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Olivier Bastin, architecte et scénographe ou une ‘artchitecture’ en manque d’arts et de sens !

Élu membre de l’Académie royale de Belgique dans la Classe des Arts, orientation Architecture et Urbanisme, le 23 mars 2016, Olivier Bastin est un architecte et scénographe qui nous a littéralement ravi, à l’occasion de cette rencontre tout en finesse, par sa délicate et profonde vision de l’architecture véritablement en manque d’arts et de sens comme il aime à le souligner lui-même. Nous avons eu la chance de le rencontrer au cœur de sa première réalisation, dont il a porté le projet en 1986, au restaurant Le Yen à Ixelles, où déjà se déploie ce que nous oserions appeler l’‘artchitecture Bastin’ faisant s’entrelacer subtilement couleurs, peintures, arts, atmosphère, formes et masses. En outre, ce singulier ‘artchitecte’ est co-fondateur du bureau L’Escaut Architectures, respectivement assistant et chef d'ateliers en architecture et en architecture intérieure dans diverses facultés d'architecture et d'arts visuels entre 1994 et 2009, et également Maître-architecte de la Région bruxelloise de 2009 à 2014. Depuis 2014, Olivier Bastin est membre des Ateliers de Cergy-Pontoise, participant et co-pilote d'ateliers d'urbanisme en Afrique et en Amérique latine.


Pour cet entretien, nous avons l’immense plaisir de revenir sur une part des fonts baptismaux de votre parcours, ici au restaurant Le Yen à Ixelles, où vous avez entre 1986 et 1989 été porteur du projet de rénovation et pour la réalisation duquel vous avez reçu, en 1992, le Belgian Architecture Award ! Quelle impression avez-vous de vous retrouver ici après une trentaine d’années désormais ?


C’est assez curieux car certaines choses ont changé, mais ma philosophie est davantage celle d’une architecture à vivre plutôt qu’à regarder ou à contempler. Le pari et le défi, ici, étaient de transférer une ambiance vietnamienne en Occident ! L’esprit plutôt que des images. L’histoire du Yen est symbolique parce que c’était mon premier projet, pour lequel j’ai travaillé avec des artistes, et donc c’est également le résultat de ce travail avec eux. Avant ma formation, j’ai transité par le monde du théâtre pendant deux ans. Cela va peut-être vous paraître provocateur mais j’ai l’impression que l’architecture est insuffisante dans la société. Ce sentiment d’un manque de quelque chose ! Un manque de signification, de sens. On voit de belles œuvres architecturales, mais pourquoi ? Quelle société veut-on au juste ?

Ainsi, je fais fort confiance aux personnes que l’on croise. Notamment par le théâtre, j’ai rencontré cette notion de la dramaturgie que j’apprécie particulièrement, avec cette manière de donner une épaisseur au spectacle. Au final, cela produit une chose un peu magique qui donne un spectacle homogène. On ne voit plus le comédien mais le personnage et, tout à coup, tous les ingrédients se mélangent en créant une ‘chose’ vivante. Comme ici, avec une sorte de fusion de toutes les disciplines, j’ai travaillé avec trois artistes qui ont complété le travail d’architecture : Edith Dekyndt, sur les couleurs, avec une profondeur de champ qui entraîne une vibration de la couleur, Jean-Claude Saudoyez, notamment sur la forme de cette percée dans le plafond, et Marc Feuillien, sur les jardins, avec un aménagement de pierres.

Comment l’architecture est-elle entrée dans votre vie ?

J’avais commencé la psycho à Louvain car je baignais dans cet univers par ma famille. Et c’est le hasard, une rencontre encore une fois, très tôt dans le cursus, qui a tout changé ! Un ami qui faisait ses études d’ingénieur architecte m’a expliqué comment on faisait des projets, des maquettes, produire plutôt que recevoir. Cela a de suite porté ses fruits ! De plus, le compagnon de ma sœur était architecte au Maroc et m’avait montré certains de ses dessins. Cela m’avait fasciné. En une semaine, j’étais à Tournai. La passion était ancrée.

L’aventure d’architecte commence dès lors vraiment ! Comment se déroulent vos études ?

J’ai eu la chance de tomber à un moment intéressant dans les études où nous étions à la fin de l’enseignement de la modernité. Après le savoir qui s’impose à l’être, avec les techniques et les lignes droites, il y avait un basculement à la Cambre entre autres avec Schoonbroodt et Culot pour parler d’une architecture à vivre plus qu’à regarder. À Tournai, un excellent professeur de dessin nous a fortement marqués par le rapport de l’art et de l’architecture. Nous avons fait des exercices incroyables, avec Daniel Buren entre autres. C’est ainsi que les artistes nous aident à sauver la sauce en quelque sorte.

Votre parcours est en effet constamment en lien avec des artistes mais aussi avec des espaces liés à l’art et la culture comme le Théâtre National, la Chapelle Musicale Reine Elisabeth ou, encore, le Musée de la Photographie !

C’est à la fois un avantage et un inconvénient de traiter de tels programmes. Il est parfois difficile d’en sortir. C’est encore une fois le sentiment du manque de foisonnement et de richesse dans l’architecture. La stérilisation dont elle est victime est un véritable problème. Ainsi, à l’Escaut, nous avons pu accueillir des artistes de 89 à 96. Cette confrontation des artistes à même le lieu dans lequel je travaillais était une sorte d’interrogation permanente quant à savoir qui apporte quoi à qui. Il y a encore aujourd’hui des résidences d’artistes à l’Escaut, qui nous proposent souvent des moments et des étapes de leur travail afin de nous interroger sur notre regard d’architecte. Cette notion d’échanges entre les disciplines est quelque chose de vraiment fondamental pour se nourrir l’un l’autre.

Olivier Bastin, que peut-on retenir de votre passage en tant que maître-architecte de la Région bruxelloise entre 2009 et 2014 ?

J’en suis sorti un peu traumatisé. C’est le monde d’un certain réel politique, semblable à une sorte de grande cour de récréation dans laquelle des règles existent et des jeux de rôle qui sont parfois complètement déconnectés de la réalité. Paradoxalement, ce fut malgré tout passionnant et très positif de travailler avec cinq cabinets différents et de croiser ces différents regards, avec ceux des habitants et des usagers de la ville. Bruxelles était, à mes yeux, une opportunité. La stratification des pouvoirs y est certes compliquée, mais vous pouvez vous glisser dans les interstices. Des portes s’ouvrent et vous pouvez créer des liens entre ces différents niveaux de pouvoirs. Cela a superbement fonctionné pour certains projets, moins pour d’autres. Car, lorsque vous avez mené tout un processus de travail depuis trois ou quatre ans qui, par un phénomène de blocage politique, explose, c’était totalement invivable ! Ma mission a été essentiellement basée sur l’amélioration de la qualité des procédures, des conditions de travail des architectes. J’ai donc travaillé comme assistant à la maîtrise d’ouvrages, j’ai pu apporter avec mon équipe de nouvelles manières de faire et de dialoguer.

Après cette expérience, ne retournez-vous pas vers le bureau l’Escaut Architectures en 2015 ?

Oui, j’ai toujours gardé un lien avec l’Escaut que j’ai fondé. J’ai voulu, du reste, en faire une coopérative depuis longtemps où le dialogue et la concertation ont leur juste place.

Que pensez-vous des ateliers d’urbanisme en Afrique et Amérique latine auxquels vous participez avec les Ateliers de Cergy-Pontoise ?

Oui, comme co-pilote d’une mission en Guyane, entre autres ! Là-bas, la notion de quartiers est fort différente. On s’attaque à la situation sociale et politique du monde entier. C’est touchant ! À Saint-Laurent-du-Maroni, en Guyane par exemple, on est confronté à des mouvements de population que la guerre au Surinam a fait sortir de la forêt amazonienne pour s’ancrer sur un territoire. Tout à coup, ce sont les lois européennes qui sont d’application. Nous avons eu à analyser le hiatus entre les dispositifs bienveillants de notre société et les pratiques locales de ces populations. Un exemple pour le logement social. On va créer un appartement avec deux chambres et une salle de bain. Cela ne colle absolument pas avec leur mode de vie. La première chose qu’ils font est démonter la baignoire et la mettre dans le jardin ! Il faut rechercher d’autres modèles, qui s’appuient sur l’informel et « l’illégal », entre autres.

Comment vivez-vous votre appartenance à la Classe des Arts de l’Académie royale de Belgique ?

Tout d’abord, je ne m’y attendais pas du tout ! On a vite le sentiment d’une responsabilité qu’il faut assumer, notamment sur la partie concours car ceux-ci représentent un enjeu financier et symbolique important. Aussi, c’est un univers en soi, notamment avec Pierre Blondel qui est un vrai inspirateur. Avec cette idée de vouloir apporter un sang neuf et améliorer les choses. Ce que je trouve intéressant avec notre génération d’architectes, c’est cette notion de respect et d’appréciation des uns envers les autres. Nous sommes régulièrement concurrents mais ce sont véritablement des amis. On a donc ce sentiment que les choses essentielles auxquelles on croit sont mises en avant avec beaucoup d’éthique. Mais il faut également se glisser entre les mailles des difficultés administratives et politiques.

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations :

On peut fort utilement se rendre sur le site du bureau L’Escaut Architectures : www.escaut.org.

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