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Actualités    Benoît Beyer de Ryke, historien médiéviste et philosophe : à l’infini d’un Moyen Âge lumineux !
5 septembre 2017
Benoît Beyer de Ryke, historien médiéviste et philosophe : à l’infini d’un Moyen Âge lumineux !
Rencontre toute singulière que celle à laquelle nous vous invitons car il est peu courant de vivre un échange si dense, si foisonnant, et aux multiples implications dans tous les domaines auxquels touche notre hôte qui nous a reçu avec une parfaite courtoisie à son domicile bruxellois. Benoît Beyer de Ryke étonne dès les premiers échanges par une totale maîtrise de ses sujets – et ils sont nombreux – couplée à une passion aiguisée pour toutes les questions qu’un homme de culture peut se poser aujourd’hui à propos d’une période de l’histoire qui reste, malgré tout ce qu’on a pu en dire, à explorer et surtout à réinterroger afin d’en éclairer les infinies facettes : le bien mal nommé Moyen Âge qui s’étend, rappelons-le, sur mille années.

Conférencier au Collège Belgique, membre du Collège des Alumni de l’Académie royale de Belgique, collaborateur scientifique à l’Université libre de Bruxelles, membre de l’Équipe de recherche sur les mystiques rhénans (Université de Lorraine) et membre du Réseau des médiévistes belges de langue française, ainsi que de la Société internationale pour l’étude de la philosophie médiévale, Benoît Beyer de Ryke a été lauréat du prix Henri Davignon de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique en 2005. Spécialiste d’histoire de la spiritualité et d’histoire culturelle et intellectuelle du Moyen Âge occidental, auteur de nombreux travaux sur Maître Eckhart et les théories politiques médiévales, ainsi que sur l’encyclopédisme au Moyen Âge, ce chercheur des profondeurs de notre histoire ne cesse de faire résonner avec oh combien de brio cette petite phrase de Paul Valéry : « J’ai beau faire, tout m’intéresse » ! C’est à la déclinaison de cette sentence basée pour ce médiéviste, philosophe de surcroît, sur le traitement de la question de l’infini comme fil conducteur de son parcours de recherche que nous vous convions, il faut bien le dire, avec grand bonheur.

Du reste et bientôt, le 10 octobre prochain, Benoît Beyer de Ryke donnera une conférence au Palais des Académies à Bruxelles, dans le cadre du Collège Belgique, ayant comme titre Inquisition et sorcellerie à la fin du Moyen Âge.

Benoît Beyer de Ryke, comment est née votre attirance toute singulière pour l’histoire ?


Il faut remonter le temps ! J’ai eu une scolarité sans difficultés particulières, mais sans résultats extraordinaires. J’ai fait mes primaires à Decroly, et mes secondaires dans l’enseignement catholique, à l’Assomption puis à Notre-Dame des Champs. Je travaillais juste ce qu’il fallait pour passer. C’est après, à l’université, que je me suis mis à très bien travailler et à obtenir alors d’excellents résultats. Cependant, j’ai bien réussi ma dernière année de secondaire, notamment grâce à un travail écrit de plus de cent pages que nous devions faire. Il s’agissait déjà d’histoire, même si ensuite j’ai commencé par étudier la philosophie à l’ULB, car j’avais choisi de rédiger cette sorte de mémoire sur Robespierre, personnage pour lequel je ressentais alors une véritable fascination. J’avais sous-titré mon travail : « terreur et vertu ». C’est la figure de « l’incorruptible » qui me passionnait. Je me demandais comment quelqu’un qui dans son jeune temps était contre la peine de mort, qui avait déclaré qu’« une idée de perfection absolue, de pureté, ne peut être qu’une erreur politique », quelqu’un qui était royaliste et attaché à la mode vestimentaire de l’Ancien Régime, comment quelqu’un comme lui avait pu ensuite devenir l’un des principaux protagonistes de la Terreur (au nom de la Vertu) ?

Le cadre familial a-t-il été prépondérant dans cette éclosion à l’histoire ?

Oui, j’ai baigné d’emblée, avec mon frère, dans une atmosphère familiale très tournée vers la culture et la découverte, à la fois par mon père et par ma mère, mon père étant un journaliste de télévision mais beaucoup plus intéressé par les livres et l’écrit que par l’audiovisuel. Il m’a transmis l’amour de la connaissance et de l’histoire. Ma mère, de son côté, a eu une carrière de récitante de poésie et de comédienne. De très beaux souvenirs avec des voyages où l’on nous amenait dans des musées, parfois avec des visites un peu trop longues ! J’essaie de reproduire cela avec mes enfants aujourd’hui en en tenant compte. Je me souviens néanmoins d’un moment fort vers l’âge de quatorze ans, lors d’une émission de Bernard Pivot, où était invité Claude Hagège – célèbre linguiste au Collège de France – qui semblait avoir réponse à tout. Ce personnage m’a fasciné. Je me suis dit que j’aimerais suivre ce chemin et avoir accès à une connaissance encyclopédique.

Est-ce la raison pour laquelle vous optez à l’université pour la philosophie ?

Les deux m’intéressaient vraiment, l’histoire et la philosophie. Quelle était la discipline qui me permettrait de continuer à me poser des questions ? Je pressentais que la philosophie pouvait m’ouvrir à ce questionnement indéfini. À l’ULB, de nombreux professeurs m’ont marqué dont Pierre Verstraeten, Isabelle Stengers, Marc Richir, Gilbert Hottois et – tout particulièrement – Lambros Couloubaritsis avec qui j’ai fait mon mémoire consacré à Giordano Bruno (1548-1600). C’est le grand philosophe de l’univers infini et de la pluralité des mondes, à côté du Bruno hérétique. Et en réfléchissant à mon parcours, j’ai l’impression que cette question de l’infini est au cœur, fût-ce en filigrane, de toute une série de recherches que j’ai menées notamment sur Maître Eckhart et l’encyclopédisme médiéval. En définitive, je voulais voir quelle avait été la genèse de l’élaboration de cette pensée de Bruno. Le Moyen Âge s’ouvrait ainsi à moi avec un goût prononcé pour la musique, l’art et la culture médiévale. Longue période avec une production intellectuelle fort intéressante qui souvent passait à la trappe en philosophie, coincée entre l’Antiquité et la Renaissance. Même en histoire, il est nécessaire de rappeler que le Moyen Âge n’a pas été uniquement cette période sombre que d’aucuns voudraient voir mais plutôt une époque ambivalente, faite d’ombre et de lumière.

Le mot lui-même ne pose-t-il pas question ?

Oui, la dénomination « Moyen Âge » qui remonte à la Renaissance est entachée d’une vision négative avec l’idée d’un âge moyen, intermédiaire. Jacques Le Goff et Georges Duby ont particulièrement travaillé à redécouvrir cette période extrêmement riche qui ne se résume ni à l’âge d’or de la foi catholique, ni à l’âge sombre de l’obscurantisme que les anticléricaux voulaient y voir.

N’opérez-vous pas une sorte de réconciliation entre l’histoire et la philosophie ?

Oui, j’ai donc pu creuser mon sillon avec le sérieux de la méthode historique tout en gardant un goût pour la spéculation et l’histoire des idées, à rebours de cette méfiance réciproque entre les historiens et les philosophes. À propos de l’histoire, j’aimerais ici rendre hommage à ceux qui ont été mes maîtres en la matière : Alain Dierkens, Jean-Marie Sansterre, Hervé Hasquin, Guy Donnay, Jean-Jacques Heirwegh, Claire Billen, etc.

Maître Eckhart semble ne vous avoir jamais quitté mais quand l’avez-vous « rencontré » pour la première fois ?

J’y ai consacré mon mémoire de licence d’histoire mais je l’avais rencontré plus tôt au cours de mes études de philosophie, indépendamment des cours. J’avais entendu sur France Culture le Sermon 52 de Maître Eckhart, qui m’a littéralement emporté, sur la pauvreté spirituelle et l’union à Dieu, à la Déité, au-delà de l’être, dans une théologie négative en somme. Ce texte peut parler aussi bien à des croyants qu’à des non-croyants. « Qu’ai-je besoin de croire en Dieu puisque je peux lire Maître Eckhart sans cela » écrit Cioran !

Peut-on penser que la théologie négative d’Eckhart, par l’union de l’homme à Dieu ineffable par-delà les mots, les images et les concepts, pur détachement, est comme la préfiguration de la spiritualité dite laïque ou philosophique que nous voyons aujourd’hui ?

Oui, une continuité existe. C’est ce qui m’a plu chez Maître Eckhart, c’est à la fois une dimension mystique spirituelle mais ancrée dans une structure très philosophique. Je retrouve ce tropisme qui me pousse dans mes recherches vers la notion d’infini. Le très bel ouvrage de Jonas Cohn, un de mes livres préférés avec les Pensées de Pascal, paru à la fin du XIXe, Histoire de l’infini. Le problème de l’infini dans la pensée occidentale jusqu’à Kant, traduit en 1994, explique comment on est passé d’un infini jugé négativement par la pensée grecque à un infini valorisé comme catégorie première de Dieu. Ce qui, du reste, permet de comprendre la théologie négative avec une approche de Dieu en creux. Dieu étant infini échappe nécessairement à nos facultés d’appréhension et ouvre dès lors sur un au-delà de la représentation, du figuré, des mots et des concepts. Cet infini divin va se traduire dans le domaine cosmologique avec Nicolas de Cues et Giordano Bruno.

Cela ne vous a pas empêché d’étudier également l’encyclopédisme médiéval !

Oui, et si j’essaie toujours de tracer un fil rouge dans mon parcours, avec cette dimension d’une recherche de l’infini ou d’une totalité des connaissances par ailleurs impossible à atteindre, j’ai un goût prononcé pour les bibliothèques et les encyclopédies, symboles de l’accumulation des connaissances. Je me souviens avoir été pris de vertige car je voulais tout lire, tout connaître, tout savoir. Mais je me rendais compte que c’était impossible et la manière que j’ai trouvée pour remédier à ce défi a été de me spécialiser dans l’encyclopédisme médiéval. Ce qui combinait mon intérêt pour les encyclopédies en général et une approche plus spécifique sur une période de l’histoire, le Moyen Âge, dont on oublie souvent qu’il a été un âge d’or de l’encyclopédisme avec Isidore de Séville aux VIe-VIIe siècles, qui a été la matrice des encyclopédies médiévales en tentant de réunir ce qui restait de la culture antique, et puis, au XIIIe siècle, avec Barthélemy l’Anglais et Vincent de Beauvais, afin de mettre à la fois de l’ordre dans la profusion des connaissances et mettre à la disposition de la prédication un savoir pratique où le monde est vu comme un miroir de Dieu. L’ordre encyclopédique doit refléter l’ordre voulu par Dieu. Ainsi, aucune encyclopédie médiévale n’utilise comme mode d’exposition d’ensemble l’ordre alphabétique, mais il arrive qu’elles y recourent cependant par commodité pour certaines de leurs parties (comme, par exemple, celles sur les animaux, les plantes, les minéraux ou encore la géographie). C’est donc un ordre méthodique ou systématique qui structure ces encyclopédies, ordre méthodique qui d’une manière ou d’une autre entend refléter l’ordre de la création, c’est-à-dire le plan de Dieu sur le monde.

Pourriez-vous nous introduire à votre cours-conférence du 10 octobre prochain à l’Académie royale de Belgique, dans le cadre du Collège Belgique, intitulé Inquisition et sorcellerie à la fin du Moyen Âge ?

Mes travaux sur Giordano Bruno et sur Maître Eckhart m’ont fait approfondir l’histoire de l’Inquisition. Il m’est apparu intéressant de la croiser avec celle de la sorcellerie. Toujours dans cette approche négative du Moyen Âge, on associe spontanément ce dernier à la chasse aux sorcières. C’est une erreur. Ce n’est pas au Moyen Âge que l’on a massivement brûlé des sorcières mais aux XVIe et XVIIe siècles, aux siècles d’Erasme et de Descartes ! En définitive, la sorcellerie va prendre la place des hérésies…

Quels sont vos projets ?

Poursuivre mes recherches, et présenter un nouveau cours-conférence au Collège Belgique en 2018 (le projet a été accepté par Jacques De Decker) intitulé : « Henri Suso ou le Serviteur de la Sagesse éternelle ».

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations :
Sur la plateforme multimédia de l’Académie royale de Belgique, https://lacademie.tv/conferenciers/benoit-beyer-de-ryke, vous trouverez, en vidéo, les deux cours-conférences de Benoît Beyer de Ryke, l’un consacré à Maître Eckhart et la mystique rhénane, l’autre à Rodolphe II, l’empereur alchimiste.

Quelques références bibliographiques :
Maître Eckhart, une mystique du détachement, Bruxelles, Ousia, 2000.
Dictionnaire du Moyen Âge, [collaboration à de nombreuses notices], sous la direction de Claude Gauvard, Alain de Libera, Michel Zink, Paris, PUF, 2002.
Maître Eckhart, Paris, Entrelacs, 2004.
Éd. avec Alain Dierkens, Maître Eckhart et Jan van Ruusbroec. Études sur la mystique « rhéno-flamande » (XIIIe -XIVe siècle), Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2004.
Éd. avec Alain Dierkens, Mystique : la passion de l’Un, de l’Antiquité à nos jours, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2005.
Maître Eckhart, Être Dieu en Dieu, textes choisis et présentés par Benoît Beyer de Ryke, Paris, Points, 2008.