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Danielle Leenaerts, historienne de l’art : penser la photographie ou de l’instantané à l’éternité !

Au quatrième étage de l’École Supérieure des Arts Saint-Luc à Saint-Gilles, place Morichar, ce n’est pas seulement la directrice adjointe qui nous accueille, certes avec des mots d’une douce intelligence tout au fil de cet entretien, mais aussi une grande spécialiste de la photographie narrant, au cœur d’un magnifique bureau tout en espace vitré ouvrant sur Bruxelles de manière aérienne, son parcours et pensant en profondeur ‘le’ photographique que les clichés amènent à bien plus que l’instantané dont ils sont faits : du temps qui passe, qui ne reviendra plus et, on ne peut le cacher, inexorablement, quelque chose de l’éternité ! En somme, peut-être, avons-nous affaire à un art du temps ?

Danielle Leenaerts est Docteur en histoire de l’art, chargée du cours de notions d’histoire de la photographie et celui de questions approfondies d’histoire de la photographie en master à l’Université libre de Bruxelles. Elle a aussi été chargée d’un séminaire à l’Académie des Beaux-Arts dans l’atelier photo, a enseigné à l’Institut des Hautes Études en Communication sociale à Bruxelles et a coordonné les doctorats en art à La Cambre. Auteure d’une thèse de doctorat portant sur le magazine « Vu », elle a publié de nombreux articles sur l’histoire et la théorie de la photographie, sur la question de la narrativité de l’image photographique ou de la représentation de la ville en photographie. Celle-ci a fait l’objet de l’ouvrage paru en 2009 : L’image de la ville. Bruxelles et ses photographes des années 1850 à nos jours.
Bientôt, le 18 octobre prochain, Danielle Leenaerts donnera une conférence au Palais des Académies de Bruxelles, dans le cadre du Collège Belgique, ayant comme titre Entretien avec Gilbert Fastenaekens.


Danielle Leenaerts, à quand remonte votre intérêt, que dis-je votre vocation, pour la chose artistique et plus particulièrement pour la photographie ?


Je ne suis pas issue d’un milieu particulièrement associé à la chose artistique, même si maman m’emmenait parfois dans des expositions. Mon père était professeur de chimie à l’UCL. Après une scolarité assez classique, des humanités en latin-math somme toute ouvertes sur le champ des possibles, avec du théâtre à l’Académie d’Ixelles, j’ai vite nourri, adolescente, un intérêt pour les expositions que j’allais visiter seule cette fois mais pas encore ciblées sur la photographie. Cependant, je ne me voyais pas faire autre chose que l’histoire de l’art à l’université. C’était une espèce d’évidence, avec un domaine de connaissance que j’avais envie de m’approprier avant même de savoir ce que j’allais y faire. Et c’est clairement l’art actuel qui m’intéressait.

Avec des études en histoire de l’art à l’ULB ?

Oui, mais je me suis vite rendu compte que la problématique contemporaine entendue comme art actuel n’était pas rencontrée dans la formation. On se retranchait dans une définition de la période contemporaine qui remontait du point de vue historique à la Révolution française jusqu’aux années soixante dans le meilleur des cas. Pour moi, c’était pourtant là que les choses commençaient ! La spécificité de l’art contemporain était dissoute dans le programme, ce qui ne m’a pas empêchée d’apprendre beaucoup avec une assise historique bien construite.

Et la photographie arriva ?

J’ai eu la chance de faire un Erasmus à Paris, à la Sorbonne, en première licence (master) qui m’a permis d’avoir accès à toutes les institutions et les ressources associées, comme celles du Centre Georges Pompidou. Au fur et à mesure, je me suis rendue à l’évidence qu’un champ de connaissance était relativement peu exploité et surtout peu présent dans les programmes d’histoire de l’art. La photographie était bien convoquée comme modèle au XIXe siècle ou comme pratique parallèle pour certains artistes, mais je percevais une disparité entre la réalité des expositions spécialisées et l’absence de relais académiques. Michel Poivert a été le premier enseignant à avoir proposé un cours d’histoire de la photographie à la Sorbonne. Cela a constitué pour moi une ouverture phénoménale et une confirmation à vouloir poursuivre dans cette voie. Je me suis penchée dans mon mémoire, sous la direction de Thierry Lenain et la complicité d’Anne Wauters, sur la notion de séquence, entre l’image en mouvement et l’image fixe, avec la question du temps et de la durée qui n’est pas expressément le propre de la photographie considérée souvent comme instantanée.

Que vous a apporté, dans ce contexte, votre thèse de doctorat intitulée : "Analyse historique et artistique du magazine ‘Vu’, hebdomadaire d'informations générales illustré par la photographie" ?

J’ai testé mon sujet de recherche dans un DEA, entre le master et le doctorat, en suivant en parallèle les cours de Jean-François Chevrier, spécialisé dans les arts contemporains avec la photographie incluse, et qui montait un séminaire avec des photographes. En discutant d’une prospective de recherches, il m’a proposé, dans le cadre des rapports entre art et information, de travailler sur le magazine français d’informations ‘Vu’ (1928-1940) sur lequel personne n’avait encore travaillé. Comme le doctorat, afin d’être validé, devait avoir une teneur historique, c’était une opportunité, en percevant aussi tous les enjeux de cette association d’hommes de lettres qui intervenaient comme journalistes et ce point de jonction entre le travail de création artistique et d’information, le spectateur étant prêt à toutes les aventures visuelles.

Comment définiriez-vous la photographie ? Serait-ce plutôt un instant contre l’éternité, un fragment de temps, un instantané d’espace ou comme l’écrivait Bachelard : « une durée de rêverie » ? Un art du temps ?

Oui, c’est ce que moi-même j’y ai été chercher d’entrée de jeu et dans mes recherches ! C’est très difficile de réduire à une définition un champ relativement vaste et divers. Prioritairement, ce qui m’intéresse, ce sont les usages multiples de cet outil. On n’envisage pas une histoire de la peinture en dehors des Beaux-Arts. Or, on peut le faire pour la photographie en dehors de la pratique artistique. Ce que nous faisons tous ! Dès lors, pourquoi photographie-t-on ?

Parce que ce moment ne reviendra plus jamais, dit-on bien souvent !

Exactement, et tout converge vers cette question de la saisie du temps. La grande question, sans doute aussi, de la mesure humaine, de la vie tout court, de ses cycles et de notre vanité. C’est à la fois poétique et dramatique. Roland Barthes affirme que si on veut parler sérieusement de la photographie, on parle de la mort. La photographie est la preuve matérielle du caractère insaisissable de la temporalité et que le présent n’est plus de manière instantané. Tous ces enjeux m’ont toujours interpellée. J’aborde donc la photographie à la fois sur le plan sensible, esthétique et sur le plan théorique, de l’histoire de l’art.

Oui, mais quelles peuvent être encore les spécificités de la photographie aujourd’hui à la fois avec la multiplication des moyens liés aux nouvelles techniques de la communication et avec la pixellisation qui dématérialise l’image ?

Oui, la dématérialisation provoquée par les nouveaux moyens digitaux et numériques permet aussi de reconsidérer la photographie sur le plan précisément de sa matérialité. On voit, du reste, les artistes plasticiens revenir vers le daguerréotype, l’ancêtre des prémisses de la photographie. Ce qui est intéressant, c’est la richesse des possibles et non la condamnation d’une pratique.

Cela nous amène à votre conférence du 18 octobre prochain au Palais des Académies à Bruxelles, dans le cadre du Collège Belgique, qui a pour titre : Entretien avec Gilbert Fastenaekens. Ce sera donc un entretien, un dialogue avec l’artiste auquel vous nous conviez !

Oui, ce sera un entretien avec Gilbert Fastenaekens, membre de la Classe des Arts de l’Académie. C’est un artiste qui s’exprime de manière remarquable sur son travail, avec une grande aisance, et qui est véritablement aux prises avec toutes les questions que nous venons d’aborder. Y compris en termes de motifs. Notamment à travers celui de la ruine sur laquelle il a commencé son travail, avec la question de la durée ou de la temporalité nocturne. Avec aussi une préoccupation architecturale qui traverse cette prise de mesure du passé. Dans le rapport au temps, avec la première série qui fonde son œuvre (la série Nocturnes), il s’extraie de la temporalité de l’activité humaine diurne afin d’installer un autre rapport au temps. Le moindre signe sera une trace de cette inscription du temps dans l’espace. Cela montre que l’instantané n’est qu’une des figures possibles de la photographie. Mais l’image fixe peut devenir une limite et donc un grand nombre de photographes passent à l’image en mouvement. Fastenaekens réinvestit ce médium avec la fixité photographique, avec la vidéo en plan fixe. Il traite ainsi l’image vidéographique. On trouve ici la porosité entre les supports de création qui existent depuis déjà quelques décennies.

Quels sont vos projets ?

Je continue à être active chez Contretype, en tant que membre du comité de direction artistique et du Conseil d’administration. Sur un champ un peu différent, qui m’interpelle sur un plan individuel et citoyen, dont j’ai pu vérifier la préoccupation dans le champ artistique, c’est le champ du nucléaire. C’est un débat public sur lequel la politique a vraiment mis une chape absolue. Il s’agirait que l’on s’en empare dans la sphère publique. C’est le cas dans le monde artistique de manière un peu disséminée, et évidemment en photographie. Par exemple, ceux qui ont travaillé sur la zone rouge à Tchernobyl en retournant sur place avec des photos et des reportages. Il y a aussi tout le travail entrepris sur les sites nucléaires et sur les centrales elles-mêmes. C’est le cas de Jacqueline Salmon en France, et dans le travail graphique de Cécile Massart. Le cinéaste Wim Wenders qui lui également a une activité de photographe. Il s’est rendu sur le site de Fukushima et il s’est rendu compte que ses films photographiques avaient été atteints par les radiations elles-mêmes. Il a réalisé des grands tirages dont la visibilité est entravée par des ombres. Preuve supplémentaire, s’il le fallait encore !

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations bibliographiques :

L’image de la ville. Bruxelles et ses photographes, des années 1850 à nos jours, Bruxelles, CFC Éditions (Coll. « Lieux de mémoire »), 2009.
Petite histoire du magazine « Vu » (1928-1940). Entre photographie d’information et photographie d’art, Bruxelles, P.I.E. Peter Lang, 2010.
“Laszlo Moholy-Nagy, Peinture, photographie, film (1925)  : la valorisation de la technique comme déclencheur de l’exigence moderniste et sa mise en perspective avec la pensée de Bernard Stiegler”, in : Steitberger (Alexandre) (sous la dir. de), Photographie moderne/Modernité photographique, Bruxelles, (SIC), 2009, p. 71-79.

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