Les Actualités / Firouzeh Nahavandi, sociologue : la marchandisation des parties du corps

Firouzeh Nahavandi, sociologue : la marchandisation des parties du corps dans le Sud et les femmes en Iran, deux sujets aux défis de la pauvreté et des inégalités !

C’est à l’Institut de sociologie de l’Université libre de Bruxelles, avenue Jeanne, au 15e  étage, que Firouzeh Nahavandi nous a accueilli dans son bureau avec délicatesse et courtoisie pour un entretien lui-même tout en finesse. Docteur en sciences sociales, professeure ordinaire à l’ULB et directrice du Centre d'études de la coopération internationale et du développement (CECID) de l'Institut de sociologie, Firouzeh Nahavandi est membre de l’Académie royale des Sciences d’Outre-mer. Elle a enseigné au Mali, en Égypte, au Vietnam et au Canada. Son enseignement et ses recherches portent sur les pays en développement et en particulier sur la sociologie des pays musulmans, avec une approche socio-politique de l’Asie musulmane non arabe. Nous lui devons de nombreuses publications qui toutes tentent de repenser une sociologie du développement comme véritable défi à grande échelle contre la pauvreté et les inégalités.

Tout prochainement, le 17 février, Firouzeh Nahavandi donnera une conférence dans le cadre du Collège Belgique, au Palais des Académies à Bruxelles, intitulée Marchandisation des parties du corps dans le Sud : inégalités transnationales et défis de développement. Sachons, et notons d’ores et déjà, que la conférencière reviendra au Collège Belgique, le 5 octobre, avec un autre fort beau sujet : Iran, ces femmes qui font la différence. Cet entretien nous introduit avec force et tout en nuance au cœur de ces problématiques difficiles mais passionnantes.


Firouzeh Nahavandi, comment votre aventure intellectuelle a-t-elle commencé ?


J’ai toujours voulu être professeure d’Université ! Ce n’est pas un hasard, c’est presque devenu une tradition familiale. Ma sœur est professeure aux États-Unis et mon père l’était aussi et a, pendant des années, été recteur de l’Université de Téhéran. Ma mère aurait préféré que ma sœur et moi fassions des études en médecine mais nous nous sommes orientées différemment. Pour ma part, j’aurais aimé faire de l’architecture mais je n’étais guère douée pour les mathématiques. J’avais également un très grand attrait pour la philosophie et la littérature. J’ai donc passé mon bac A (philosophie) au Lycée français de Téhéran. Finalement, ce sont les sciences sociales pour lesquelles j’ai opté ici à l’Université libre de Bruxelles. À l’époque, j’avais l’espoir de retourner en Iran et de travailler à l’Institut des sciences sociales de Téhéran qui était extrêmement actif. Il faut savoir que l’époque de la fin de ma licence (master) correspond avec la Révolution iranienne. Je n’avais donc pas le choix, je ne pouvais pas rentrer. Dans la malchance de la rupture totale, j’ai eu cette chance de rester en Belgique et d’y faire mon doctorat, en plus des études de troisième cycle en coopération au développement qui, au fil du temps, sont devenues une deuxième casquette.

En sociologie, je me suis orientée vers l’international, vers les pays en développement de manière générale, tout en travaillant sur des domaines pour lesquels j’étais très sollicitée : l’islamisme et les femmes musulmanes. Ils sont devenus des spécialisations sans l’avoir vraiment voulu au départ.

Mais cela n’a-t-il pas déteint sur votre enseignement ?

Oui, j’ai commencé par donner un cours sur l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan. Cours que je donne toujours à l’heure actuelle : l’Asie musulmane non arabe. En me spécialisant également dans le développement, j’ai donné aussi les cours fondamentaux tout en étant à la base de la réforme et de la modernisation de la licence spéciale en coopération et développement, devenue aujourd’hui le master en sciences de la population et du développement. Finalement, j’ai deux casquettes ! L’une avec les pays en développement, avec aujourd’hui une préoccupation particulière sur les questions d’inégalités ; l’autre avec les pays musulmans ainsi qu’un intérêt particulier, aujourd’hui, pour les questions liées aux femmes.

Tout en vous spécialisant sur l’islamisme également !

L’islamisme bien évidemment aussi, avec tout ce qui se passe aujourd’hui dans le monde, mais avec une réelle continuité car je travaille sur l’islamisme depuis 1979 ! Je ne suis pas historienne mais j’ai une perspective historique que beaucoup d’autres n’ont pas, notamment sur l’Iran avec la Révolution islamique et l’Afghanistan avec l’invasion soviétique qui a donné la base de tous les djihadismes d’aujourd’hui !

Vous publiez, tout prochainement chez Palgrace Macmillan, Commodification of Body Parts in the Global South : Transnational Inequalities and Development. Vous en présenterez les lignes de forces principales lors d’une conférence au Collège Belgique, le 17 février prochain, intitulée Marchandisation des parties du corps dans le Sud : inégalités transnationales et défis de développement. Pouvez-vous nous y introduire sommairement ?

Ma conférence se situe dans la lignée de mes travaux sur les pays en développement. L’un des éléments qui m’a toujours frappée est la question de la stigmatisation et celle des inégalités liées à la pauvreté. Les recherches d’un collègue travaillant sur les questions de la marchandisation du vivant m’ont beaucoup intéressée et je l’ai introduit à l’Académie royale des sciences d’Outre-mer, et ai soutenu un colloque international qu’il organisait à ce sujet. De fil en aiguille, j’ai pris en charge l’étude des liens entre cette marchandisation et le développement. Aujourd’hui, la commercialisation des parties du corps est liée à l’avancée, en particulier des sciences médicales, des transports, des nouvelles technologies de l’information et de la communication qui permet à tout individu de tout vouloir s’il peut se le payer. Et dans le cadre économique néo-libéral, tout a un prix, même les parties du corps !

À quels phénomènes en particulier vous êtes-vous intéressée ?

La vente des reins. Vous pouvez aujourd’hui en acheter, même si c’est totalement illégal dans tous les pays, sauf en Iran où il existe un marché légal, pour les Iraniens, soutenu par l’État. Même si cela est compliqué, la greffe de reins est parfaitement possible. Ainsi, ceux qui peuvent se le permettre financièrement – le coût est estimé entre cent et deux cent mille euros – et ne veulent plus être sur une liste d’attente préfèrent avoir recours à l’achat d’un rein. Et qui vend son rein ? Les plus pauvres dans les pays en développement ! Avec la crise financière, on a même constaté quelques ventes de reins en Europe. C’est quelque chose d’humainement atroce ! Certains économistes occidentaux, américains en particulier, défendent le fait qu’il faut rendre légal le commerce du rein et donc mettre un prix. Cela constituerait une protection mais la position éthique et anthropologique est totalement différente.

Je me suis aussi occupée d’une autre partie du corps, des femmes cette fois, qui est louée : le ventre, dans la gestation pour autrui. Là aussi, ce sont les femmes les plus pauvres de pays pauvres qui louent leur ventre. À un point tel que cela est devenu pour certaines un travail  ! Étrange conséquence des avancées scientifiques : finalement les gens préfèrent acheter un enfant que d’adopter.

J’ai aussi travaillé sur un phénomène un peu moins dramatique mais qui est une bonne illustration de ce que les pauvres peuvent faire pour s’en sortir : la vente des cheveux. Cela montre également comment, lorsqu’il y a des catastrophes naturelles par exemple, des femmes vont vendre leurs cheveux. Encore une fois, deux mondes qui se confrontent.

Enfin, dans mon livre, j’évoque aussi la question de « l’attraction des cerveaux » et des législations des pays occidentaux à cet égard, pays qui surenchérissent dans les offres pour attirer « les meilleurs et les plus brillants ». Je n’en parlerai pas dans ma communication.

Quelles conclusions en tirez-vous ?

On ne peut pas arrêter la demande, en particulier celle de la beauté, de la santé ou d’enfants. Tout mon livre est structuré sur la demande et l’offre. C’est un vocabulaire un peu provocateur, utilisé à dessein, mais dans un monde où le marché est roi, on sait que tout cela est possible. De plus, si on rend ces marchés illégaux, cette demande ne disparaîtra pas mais le marché deviendra sous-terrain et donc encore plus dangereux. On ne peut pas non plus fermer les frontières. Il reste de pouvoir travailler sur l’offre. Et l’offre, c’est la lutte contre la pauvreté et les inégalités qui sous-tendent ces marchés. Cela semble évident, aucune femme riche ne louera son ventre ! Aucun riche ne vendra son rein ! Aucune femme ne se rasera la tête pour vendre ses cheveux si elle peut faire autre chose. Tout ceci renforce la nécessité de soutenir les mesures mises en place par les institutions internationales pour la réduction de la pauvreté.

Et même si le système néo-libéral a permis à certains pays de s’enrichir, il subsiste de grandes poches de pauvreté, comme par exemple en Inde, pays qui procure d’ailleurs le plus de ventres et de reins !

Bref, on est dans un monde de plus en plus riche où il y a de plus en plus de pauvres !

Un mot encore sur votre conférence du 5 octobre prochain consacrée à ces femmes qui font la différence en Iran ?

Oui, et cela va probablement bousculer toutes les idées reçues ! Lorsqu’on compare les femmes d’Iran à celles des autres pays musulmans, de grandes différences surgissent. D’un point de vue vestimentaire, même s’il y a obligation de se voiler, les femmes inventent toutes sortes de voiles différents. On constate aussi qu’en Iran, les femmes ont beaucoup plus de liberté même si elles restent des citoyennes de seconde zone. Elles sont aussi à soixante pourcents étudiantes dans les universités. Tout cela est très frappant. Et si cette spécificité de la femme iranienne existe, elle est contrée par des études plus fines et profondes qui montrent que malgré cela, dans un tel pays patriarcal, la seule manière de s’en sortir, c’est le mariage. Elles travaillent donc sur la séduction, c’est la question du voile et de la chirurgie, pour être de plus en plus belles. Sur le marché du mariage également le diplôme est un plus ! On peut donc interpréter de deux manières cette réalité. Voilà, je vais essayer de montrer ces nuances dans une société où les relations hommes/femmes sont devenues très violentes.

Quels sont désormais vos projets ?

Oui, avant de prendre ma retraite, qui n’est pas si éloignée, ce que je voudrais réaliser est de mettre en place une formation continuée sur le Moyen-Orient, et laisser cela pour l’Université libre de Bruxelles avec une équipe qui puisse prendre la relève.

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations bibliographiques :

Commodification of Body Parts in the Global South : Transnational Inequalities and Development, London and New-York Palgrace Macmillan, 2016 (sous presse).
Iran, De Boeck, Collection Monde arabe/Monde musulman, 2e édition, 2015.
Afghanistan, De Boeck, Collection Monde arabe/Monde musulman, 2014.
Du développement à la globalisation : Histoire d'une stigmatisation, Bruylant, 3e édition revue et augmentée, Bruxelles, 2009.
Repenser le développement et la coopération internationale : État des savoirs universitaires, Karthala, Collection Homme et Société : Sciences économiques et politiques, 2003.
Stigmate : Introduction a l'étude des pays dits en voie de développement, Bruylant, Bruxelles, 2001.

Vous consulterez avec intérêt le site du Centre d’études de la coopération internationale et du développement (CECID) : www.ulb.ac.be/fsp/cecid/

Également fort utiles, toutes les informations sur Firouzeh Nahavandi sur le site de l’ULB : www.philoscsoc.ulb.be/fr/users/fnahavandi

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