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Robert Halleux, une perspective unitaire de l’histoire de la science et de la technique inspirée par le matérialisme historique !

Liège. Place Delcour en Outremeuse. Après avoir parcouru le long couloir aux belles bibliothèques en bois du Centre d’Histoire des Sciences et des Techniques de l’Université de Liège dont il est le directeur, et après avoir frappé à la porte de son bureau, porte sur laquelle est écrit Secrétaire perpétuel de l’Académie internationale d’Histoire des Sciences, nous avons reçu l’accueil franc et chaleureux d’un homme dont l’envergure intellectuelle et la renommée n’envient aucunement sa fine courtoisie et sa langue savoureuse – nous écouterions des heures Robert Halleux. Sa méthode et son programme de recherches s’inscrivent dans la longue durée, se fondent sur l’analyse minutieuse des textes et des objets, le tout clairement inspiré par le matérialisme historique comme ligne conductrice de sa pensée et de son action. Cette intelligence du matérialisme historique – véritable fil conducteur philosophique de ses recherches – déclinée à mesure de notre échange dans d’innombrables secteurs qui jalonnent l’histoire de sa vie intellectuelle et personnelle, et ce pour notre plus grand bonheur, fait de lui un esprit singulier, hors norme, qui, par conviction et fidélité, rend constamment hommage à la pensée toujours ancrée dans les pratiques humaines, qu’elles soient philologiques, scientifiques, techniques, historiques ou politiques.

Robert Halleux a été élu membre, le 27 mars 2010, de l’Académie royale de Belgique dans la Classe Technologie et Société. Docteur en philosophie et lettres (philologie classique), diplômé de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, agrégé de l’enseignement supérieur, conférencier à maintes reprises au Collège Belgique, dont vous retrouvez plusieurs conférences sur le site lacademie.tv, cet historien des sciences et des techniques est directeur de recherches du FNRS, professeur à l’Université de Liège, et à l’Université de Mons-Hainaut. En outre, professeur invité de par le monde, ce chercheur impénitent dont l’énergie et la passion n’ont point de limites, doté de très nombreux prix, titres et distinctions tant scientifiques qu’honorifiques, est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages et de plus de deux cents articles. Robert Halleux ne cesse de poursuivre l’histoire des recoins les plus secrets de la matière, des sciences et des techniques, entre chimie et alchimie, entre philologie, histoire et politique. Nous revivons avec lui, dans cet entretien, un parcours d’exception à la recherche et à la découverte des merveilles de la matière telle qu’en elle-même elle se manifeste au croisement de l’énigme humaine.

Comment votre parcours, apparemment un peu curieux, désormais long et pour le moins fécond entre philologie, sciences, techniques, histoire et politique, a-t-il débuté ?


Je suis né le 18 août 1946 à Villers-l’Évêque, petit village de Hesbaye, dans une maison de deux pièces et dans une famille d’ouvriers mineurs et métallurgistes. J’ai vécu dans un milieu marqué par la technologie et plongé dans la technique. Lorsque j’étais petit et que j’allais chercher mon grand-père à l’usine, je voyais tremper des pièces d’acier forgé dans un grand bac plein d’eau et en entendais le bruit si caractéristique.

Déjà la fascination pour la transformation de la matière ?

Oui ! Vous pouvez d’ailleurs voir sur l’autoroute de Bruxelles, près de Liège, un marteau-pilon du début du XXe sur lequel mon grand-père a travaillé. Et j’ai voulu, somme toute, rendre hommage à sa mémoire.

Mais pourquoi dès lors des études classiques ?

À cette époque-là, quand on était d’un milieu extrêmement modeste, il n’y avait que deux moyens de s’en sortir : l’armée et le clergé ! Comme mes parents me destinaient à une carrière ecclésiastique, ils m’ont fait suivre des études classiques. J’ai donc étudié au collège Saint- Barthélémy le latin et le grec, matières dans lesquelles j’ai excellé. J’ai eu comme professeur ce grand savant, spécialiste de l’édition de Grégoire de Nazianze, l’abbé Justin Mossay, qui a fini sa carrière comme professeur à l’Université de Louvain. C’est lui qui, pour la première fois, lorsque j’étais en poésie, m’a révélé le monde fascinant des manuscrits. Tenir dans mes mains un manuscrit byzantin de saint Grégoire m’a beaucoup marqué ! Voilà donc l’origine d’une double formation. Très tôt, je me suis détaché de mes ancêtres tout simplement en lisant de nombreux livres de philologie classique et La vie de Jésus d’Ernest Renan, livre admirable au demeurant.

Un événement particulier ne va-t-il pas déclencher un autre versant de votre parcours ?

Oui, en effet. À quinze ans, le troisième tournant de ma vie a été marqué par les grandes grèves de 1960. Je me souviens encore du chanoine Lambrette qui entre dans la classe en disant : « Messieurs, on ne sort pas, on se bat en ville ». Évidemment, je suis sorti ! J’ai vu, c’était en janvier 60, la charge de gendarmerie, j’ai vu les chevaux prendre le galop et les gendarmes s’élancer sabre au clair vers les grévistes qui étaient rassemblés près du journal La Meuse. Mon père et mon grand-père étaient là. Ce jour-là, j’ai choisi mon camp. Trois jours après, je me suis inscrit aux Jeunesses communistes et aujourd’hui, je le suis toujours ! C’est la troisième inspiration dans ma carrière scientifique, l’engagement politique, et le matérialisme historique qui ne m’a jamais quitté et qui a toujours été le fil conducteur de mes recherches, après les fortes études classiques – n’oublions pas que le latin a été la langue de la science jusqu’au XIXe siècle, ce qui m’a permis d’embrasser un large spectre culturel depuis l’Antiquité – et la technologie.

Comment avez-vous choisi des études universitaires en lettres plutôt qu’en sciences ?

J’ai eu beaucoup de mal à choisir entre les lettres et les sciences. Notez que j’avais fait une année de spéciale math où j’avais eu un mathématicien tout à fait extraordinaire, l’abbé Houssen, un spécialiste de l’analyse combinatoire. J’étais aussi passionné par tout ce qui concernait l’Orient. Mais, lorsque j’ai été m’inscrire à l’Université, j’avais obtenu une bourse, ma maman m’a demandé où, j’ai répondu, je ne sais pas ! Puis, un de mes vieux professeurs m’avait conseillé de faire la philologie classique, « c’est toujours le mieux ». J’étais en effet très fort en latin, et la section philologie classique à Liège était une des meilleures au monde, avec sa bibliothèque prodigieuse, la meilleure d’Europe en lettres classiques. Je me suis alors plongé avec une délectation qui est encore aujourd’hui la mienne dans les études classiques, et en même temps j’en ai profité, avec grande curiosité, pour étudier les langues orientales. J’ai appris du sanskrit, du védique, de l’avestique, un peu de hittite. J’ai eu en philologie classique d’excellents professeurs qui étaient des anciens de l’École française d’Athènes, comme Jules Labarbe, Jean Servais, et un latiniste de première force comme Étienne Evrard. Mais j’avais toujours la nostalgie de faire de la science. Et avec mon mémoire de licence, comme on lançait l’analyse des textes par ordinateur, j’ai fait de la statistique littéraire sur les tragédies de Sénèque. Et donc un lieu existait où les lettres et les sciences se rejoignent.

Puis viennent vos deux thèses de doctorat en philologie classique consacrées aux métaux dans l’Antiquité et à votre traduction, L’étrenne ou la neige sexangulaire, de Johann Kepler ! Mais, comment les métaux dans la science antique vous ont-ils attiré à ce point, et semblent avoir été dès le début un champ de recherche privilégié ?

Tout d’abord, j’ai beaucoup hésité car faire une thèse de doctorat était très cher. J’ai travaillé à mi-temps dans l’enseignement secondaire et j’ai eu la chance de devenir précepteur, professeur de cours particuliers. J’ai alors cherché un sujet de doctorat. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire du côté de la technique des Anciens. Ma thèse était consacrée au vocabulaire de la métallurgie en grec ancien. Mais vous ne pouvez pas faire du vocabulaire sans connaître les réalités. J’en ai tiré mon premier livre. Me voici donc docteur en philologie classique mais avec un sujet de technologie et aspirant au FNRS. J’y suis resté jusqu’à la fin de ma carrière en finissant directeur de recherche de classe exceptionnelle ! Et le logo du FNRS provient de mon livre, La liberté de chercher. Histoire du Fonds National belge de la Recherche Scientifique !

À partir de là, quel a été votre cursus ?

Le cursus normal à l’époque prévoyait que l’on présente son doctorat au concours des bourses de voyage et aille un an à l’étranger. Comme j’étais resté dans l’hellénisme, on me destinait à aller à mon tour à l’École française d’Athènes. Pour cela, il fallait aller un an à Paris à l’École normale supérieure suivre les cours d’archéologie grecque. J’ai failli devenir le spécialiste des timbres amphoriques et des tuiles de Delphes ! Mais je suis allé faire un tour du côté de l’histoire des sciences, cours qui commençaient avant ceux d’archéologie. Et ceci a causé ma perte ou plutôt le grand tournant dans ma vie. J’ai eu la chance de rencontrer trois professeurs qui étaient trois maîtres. Guy Beaujouan, qui enseignait l’histoire de la science médiévale, m’a appris énormément à la fois sur la façon de faire de la science mais aussi sur les manières académiques. Ce qui m’a servi pour l’Institut de France où j’ai rencontré Charles Samaran, un des pionniers de l’histoire médiévale française, qui m’a dit vous êtes jeune, vous me soumettez un article, je vous publierai dans quatre ou cinq ans. Et il a tenu parole. Ensuite, j’ai rencontré Bertrand Gille, directeur d’études en histoire des techniques, qui était le plus grand, avec l’idée que l’histoire des techniques est d’abord une méthode, en quoi je me considère comme un disciple. Peu importe la période sur laquelle vous travaillez, la méthode est la même. Elle consiste à commencer sa recherche par l’examen des machines et des produits, l’examen des textes et des images. Puis vient celui que j’appelle toujours mon bon maître, René Taton, l’auteur de l’Histoire générale des sciences. C’était un organisateur hors pair qui dirigeait une équipe énorme d’une poigne de fer et avait le respect du document. Je me suis donc inscrit dans la tradition technique et historiographique. Et j’en ai oublié que j’étais là pour préparer l’École française d’Athènes ! Mais mon destin était tracé car René Taton, m’ayant demandé si je savais le latin, m’a fait travailler sur le De re metallica de Georges Agricola, qui a été le bréviaire des maîtres de forges jusqu’au XVIIIe siècle, et m’a publié dans la Revue d’histoire des sciences !

Ensuite, j’ai préparé un sujet tout différent de ma thèse de doctorat. J’ai découvert cette petite merveille de Kepler, L’étrenne et la neige sexangulaire. Ce sont en fait les débuts de la cristallographie où l’on se demande pourquoi les cristaux de neige ont la forme d’une petite étoile à six branches. Ce livre, publié chez Vrin, a eu un énorme succès. Me voilà historien des sciences et travaillant dans la longue durée, à l’exemple de Bertrand Gille.

Et la politique dans tout cela ?

J’ai milité à Paris dans le Parti communiste français. Dans ma vie, je n’ai jamais séparé la pensée de l’action. Je participais aux réunions de la cellule de la Cité universitaire de Paris. C’était un milieu très exaltant et fort stimulant d’un point de vue intellectuel.

Après votre seconde thèse consacrée aux métaux non ferreux dans l’Antiquité, pourquoi n’êtes-vous pas resté à Paris avec votre maître René Taton ?

Il aurait voulu me garder ! Il m’a même dit crûment que sa succession m’attendait. Mais on est liégeois, on est fidèle et mon destin est à Liège ! Je ne suis pas wallon, je suis d’abord communiste, puis je suis belge et ensuite outremeusien ! Je suis donc revenu en Belgique. Mais il n’y avait plus d’histoire des sciences. Je suis allé trouver le recteur Arthur Bodson en lui faisant part de mon dilemme : dois-je continuer en philologie classique ou bien créer un centre d’histoire des sciences ? Il m’a répondu : allez créer ce centre mais ne me demandez jamais un franc ! J’ai, avec l’aide gratuite de cadres spéciaux temporaires, créé une petite équipe et nous avons travaillé sur l’histoire des sciences, notamment sur René-François de Sluse, mathématicien liégeois. En 1984, on m’a demandé de reprendre la revue de l’Académie internationale de l’histoire des sciences, revue à laquelle je tiens comme à la prunelle de mes yeux. C’est une des revues généralistes les plus exigeantes du monde, puisque nous faisons le quadruple ‘blind-reviewing’ et publions deux fois par an, cinq à six cents pages, en six langues, et je relis tout.

Le matérialisme historique reste-t-il le fil conducteur de votre œuvre ?

Oui, et grâce à ma structure philosophique de base, qui reste en effet le matérialisme historique, j’ai toujours traité dans une même perspective et dans leur interaction les savoirs de production et les savoirs d’interprétation. Oui, c’est ce qui fait le fil conducteur de mon œuvre. C’est probablement une des dernières œuvres d’histoire des sciences inspirée par le matérialisme historique. J’ai d’ailleurs continué à militer ici à Liège dans les mouvements de la gauche radicale.

Liège et la Wallonie, une mine d’or pour nourrir l’histoire des sciences ?

Oui, il n’y avait qu’à se baisser pour ramasser un véritable trésor : notre histoire scientifique, technique et industrielle des XIXe et XXe siècles. Les entreprises fermaient et on récupérait leur bibliothèque et leur collection d’images. On ne pouvait pas laisser ces trésors se perdre. Bref, j’ai constitué ici avec mon équipe un centre de documentation unique au monde avec une bibliothèque de cent mille volumes en libre accès, une iconothèque avec plus de cent mille documents et quatre à cinq kilomètres linéaires d’archives aux Archives de l’État !

N’avez-vous pas également développé des publications dans le domaine de l’alchimie ?

Oui, j’ai fait une petite dérive en alchimie, ce qui m’a donné par moment la réputation d’un ésotériste mais mon approche de l’alchimie était étroitement liée à mon approche de la science et de la technique. Je ne voulais pas savoir les idées des alchimistes mais je voulais savoir ce qui se passait dans le fourneau ! C’était donc de l’histoire des techniques.

Et des recherches plus personnelles ?

Oui, j’ai à partir de ce moment-là mené de pair mes recherches personnelles qui étaient l’approfondissement des rapports entre ce que nous appelons aujourd’hui la science et les techniques depuis l’Antiquité jusqu’au XXe siècle. Le tout dernier ouvrage en est issu, Le savoir de la main, qui va être prolongé par un livre que j’écris actuellement, L’histoire des sciences appliquées. Un livre tous les deux ans en moyenne. Mais également la direction d’une équipe de plus en plus étoffée. J’ai aussi dans le cadre d’ouvrages collectifs une Histoire des sciences en Belgique. Également une Histoire des techniques en Belgique dont les trois premiers volumes viennent de sortir.

La société Cockerill ne vous a-t-elle pas demandé d’écrire son histoire ?

Oui, j’ai écrit un livre qui a été un best-seller, mais qui a déplu ! Parce que j’y parlais des luttes sociales ! Philippe Delaunois, le directeur de Cockerill-Sambre de l’époque, a menacé de ne pas payer le contrat à l’Université. Le recteur Willy Legros m’a prié d’accepter les corrections demandées. J’ai vu ce que c’était que la censure. J’ai eu là la pire humiliation de ma vie, avec des menaces notamment sur mon fils. Mon livre, Cockerill, Deux siècles de technologie, a été censuré, 48 pages sur 224 ! L’exemplaire original non censuré se trouve déposé, et est consultable, aux archives de l’Académie royale de Belgique afin qu’il en reste une trace !

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations bibliographiques :

Le problème des métaux dans la science antique, Paris, Les Belles Lettres, 1974, 238 p. (Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et Lettres de l'Université de Liège, fasc. CCIX).
Johann Kepler, L'étrenne ou la neige sexangulaire. Traduit du latin avec une introduction et des notes par R. Halleux, préface de René Taton, Paris, Vrin - C.N.R.S., 1975, 169 p. 3.
La métallurgie des métaux non ferreux dans l'Antiquité (2 vols), thèse d'agrégation, Liège, 1978, 298-254 p.
Les mécanismes du génie, Europalia, 1991, 417 p. (avec la collaboration de L. Alte da Veiga et alii).
Le savoir de la main. Savants et artisans dans l’Europe pré-industrielle, Paris, Armand Colin, 2009.
À paraître début juin : Tant qu’il y aura des chercheurs. Science et politique en Belgique 1772-2015, Bruxelles, Luc Pire.
On peut utilement voir ou revoir, écouter ou réécouter Robert Halleux sur le site lacademie.tv, notamment « Cantemir et la diffusion de la philosophie de Jean-Baptiste Van Helmont », « Les chemins de l’innovation dans l’histoire industrielle liégeoise », « Période post-industrielle ou troisième industrialisation ?», « Les techniques de la Révolution industrielle (1750-1850)  »), « La période préindustrielle », « Sources, concepts et méthodes de l’histoire des techniques ».

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