arabe et que, jusqu’à l’arrivée des Européens, le swahili s’écrivait en caractères arabes ! Pour ma thèse, je voulais trouver un lien entre mon intérêt pour la langue arabe et pour l’Afrique. Quand j’ai découvert qu’un créole arabe était parlé en Ouganda et au Kenya, et qu’il était peu étudié, je me suis orienté vers son étude.

Vous irez jusqu’à ‘interviewer’ les locaux pour en retranscrire le discours !

Oui, j’ai fait des enregistrements en Ouganda et au Kenya, et aussi pour l’arabe du Juba chez des réfugiés soudanais au Caire. Par exemple, en Ouganda et au Kenya, j’ai interviewé des vieillards qui avaient participé à la Seconde Guerre mondiale aux côtés des Britanniques.

Dans ce parcours extrêmement riche qu’est le vôtre, Xavier Luffin, comment voyez-vous, désormais avec un certain recul, cet esprit de rencontre des autres – langues, cultures, littératures, religions, civilisations – qui semble omniprésent et sous-tendre toutes vos recherches ? Universalité ou diversité humaine ? Communauté ou fragmentation ?

C’est une question très intéressante car les deux réponses sont possibles. Je suis parfois très optimiste, parfois fort pessimiste. Un très beau proverbe arabe, qui existe en turc aussi, dit que chaque langue est un être humain. Dès qu’on connaît une langue, on connaît une culture et une humanité. C’est frappant, je me rends compte qu’il y a une base commune entre toutes les cultures, même quand elles paraissent très différentes, avec des valeurs humaines universelles comme par exemple l’humour qui en même temps varie d’un pays à l’autre. C’est donc fort complexe, j’ai l’impression que la société humaine est un tissu d’antagonismes avec des points communs et des points de divergences. Et avec le problème de la littérature, l’on se trouve dans une sorte de tour d’ivoire. Par exemple, au Soudan, certains écrivains sont extraordinaires mais les livres sont très chers et le niveau de scolarisation faible, ce qui limite leur impact sur la société.

Avez-vous l’impression d’avoir quitté un univers ‘occidentalocentriste’ avec toutes ces cultures et langues différentes que vous fréquentez ?

Au contraire, j’y suis revenu ! Même si dans ma période d’adolescence ou de jeune adulte, j’ai eu une réaction par rapport à notre société. Je suis de plus en plus heureux de vivre dans celle où je vis. Je quitte donc cet idéalisme de l’autre qui serait formidable. J’ai plutôt l’impression que toutes les cultures se posent les mêmes questions mais que les réponses sont parfois étonnamment différentes. Le rapport à la mort, par exemple, n’est pas le même dans un pays qui a connu une longue guerre civile. Perdre un proche au Soudan est tout aussi douloureux qu’ici mais l’expression de la douleur n’est pas forcément la même.

Que dire de l’Occident, par exemple, comme vecteur de la liberté de penser et de conscience, la liberté d’expression ou encore de la libre critique ?

Je reste persuadé que l’un des plus beaux acquis des cultures occidentales, c’est d’abord la démocratie. Le fait d’accepter, lorsqu’on perd un mandat, de se retirer. C’est accepté dans toute l’Europe !

Avec quelques exceptions notoires !

(Rires). Dans les pays qui m’intéressent, dans la région des grands lacs, on promet de ne pas continuer, et puis on change la Constitution au moment où commence le second mandat afin d’en entrevoir un suivant. Même chose pour la liberté d’expression !

La démocratie et la question du sens ! Notre rapport au sens n’est-il pas devenu critique, ce qui ne semble pas le cas dans certaines régions du monde ?

Des expressions de liberté sont parfois étonnantes ! Dans le petit livre que j’ai écrit sur la religion dans la littérature arabe, qui est paru aux éditions de l’Académie, je mentionne que certains auteurs ont écrit sur l’islam des choses que des contemporains n’oseraient plus écrire. Au Soudan, c’est symptomatique, la grande majorité des écrivains vivent en exil et tous publient à l’extérieur.

Je reste confiant dans les événements du printemps arabe ! Même si pour le moment les choses tournent relativement mal.

Une synthèse est-elle malgré tout possible entre la mentalité occidentale et arabo-musulmane ?

Je pense que cela n’arrivera pas tant qu’il n’y aura pas un processus de distanciation par rapport à la religion. Je sais que c’est une vision assez pessimiste. Dans le rapport au religieux, deux positions existent dans le monde arabo-musulman. Et il en manque une troisième. Pour la première, le texte dit ceci et on doit le suivre à la lettre. C’est la position littéraliste. La seconde l’est aussi mais progressiste. Le texte dit ceci mais on peut l’interpréter. À mon sens, il manque une troisième position qui consiste à dire que je ne veux pas regarder le texte, que je ne suis pas obligé de faire référence au texte ! Et cela, personne n’ose le faire. Prenons le cas de la polygamie. La vision littéraliste dit que je peux avoir quatre femmes. La version progressiste dit qu’il faut aussi être équitable envers elles, et comme c’est impossible, on prône plutôt la monogamie. C’est intéressant mais on reste dans la logique du texte. Il manque une troisième expression qui consiste à dire qu’il me semble inconcevable qu’une religion puisse accepter la polygamie. Et donc, qu’il y a un problème avec le texte. Cette troisième voie manque.

Par ailleurs, vous collaborez à une nouvelle édition, sous presse, des Mille et une nuit, avec Manuel Couvreur, également académicien, dans la Classe des Arts !

Oui, en réalité, c’est vraiment le travail de Manuel Couvreur. Il a fait appel à moi pour certaines notes explicatives.

Et maintenant, quels sont vos projets ?

Mon intérêt pour la littérature arabe a largement pris le dessus. Je traduis régulièrement des romans et je suis en train de terminer la traduction d’un écrivain soudanais. D’un point de vue académique, je travaille de plus en plus sur les voix africaines dans la littérature arabe. D’une part, je prépare une anthologie des poètes arabes d’origine africaine pour la période médiévale. D’autre part, et davantage pour la période contemporaine, j’ai un projet de livre sur l’émergence d’une littérature d’expression arabe en Afrique mais en dehors du Maghreb, notamment au Nigéria, au Mali, en Érythrée et au Tchad. De plus en plus d’écrivains de fictions choisissent l’arabe comme langue d’expression. J’essaye de les rassembler, d’étudier leurs points communs et leurs motivations. De plus, je voudrais aussi écrire sur cette partie de l’histoire du Congo précolonial en présentant l’ensemble des documents connus, rédigés en caractères arabes !

Quel est votre sentiment après avoir été élu comme membre de l’Académie royale de Belgique ?

C’était inattendu ! Entrer à l’Académie apporte manifestement quelque chose de plus que l’Université. Je suis donc très curieux à cet égard. Je suis du reste très impressionné par ce que Hervé Hasquin a pu faire de l’Académie. Je me suis rendu compte du dynamisme insufflé lorsque j’ai donné des conférences dans le cadre du Collège Belgique et ai eu la chance de pouvoir publier deux ouvrages dans la collection de l’Académie.

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations bibliographiques :

Les fils d’Antara. Représentations de l’Afrique et des Africains dans la littérature arabe contemporaine, Bruxelles, Safran, 2012.
Religion et littérature arabe contemporaine. Quelques regards critiques, Bruxelles, Académie royale de Belgique, L’Académie en poche, 2012.
Printemps arabe et littérature. De la réalité à la fiction, de la fiction à la réalité, Bruxelles, Académie royale de Belgique, L’Académie en poche, 2013.

On peut utilement écouter ou réécouter Xavier Luffin sur le site de l’Académie dans l’Audiothèque et sur www.lacademie.tv, notamment son interview au sujet de son ouvrage La Religion et littérature arabe contemporaine. Mais également ses conférences : Après le printemps, l’été ou l’hiver ? Les révolutions du « printemps arabe » vues par les écrivains arabophones et Les documents arabes swahilis du Congo : de nouvelles perspectives pour l’histoire de l’Afrique centrale.

À noter : Antoine Galland, Les mille et une nuits, texte édité, présenté et annoté par Manuel Couvreur, avec la collaboration de Xavier Luffin, Paris, Champion (coll. « Littérature classique  »), 2015, 2 vol., sous presse.

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