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Jean Leclercq. Le philosophe qui agit

Qui a dit que les philosophes se contentaient de réfléchir dans leur coin ? Professeur à l’Université catholique de Louvain, directeur du Centre d’Archives Maurice Blondel, responsable des Fonds d’archives Michel Henry et Jean Ladrière (un colloque marquera l’inauguration de ce dernier en novembre 2017), Jean Leclercq est en même temps conseiller parlementaire au Parlement bruxellois, directeur de collections, enseignant voyageur (il revient du Pérou), formateur à la neutralité à l’ULB, passionné de littérature presque autant que de philosophie et bien sûr auteur inlassable de livres et d’articles…

Toutes ces activités ne sont pas sans convergence, il va s’en expliquer ci-dessous. On peut toutefois les nouer par ce double souci de la « vie » : tant dans sa compréhension socio-économique voire spirituelle, que sur le plan de la citoyenneté, au sens démocratique et politique, au gré de ses enjeux actuels les plus cruciaux, comme, par exemple, cette stricte nécessité de la séparation du théologique et du politique, y compris dans l’enseignement. Cet enjeu sera au centre de sa prochaine intervention au Collège Belgique.


Jean Leclercq, vous cumulez les diplômes en philologie romane, en théologie et finalement en philosophie. Pouvez-vous nous éclairer sur cet itinéraire, sur son orientation depuis votre éducation familiale, puis sur sa décision résolue pour la philosophie ?


Je suis né au Pays de Herve, dans une famille modeste, dernier enfant de sept. Après l’école communale, pour des raisons de proximité et pas de choix philosophique, j’ai fait mes humanités au Collège Royal Marie-Thérèse de Herve. Orienté en latin-mathématique, la littérature n’en a pourtant pas moins commencé à me passionner. J’ai choisi ensuite l’Université la plus proche, celle de Liège qui m’a rigoureusement formé, pour mes études en philologie romane, achevées par la rédaction d’un mémoire sur l’image de la femme sorcière aux XV-XVIe siècles. Je suis ensuite passé à Louvain-la-Neuve où j’ai aussi rencontré de grands professeurs dont Jean Ladrière, Jacques Taminiaux et Robert Brisart. Ils m’ont marqué très profondément. J’ai ensuite étudié la théologie et c’est l’exégèse des textes du second testament (je préfère cette désignation à celle de « Nouveau Testament ») qui m’a intéressé, en particulier les écrits pauliniens. J’ai suivi les cours passionnants de Jacques Rouwez qui appliquait les thèses de la narratologie moderne à l’exégèse. Mais je dois dire que je me situais en porte-à-faux avec la dogmatique et la morale chrétiennes. J’ai ensuite été engagé comme chercheur à l’UCL où j’ai rédigé une thèse de philosophie sur Maurice Blondel et les philosophies de l’action à la fin du XIXe siècle, moment où se trame déjà la crise des articulations du sens.

Vous avez consacré cette thèse de doctorat au « jeune » Maurice Blondel lequel est connu principalement pour sa philosophie de l’action, en un sens singulier qui inclut la passivité, la volonté et la distance de l’inachèvement… Cependant, ce que vous mettez en exergue, c’est « la logique de la vie ». De même, dans vos études sur Michel Henry ou Pierre Hadot et Michel Foucault, c’est encore de la vie qu’il s’agit. Quel sens donnez-vous à ce concept et, en particulier, pensez-vous que c’est dans l’expérience de l’immanence qu’il prend son sens ?

Ce travail sur Maurice Blondel m’a montré un philosophe qui, quoique d’abord empêtré dans des interprétations théologiques et spiritualistes, tentait de penser une « méthode d’immanence » et cherchait une certaine modernité pour neutraliser un catholicisme intransigeant et réactionnaire. L’histoire du concept d’immanence me passionne, notamment dans la philosophie française. Par là, j’en suis aussi venu à travailler les penseurs de la vie, en parallèle aux philosophes du Lebenswelt (le « monde de la vie » dans la tradition phénoménologique), y compris en France. Ces courants de pensée mettent en avant une notion pratique, qui ouvre à une conception plus large de la philosophie, en permettant d’approcher la quotidienneté. Mais ce « vivre » et cette « vie » impliquent aussi une critique du concept traditionnel d’être, si bien qu’il y a une tension entre « vivre » et « être » qui se joue dans la philosophie contemporaine, notamment via le concept d’immanence. Chez Henry, il y a ainsi le choix de substituer l’affectivité à la rationalité, ce qui rejoue le concept d’immanence, car dans l’affectivité, tout est immanent. Même l’expérience religieuse qui est une expérience esthétique, celles d’affects (peur, joie,...) qui, liés à la religion, disent quelque chose du vivant.

Mais quels que soient les auteurs que je travaille, je ne m’identifie jamais à eux. Je les rencontre et je les côtoie par leurs archives, ce qui m’a d’ailleurs amené à forger et mettre en avant la méthode de la génétique philosophique, celle qui met à nu le philosophe dans sa vie secrète et intime, dans ses écrits inédits et préparatoires… La patience du texte ! Les philosophes vont parfois trop vite au concept et je tiens à articuler philologie et philosophie, contre l’oubli du logos.

Au-delà de votre formation théologique, la philosophie de la religion vous préoccupe. Comment voyez-vous la relation entre philosophie et religion et que pensez-vous de la possibilité d’une philosophie chrétienne ?

Ce qui m’oriente très tôt, c’est surtout l’histoire des idées : dès mon arrivée à l’ULg, mon intérêt s’est porté sur elle. Jacques Dubois nous faisait lire Michel Foucault. À Louvain-la-Neuve, j’ai suivi le cours de philosophie de la religion, mais il était alors très peu fréquenté. Ceci a bien changé ! Comme philosophe, je suis attentif aux rapports entre les « efforts de la raison », comme aurait dit Jean Ladrière, et les dimensions du croire qui ne peut que « tenir pour vrai ». C’est pourquoi je m’intéresse à ce qui se passe entre la Raison et les croyances religieuses. Pierre Macherey, dont je suivais les séminaires le mercredi à Lille durant ma thèse, me disait que je devais m’intéresser à l’histoire philosophique de la « philosophie chrétienne ». Je ne l’ai pas vraiment fait. J’estime que la « philosophie chrétienne » est un non-sens. C’est même une impossibilité : la philosophie n’existe qu’en se suffisant à elle-même. Des chrétiens ont certes été philosophes, mais ce que l’on observe et retient d’eux, c’est une typologie complexe de rapports à la Raison. Le reste, qui confond religion et philosophie, relève du « cercle carré » ! Aujourd’hui, cette question théorique s’est sans doute déportée vers le champ des études en Islam.

Les 7 et 8 décembre prochains, vous donnez au Collège Belgique deux leçons sur la question controversée par certains musulmans de la citoyenneté et de son « impossible alliance » avec la religion. Votre titre est « La citoyenneté : un nécessaire primat d’appartenance ». Voulez-vous bien nous y introduire ?

La philosophie n’est pas la religion et ce à quoi j’ai été sensible, c’est à l’exigence, depuis la Grèce antique et son invention de la démocratie, de la séparation du théologique et du politique. La démocratie est un pouvoir subversif de limitation. Quand les Grecs la pensent, ils posent des limites entre le monde des dieux et des humains. À partir de là, je travaille le concept de citoyenneté, de ce que nous sommes dans la polis, la cité. Et je lie cela à un autre moment fondamental, celui de Spinoza qui pense toutes les modalités de cette séparation du théologique et du politique, en sorte que cette citoyenneté devienne le principe le plus partageable. Ce qui bascule avec Spinoza, c’est cette entrée dans la philosophie moderne, pensant le sujet-citoyen dans l’immanence de ses droits et de ses devoirs. Or, alors que la religion fabrique du « eux » et « nous », donc de la séparation, il importe, dans la situation actuelle, de penser ce commun partageable de la citoyenneté, dans toutes les dimensions de notre quotidien. Je suis tellement heureux de voir notre système scolaire enfin basculer du modèle morale/religion vers un cours à part entière de philosophie et de citoyenneté. C’est une révolution copernicienne que nous devons savourer, même si sa mise en œuvre est complexe.

Propos recueillis par François Kemp

Choix de publications
Leclercq, Jean, « La liberté peut-elle être religieuse ? Réflexions sur la croyance et l’intime », dans Religion et liberté, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg (coll. « Philosophie de la religion »), 2014, p. 245-253.
Leclercq, Jean (éd.), Morale et religions à l’école ? Changeons de paradigme, Louvain, Presses Universitaires de Louvain (coll. « Empreintes philosophiques », n° 9), 2015.
Leclercq, Jean & Jean, Grégori (éd.), Michel Henry. Phénoménologie de la vie. Tome V, Paris, Presses Universitaires de France (coll. Epiméthée), 2015.
Leclercq, Jean, « Qu’est-ce qu’une religion », dans Vivre ensemble dans un monde médiatisé, Bruxelles, CESEP, 2015, p. 250-259.
Leclercq, Jean, La critique de la déraison économique chez Michel Henry, dans Revue Michel Henry, Louvain, Presses Universitaires de Louvain, 2016, p. 87-95.

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