Les Actualités / Pierre Kroll, un humour rayonnant, une fête de l’esprit !

Pierre Kroll, un humour rayonnant, une fête de l’esprit !



Spécial fêtes pour nos lecteurs, avec un Kroll à l’arbre ou du Kroll en bulles pour le passage à 2017 ! Alors que nous pensions réaliser un entretien en bonne et due forme, avec le nouvel associé de l’Académie royale de Belgique dans la Classe des Lettres et des Sciences morales et politiques, c’est plutôt à une fête de l’esprit que nous avons été convié par Pierre Kroll – ce n’est pas un pseudonyme – dans son immense bureau de sa maison liégeoise tout en lumière et en surprises ! Tout a pétillé du début à la fin ! L’homme est vif, comme en fusion, et l’or qui en sort est teinté de mille éclats de rires. Sa nervosité est toute philosophique car elle ouvre sur un véritable feu d’artifices de traits d’humour perçant, toujours rayonnant et propice à une réflexion dont la dignité n’a d’égale que la qualité de la pensée qui l’accompagne avec souplesse et précision. Fascinante personnalité qui ne s’épuise jamais, du dessinateur de presse au quotidien à l’auteur de désormais vingt-deux albums, en passant par l’homme qui de radio en télévision virevolte et caricature, jusqu’au comédien qui se met en scène pour notre plus grand plaisir, Pierre Kroll semble jouer à se faire peur pour nous faire rire mais surtout penser afin de comprendre autrement le monde dans lequel nous tentons de vivre vaille que vaille. Bref, sachez que votre taux d‘alkrollémie’ se mesurera aux rythmes de la compréhension des coups de crayons, de griffes et de gueule de ce fameux numéro, désormais académique ! Avec un dessin en prime, en primeur et en exclusivité ! Merci !

Pierre Kroll, Gotlib disait qu’il n’y avait pas de définition de l’humour car c’était un état d’esprit. Romain Gary de son côté écrit : l’humour est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l’homme sur tout ce qui lui arrive. Qu’en pensez-vous ?


J’aime bien cette citation de Romain Gary. Je ne la connaissais pas ! On me pose souvent la question de savoir ce qu’est un bon dessin de presse, quotidien, sur l’actualité. J’ai répondu un jour un peu comme Romain Gary : c’est d’abord un accusé de réception. En fait, j’ai reçu l’information et je dis au lecteur que je l’ai reçue. Je suis au courant. Je la digère et je la ressers autrement. Et une sorte de connivence s’établit avec lui, ce qu’est aussi l’humour. C’est la raison pour laquelle on ne rit pas tous de la même chose ni au même moment, il faut une connivence. Je ne donne pas une opinion. J’évoque une question. Maintenant pourquoi je fais cela ? C’est de la psychologie, je n’en sais toujours rien !

Vous évoquez du reste cette situation dans votre spectacle !

Dans mon spectacle, c’est davantage une question philosophique, je dis que parfois un dessin peut être aporétique. Ce qui veut dire que s’y posent des questions dont nous n’avons pas les réponses, c’est sans issue. Par exemple, au lendemain des attentats à Charly Hebdo, j’ai fait un dessin inspiré du ‘Ceci n’est pas une pipe’ de Magritte (La trahison des images). Je sentais qu’il y avait quelque chose à faire avec ça à propos de cette histoire de caricature du prophète. C’était intuitif. Il y avait quatre façons de parodier ce tableau (pas trois ni cinq !) : soit je dessine Mahomet et je dis ‘Ceci est le prophète’. Et là je suis mort le lendemain ! Soit je mets en dessous, ‘Ceci n’est pas Mahomet’, le plus proche de la parodie de Magritte. La troisième version est de ne rien mettre dans le tableau et de mettre ‘Ceci est Mahomet’. Une version musulmane si vous voulez. Enfin, la dernière est de ne rien mettre dans le tableau avec ‘Ceci n’est pas Mahomet’ ! C’est ce que j’ai fait… et je n’ai toujours pas bien compris mon dessin ! Mais il pose beaucoup de questions.

Pour revenir à Gotlib, si on doit définir l’humour, ce serait à quelles fins utiles ? Dire ensuite ce qui est de l’humour et ce qui n’en n’est plus, puis ce qu’on peut faire ou ne pas faire. Or, la première chose qui fera rire, ce sera celle qu’on ne peut pas faire ! L’humour, c’est toujours de la désobéissance – j’ai souvent dit cela – désobéissance à la bienséance, à l’ordre établi ou même désobéissance au sens commun. Le ‘no sens’ britannique par exemple. Certains sont énervés car ils ne comprennent pas, d’autres en jouissent, tellement ça n’a pas de sens.

En somme, pas de canons ni de définitions qui fixent un sens déterminé de l’humour !

Oui, si vous dites que l’humour peut aller jusque là, le premier truc qui va vous faire rire, c’est ce qui se trouvera juste à côté comme rire lors d’un enterrement. Rire là où on ne le peut et c’est là qu’il est le plus savoureux. Le rire politique, c’est la même chose. Vous ne pouvez pas vous moquer d’un tel et le plus drôle et du coup libérateur sera de le faire. On ne peut donc pas fixer l’humour.

Y a-t-il une caricature que vous n’avez pas osé faire ?

Pour cela, elle devrait exister préalablement dans ma tête pour que je puisse dire que je n’oserai pas la dessiner. Je n’ai, par exemple, jamais caricaturé une femme pour la draguer car elles sont susceptibles ! Je n’ai jamais dessiné ma femme ! Plus sérieusement, pour revenir au prophète, si je ne le dessine pas, c’est une résistance aussi : essayer de faire comme s’il ne s’était rien passé. Pour ne pas avoir la trouille, il faut faire comme avant. Or, avant, je ne le dessinais pas. Pourquoi ? Parce qu’il n’était jamais intervenu dans les négociations de BHV ou il n’a jamais été ministre wallon ! Pourquoi commencerais-je ?

Pierre Kroll, nous n’allons pas vous poser la question un peu tarte à la crème – nous connaissons la réponse – pensez-vous que l’on puisse tout caricaturer, mais comment abordez-vous la question du blasphème qui est un outrage à ce qui est considéré comme sacré ? Autrement dit, y a-t-il quelque chose de sacré pour vous ?

C’est difficile car je ne vais pas prétendre qu’on peut rire de tout. Sur le blasphème, on est bien d’accord, cela ne concerne que ceux qui pratiquent une religion. On nous demande de ne pas choquer les autres mais la liberté d’expression est considérée chez nous comme quelque chose de sacré. La meilleure explication du sacré est celle que j’ai obtenue de mon ami Éric de Beukelaar. « Lorsque tu dessines le christ en croix, tu me fais mal parce que je vois cet homme torturé qui est mort pour nous ». Son exemple, très beau et simple, est le suivant : imaginons qu’il ne vous reste qu’une petite photo sépia de votre grand-père que vous adoriez. Votre photo tombe de votre poche et les autres se la passent de main en main et rigolent ! Vous êtes très triste et très en colère. Le sacré, c’est ça, m’a-t-il un jour expliqué.

Plantu disait ‘moi je pense au ressenti des gens et je veux garder un respect pour eux, pas pour le sacré en soi’. Riss, le rédacteur en chef de Charlie Hebdo répondait intelligemment aussi, ‘pourquoi mon ressenti compte-t-il moins ? Ils ne le respectent pas en me demandant de respecter le leur’. Moi je dis « détendez-vous »  ! Si on reprend les dessinateurs danois, pour eux, ils n’ont rien fait de mal dans leur caricature. Ils ne savaient même pas ce qu’ils faisaient. Détendez-vous, c’est aussi dire : ‘du calme’ ! Vous me dites que la couleur mauve c’est tabou pour les papous, ne venez pas me couper la tête, je n’en savais rien. Détendez-vous sur toutes ces questions d’identité, bon sang !

Un dessinateur haïtien nous a expliqué un jour que dans son pays les zombies existaient, des revenants, et qu’il ne fallait pas en rire ! Avec Plantu, on rigolait sous cape ! Un autre, malgache et mormon, pense que Jésus est venu aux États-Unis ! C’est facile de se moquer des autres lorsqu’on ne croit à rien. Nous, on se disait qu’est-ce que c’est rafraîchissant pour une fois que ce ne soit pas de l’islam qu’il est question. Sur la terre, il y a de tout ! Si l’Haïtien veut croire que son grand-père revient régulièrement faire le jardin…

Oui, détendre et se détendre, comme en amitié, pouvoir se dire les choses sans succomber à la rage de conclure dont parlait Flaubert et avoir raison !

Oui, un des plus beaux exercices de l’amitié, c’est de s’engueuler effectivement sans conclure ! Le lendemain, on se dit qu’on a quand même passé une bonne soirée.

Existe-t-il une caricature que vous rêvez de faire un jour ?

J’ai un projet remis toujours aux calendes grecques qui serait de dessiner à ma façon les Évangiles. J’aimerais bien le faire et que ce soit bien compris par tout le monde, avec des dessins drôles mais dans le cadre même du sacré ! J’ai quelques dessins comme cela dans mon spectacle, notamment Jésus qui dit, sur la croix, à son père : la prochaine fois, tu viendras toi-même !

Vous publiez beaucoup, un album par an notamment, en plus de vos caricatures quotidiennes et de vos interventions à la radio ou à la télévision, sans parler du théâtre ! Est-ce compulsif ou cela répond-il à une nécessité créatrice ?

Bon, je vais m’étendre sur mon sofa là, c’est de la psychanalyse ! Je ne sais pas vraiment répondre. À la fois, c’est compulsif dans la mesure où c’est de la nervosité, certes créatrice. Et à la fois une difficulté à dire non. Oui à la vie ! Je tiens ça de ma maman qui a 85 ans. Elle achète des tapis parce qu’elle ne sait pas dire non et ça commence à ressembler à une mosquée chez elle. Je dois la gronder. Et pourtant, tout le temps trouver des idées, dessiner, produire, ça fait mal. Au lieu de me détendre le samedi en brossant les feuilles de ma cour, après dix minutes je m’ennuie et ça me fait mal parce que je me dis que je ferais mieux de faire autre chose, que je perds mon temps ! Parfois, je me dis que j’ai une horloge interne et que je vais mourir à cinquante-cinq ans. Ah c’est déjà passé, à soixante alors, que je dois faire vite ! Je fais plein de choses très vite pour ne me lasser d’aucune.

Si vous deviez vous caricaturer vous-même ?

Je déteste les autoportraits. J’ai une caricature de moi, mal faite, comme un enfant. Un dessin raté. La légende dit : « je me suis fait tout seul » et ce n’est pas très réussi ! C’est peut-être l’ensemble de ce que j’ai fait qui est un gros ratage. Je produis des brouillons de tout au fond. Je suis un brouillon de moi-même. J’envie parfois le chirurgien spécialiste qui sait faire extrêmement bien quelque chose et qui est heureux d’avoir posé son acte. Moi, je suis loin de ça ! Je ne suis pas inutile, encore que ! Mais de quoi suis-je spécialiste ?

Que ressentez-vous lorsque vous dessinez en direct à la télévision ou au théâtre ? Est-ce stimulant ou plus angoissant ? Vous mettez en scène votre geste créateur ?

Je crois qu’il y a une part de prise de risque. J’étais un garçon très susceptible, je n’aimais pas que l’on rie de moi. Je me suis mis à rire des autres par autodéfense. Lorsque je me mets en danger de rater quelque chose publiquement, c’est donc grave : et je vivrais très mal le ridicule. Et pourtant j’y vais. Mon papa qui n’avait pas peur de grand-chose, sorte d’aventurier qui m’a fait naître en Afrique, m’a laissé cette image amusante de quelqu’un à qui il arrivait, vieux monsieur, de voler dans les magasins, pour rire. Il revenait parfois avec du saumon ou du foie gras. Je lui disais « mais papa tu es fou ». C’était un besoin d’adrénaline, une prise de risque d’un vieux monsieur qui ne pouvait plus traverser la forêt vierge. Je suis un peu comme cela lorsque je dessine en public. On finit par croire que c’est facile mais à chaque fois c’est difficile.

Comme l’adage le dit, un dessin vaut mieux qu’un long discours, certes, mais est-ce pour autant qu’un dessin, et en l’occurrence une caricature, puisse faire passer toute la finesse d’une pensée articulée ? N’y a-t-il pas une sorte de frustration ou alors est-ce davantage le contraire : avec le caractère elliptique et presque instantané d’une caricature, touche-t-on plus profondément qu’avec une dissertation ?

Ce sont les deux. J’ai été surpris et heureux que l’Académie ait tweeté mon dessin sur le burkini. Cela m’a fait plaisir que l’on ait repéré l’intelligence possible de ce mode d’expression qu’est le dessin d’humour. Parce qu’il dit beaucoup de chose. Il dit aussi qu’il faut se détendre ! Cette caricature-là, c’est vrai, dit de façon précise davantage qu’un long discours. Ce n’est pas que pour rire. D’ailleurs, comme disait Marc Moulin, je me méfie de l’humour !



Cela ne vous fait-il pas un drôle d’effet d’avoir été élu associé à l’Académie royale de Belgique ?

Oui ! J’ai reçu quelques décorations déjà mais j’ai une estime particulière pour un endroit, comme l’Académie ou les universités, où l’on tient à maintenir, partager et continuer un savoir. Cette manière qui est la mienne, de regarder le monde dans mille dessins par an, est aussi une recherche de savoir. C’est aussi de la recherche et de la pédagogie peut-être aussi. Si on ne m’exclut pas de l’Académie pour mon absentéisme, je saurai quoi faire lorsque je serai pensionné !

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations :
Nous renvoyons le lecteur au site fort dynamique et très documenté de Pierre Kroll où vous trouverez, entre autres, beaucoup de ses dessins et caricatures : www.kroll.be
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